‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 129 sur 429 · L. Brunii, cité par Krafft-Ebing, op. ci · texte numérisé non relu

L. Brunii, cité par Krafft-Ebing, op. ci

M» OSGOOD ET LES BAS-BLEUS l'.)9

passion. Tout transfiguré de joie [ar les préludes de cette union idéale, Poe était venu, dès le printemps de 1845, habiter plus près de sa bien-aimée, 84, Amity Street, en un modeste logement dont il ne reste d'autre description que celle môme de Mrs Osgood :

« C'était, nous dit-elle, en sa simple, quoique poétique demeure qu'à mon avis le caractère d'Edgar Poe apparaissait sous son plus beau jour. Enjoué, affectueux, spirituel, tour à tour docile et capricieux comme un enfant gâté, il avait, pour sa jeune et douce femme qu'il idolâtrait et pour tous ceux qui venaient, même au milieu des tâches littéraires les plus harassantes, un mot affectueux, un sourire aimable, une attention gracieuse et courtoise. A son bureau, au-dessous de la gravure romantique de sa Lénore aimée et perdue, il s'asseyait pendant des heures, patient, assidu, sans se plaindre, rédigeant de cette écriture d'une netteté exquise, et avec une promptitude presque surhumaine, ces pensées rapides comme l'éclair, ces rares et radieuses fantaisies qui traversaient son merveilleux esprit toujours en éveil, .le me rappelle une matinée, vers la fin de sa résidence en cette cité, alors qu'il avait un air d'allégresse et d'insouciance inusitées. Virginie, sa chère petite femme, m'avait adressé une invitation pressante à venir les voir ; et moi, qui ne pouvais jamais résister à ses sollicitations affectueuses, et qui appréciais toujours beaucoup mieux la compagnie de Poe chez lui que partout ailleurs, je me hâtai de me rendre à Amity Street. Je le trouvai en train d'achever sa série d'articles sur les littérateurs de New- York. « Voyez, me dit-il, en déployant avec un rire de triomphe, plusieurs petits rouleaux de papier (c'est sur ces étroites bandes qu'il écrivait toujours pour la presse) ^ je vais vous montrer, par la différence de longueur de ces rouleaux, les différents degrés d'estime que j'ai à l'égard de vous tous, gens de lettres. En chacun de ces petits paquets, l'un de vous se trouve enveloppé et dûment analysé. Allons, Virginie, aide-moi ! » Et ils les déroulèrent tous un à un, jusqu'à ce qu'ils en vinssent à l'un d'eux qui semblait interminable. Virginie courut en riant jusque dans un coin de la pièce le tenant par un bout, et son mari vers le coin opposé avec l'autre bout. « Et pour qui donc dévidez-vous tout ce long chapelet de douces paroles », dis-je. — « Ecoutez-la, s'écria-t-il ; comme

1. C'était, en effet, une des habitudes originales de Poe que de rédiger ainsr sa copie. L'artiste Darley qui devait jadis illustrer le S/ylus, dit : « Je me rappelle l'avoir entendu lire son Scarabée d'Or et son Chat Noir avant leur publication. La forme de ses manuscrits était étrange : il écrivait sur des demi-feuilles de papier à lettres qu'il collait ensemble bout à bout, en formant ainsi une bande continue qu'il roulait ensuite très serré. En lisant, il la laissait se dérouler sur le plancher. L'écriture était très nette et sans correclions apparentes. » Quelques-uns de ces petits rouleaux, ajoute M. Woodberry, existent encore.

si son vaniteux petit cœur ne lui disait pas que ces pour elle \ * « Nous ne nous rencontrâmes, ajoute l'héroïne de cette jolie scène, que pendant la première année que nous nous étions connus. Durant cette année, tandis que je voygigeais pour ma santé, j'entretins une correspondance avec M. Poe, cédant ainsi aux pressantes sollicitations de sa femme qui s'imaginait que j'exerçais sur lui une influence bienfaisante capable de le contraindre -. Cette influence eut, du moins, cet effet : c'est que, m'ayant solennellement promis de renoncer à lusage des stimulants, il eut assez de respect pour sa promesse et pour ma personne pour ne venir jamais en ma présence durant toutes nos relations, sous l'influence la plus légère de ces stimulants. Quant à l'amour et à la confiance charmants qui existait entre sa femme et lui et dont je fus toujours le témoin ravi, (en dépit de maints petits épisodes poétiques auxquels lentraînaient les tendances romantiques de sa nature), je ne puis en parler avec trop d'insistance, ni trop de chaleur. Je crois qu'elle fut la seule femme qu'il ait jamais vraiment aimée'. )>

Si nous n'avions que cette version quasi officielle des aimables relations de Mrs Osg'ood et de Poe? Nous trouverions quelque chose de frais et de reposant en cette tardive idylle, qui sépanouit si naïvement sous les yeux indulgents de Virginie, en répandant autour d'elle un parfum de grâce et de joie. Nous y verrions comme une oasis de bonheur en cet aride désert d'une vie infortunée. lien fut par malheur tout autrement. L'àme de Poe était dès lors bien trop inflammable pour que la moindre étincelle y pût tomber sans l'embraser totalement. Un dernier mot de Mrs Osgood en son récit nous laisse entendre tout ce qu'il y avait de troublant chez Poe « en ces petites épisodes poétiques oii l'entraînaient, selon l'euphémisme de la narratrice, les tendances romantiques de sa nature ».

« C'était, nous dit-elle, en ses conversations et en ses lettres bien plus qu'en ses publications de prose et de poésie que le génie de Poe se révélait le plus glorieusement. Ses lettres étaient d'une beauté divine, et pendant des heures je l'ai écouté, toute transportée par les purs accents d'une éloquence presque céleste, tels que je n'en ai

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