Critic (N.-Y.), 28 mars
prolonger la vie du poète et de sa femme ? Combien de chefsd'œuvre l'humanité ne devrait-elle pas à une munificence mieux employée ^ ?
Par une assez heureuse coïncidence, au moment même où le nom de Poe était sur toutes les lèvres, le Grahanis de février donnait, avec le portrait de Poe, l'article depuis si longtemps annoncé, de Lowell sur Poe, qui pouvait amplement satisfaire, tout en la leurrant, il est vrai, la curiosité publique. Bien que la partie critique en fut, à part quelques restrictions, plutôt favorable, la biographie, fondée sur les esquisses erronées de Hirst et de Griswold, contenait, en effet, quoique soumise à la revision de Poe, ce fâcheux changement de dates qui le rajeunissait de quatre ans, le vieux roman de son expédition en Grèce et à Saint- Pétersbourg et quelques autres inexactitudes toutes à l'avantage du poète. Le dernier biographe de Poe se demande si, au milieu de l'unanime concert des louanges, le poète adulé ne dut point ressentir, en son for intérieur, plus d'inquiétude que de satisfaction à voir ainsi falsifiée une biographie que la postérité était désormais appelée à reviser ; on pourrrait également se demander s'il ne croyait pas plutôt en son ingénuité ainsi fixer à jamais l'opinion publique des temps présents et futurs.
1. (Cf. Harper's Magazine, septembre 1872, p. 537). En un intéressant ouvrage tout entier consacré au Corbeau [Poe s Raven, London, 1885), M. Ingram ajoute même cette histoire empruntée au South Literary Messenger de novembre 1873 : « Un jour, pressé par des difficultés pécuniaires, Poe présenta son manuscrit à M. David Ilolley, homme instruit, lettré, de jugement sûr et intrépide, qui était attaché à \ American Review. Celui-ci après avoir prêté [l'oreille aux doléances du poète et au récit de ses vains efforts pour tirer parti de son poème favori dit à Poe du ton le plus prosaïque afin de mieux cacher ses sentiments en pareille matière : « Si cinq dollars peuvent vous rendre service, je vais vous les donner pour ce poème et courir les risques de sa publication. » Ce serait grâce à cette intervention que le Co7'beau parut dans V American Revievh Un ami de Poe, Rosenbach, dit môme : « Je lus le poème bien avant sa publication, et je me trouvai dans le bureau de M. George Graham quand le poème lui fut offert. Poe dit que sa femme et Mrs Glemm mouraient de faim, et qu'il avait donc le plus pressant besoin d'argent. Je lui portai 15 dollars offerts par MM. Graham, Godey, Mac Michael et autres, qui condamnaient le poème, mais donnaient l'argent par charité. » (Woodberry, X, 157). Il y a peut-être quelque exagération en toutes ces histoires : il était inévitable que le Corbeau eut sa légende. N'at-on pas dit également que le jour môme où paraissait le chef-d'œuvre, Poe ivre, courait les rues de New- York en zigzagant ?
AU TEMPS DU COniiEAU 189
Quoi qu'il en soit, Poe, profitant de sa popularité, paraissait un mois plus tard, le 28 février, dans la bibliothèque de la New York Historical Society pour y faire une nouvelle conférence sur la poésie américaine. Deux ou trois cents personnes s'étaient réunies pour l'écouter, et son succès fut signalé dans VEvening Mirror en ces termes dont l'emphase laisse transparaître la vérité :
« Sa personne sied à la tribune ; sa tète très belle semble personnifier la Critique ; ses accents tombent avec la netteté d'une lame tranchante, et son style si pur et si clair l'emporte sur la moyenne de ce genre oratoire au point que l'oreille en est affectée ^ »
Il est probable que le sujet, sinon le texte môme, fut celui de la conférence de Philadelphie, et qu'il y eut la même prodigalité de louanges et de critiques extrêmes, bien que cette fois Griswold en sortit indemne. Mais, quittant le sujet de littérature pure, Poe, enhardi par son récent succès autant qu'irrité par le maigre profit qu'il en avait retiré, osa, en présence de ce public composé en grande partie d'éditeurs et de leurs associés, s'en prendre au procédé de critique uniformément admirative qui prévalait en Amérique.
« Je leur dis à la face, déclare-t-il, qu'à part de très rares exceptions ils s'étaient engagés depuis bien des années dans un système de louanges aveugles à l'égard de tous les livres américains, système qui plus que tout autre tendait à amener cette dépression de la littérature américaine au lieu de l'élévation à laquelle ils aspiraient. Voilà ce que j'ai dit et bien autre chose encore du même genre, avec toute la netteté dont je suis capable. Si j'avais pu inventer des termes plus explicites pour exprimer mon mépris à l'égard des procédés de corruption et de réclame éhontée de nos éditeurs, je les aurais employés sans l'ombre d'un doute... Et pour cela, que pouvais-je espérer? L'approbation, en très peu de cas, manifeste et, en plusieurs autres, silencieuse de la portion la plus chevaleresque de la presse ; mais de la majorité j'aurais été bien naïf d'espérer autre chose que des insultes... A mes détracteurs, j'adresse les remerciements qu'ils méritent, vu que sans les paroles qu'ils m'ont fait l'honneur de me consacrer, les compliments de mes amis manqueraient leur but 2.