iîV., 16 juillet 1845; Woodberry, 2:î
assez bien avec ceux de Mrs Brennan, de Willis et de Mrs Osgood, Poe serait donc resté sobre au moins durant la première année de son séjour à New-Aork. Il est remarquable que cet accès succède à une période d'activité intense et coïncide à peu près avec le retour de Poe à la ville. A ce propos, Poe manifeste à Brig-gs son intention de retourner à la campagne. Cet accès dipsomaniaque était d'autant plus fâcheux que Lowell vint justement voir Poe à cette époque : k II n'était plus lui-môme », ce jour-là, comme le lui dit Mrs Clemm ; ou plutôt, comme elle l'avoua à Briggs, « il était tout à fait ivre, et il se comporta d une manière fort étrange ». L'austère Lowell rapporta de cette malheureuse entrevue une telle impression de dégoût qu'il ne put jamais la surmonter, et ce fut la triste fin dune amitié dont les premières promesses avaient été si belles.
La pire conséquence de ce fatal accès fut que Briggs, comme ses prédécesseurs, White et Burton, voulut à son tour se défaire de Poe, maintenant surtout que la revue était bien lancée ; mais cette fois Poe résista; il s'entendit avec le « publisher » qui devait être également remercié, et ce furent les deux prétendues victimes qui, prenant à leur tour l'offensive, trouvèrent le moyen d'évincer leur propre directeur. La réputation de Poe n'en a pas moins souffert de ces « manœuvres », comme il les appelle luimôme, à l'égard d'un homme auquel il était en somme redevable de bien des services, quoique les critiques de Briggs, qui ne vit plus en Poe qu'un vil ingrat et un présomptueux égoïste, ne man- (juent peut-ôtre pas, à leur tour, de quelque exagération.
Quoi qu'il en soi^. de ces fâcheux procédés, le peu scrupuleux Poe arrivait à ses fins : il se trouvait en juillet à la tête du Broadway Journal et, en octobre, par suite du désistement de l'autre associé ^ enfin seul propriétaire et éditeur. Il atteignait ainsi d'une
1. L'associé' Bisco céda ses droits pour un billet à ordre de 50 dollars que voulut bien endosser un journaliste connu de l'époque, Horace Greeley. L'histoire de ce billet, empruntée par M. Woodberry aux Souvenirs cVune vie affairée de IL Greeley (pp. 196-197) est assez amusante : « Un jeune enthousiaste, dit Greeley, m'écrivit un jour à peu près en ces termes : « Cher Monsieur, vous avez, sans aucun doute, conservé parmi vos trésors littéraires
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manière imprévue le but de toute sa vie : il avait une revue à lui, bien à lui. Libre de toute entrave, comme il l'avait tant demandé, il allait donc faire merveille et inaugurer une ère nouvelle dans la littérature périodique de son pays. Hélas! non : les conditions étaient, il faut l'avouer, des plus défavorables. Il aurait, au moins, fallu la belle vaillance des heureux jours du Grahams et du Literary Messenger, et Poe sorlait, au contraire, aigri, malade et épuisé d'une crise funeste; il était, de plus, endetté, alors que la revue, n'ayant qu'un faible tirage, était incapable de payer. Il n'en commença pas moins avec sa fanfare habituelle : « D'un brillant passé, disait le nouveau directeur, nous tournons nos regards avec confiance vers un avenir triomphant. » Il fit, à coup sûr, des prodiges d'activité : il trouva, à lui seul ou peu sen faut, le moyen de laire « marcher )> la revue ^ y entassant force réclames, y publiant et republiant, outre quelques critiques nouvelles, ses vieux contes et ses vieux poèmes plus ou moins revisés, et il réussit même, si on l'en croit, à doubler le tirage. Mais il fallait, avant tout, de l'argent, un peu d'argent, oh! si peu : 50 dollars; et voilà notre pauvre directeur et rédacteur en chef adressant aux quatre coins de l'horizon ses plus pressantes demandes d'argent. Il écrit dès le mois d'août à son cousin Neilson, puis à son vieux protecteur Kennedy, de même à son brave D'" Chivers^ et, pour([uoi pas? à son ancien ennemi, (iriswold.
quelques autographes de notre regretté poète, Edgar A. Poe. S'il en est ainsi et que vous puissiez disposer de l'un d'entre eux, veuillez me l'adresser et accepter les remerciements de votre tout dévoué. » Je répondis aussitcM. ce qui suit : « Cher Monsieur, il se trouve, en effet, parmi mes trésors littéraires, un autographe de notre regretté poète, Edgar*'A. Poe. C'est un billel de sa main pour 50 dollars avec mon endossement en travers. 11 m'a coûté exactement 50 dollars 75 cents, y compris le protêt, et vous pouvez l'avoir pour la moitié de cette somme. Agréez mes respects. » Cet autographe, j'ai le regret de le dire, me reste encore entre les mains et se trouve toujours ù vendre au prix coûtant, en dépit du laps de temps et de la dépréciation des valeurs courantes. » Il estdommage que l'humoristique créancier ne vive plus: car, aux premières enchères venues, cet intéressant autographe de Poe couvrirait plusieurs fois la dette, intérêts compris.
1. « Il faut que le Broadway m'enrichisse, lui écrivait-il pour la deuxième fois le 15 novembre 1845 ; vous voyez quelle masse de réclame j'ai trouvée. Au nom du ciel, mon cher ami, c'est maintenamt., c'est tout de suite, qu'il faut m'aider ou jamais. Si je puis vivre jug^ju'au mois j)rochain, je suis
« Mon cher Griswold, voulez-vous m'aider dans un grand, un des plus grands embarras imaginables '? Si oui, je vous serai obligé pour la vie. A force de prodigieuses manœuvres, j'ai fini par mettre le Broadway Journal sous ma seule direction. Ce sera pour moi la fortune si je puis le maintenir, et j'y réussirai facilement, pour peu que mes amis veulent m'aider. Puis-je vous considérer comme l'un d'eux? Prêtez-moi oO dollars, et vous n'aurez jamais de raisons de le regretter \ »
sauvé. Si vous pouvez donc m'envoyer les 45 dollars, faites-le, au nom du ciel. par retour du courrier, du moins en partie. Le temps est pour mol de l'argent et l'argent plus que le temps. » [Cenlunj, février 1903.)
1. Poe à Griswold, 26 octobre 1845, Griswold's Metnoir, VI. Il est bon de dire, à ce propos, qu'un rapprochement s'était accompli entre Griswold et Poe. Dès que celui-ci, toujours soigneux de sa réputation littéraire, eut appris en janvier 1845 que son rival entreprenaitpour les prosateurs américains un recueil analogue à celui des poètes, il s'empressa de lui offrir un choix d'extraits, tout en lui demandant de supprimer sa biographie. La réponse de Griswold fut des plus courtoises; aussi ne sommes-nous pas trop surpris de voir Poe lui écrire : «Cher Griswold, si vous me permettez de vous appeler ainsi, — votre lettre m'a fait d'abord de la peine, puis du plaisir; — de la peine, en me laissant voir que j'avais perdu, par ma propre folie, un ami honorable, et du plaisir, en y trouvant l espoir d'une réconciliation. Je me suis aperçu, depuis quelques semaines, que mes raisons pour parler de votre livre comme je l'ai fait (car j'ai toujours parlé de vous-même en bons termes), venaient des propos malveillants de calomniateurs de profession. Je ne sache rien qui me puisse faire un plaisir plus sincère que de vous voir accepter ces excuses et m'aborder en ami. Si vous pouvez le faire et oublier le passé, dites-moi où je pourrai aller vous voir, ou bien venez me voir aux bureaux du Mirror, un matin quelconque vers dix heures. Nous pourrons alors nous entretenir d'autres sujets qui ont pour moi du moins, beaucoup moins d'importance que votre bienveillance. » (Griswold's Memoir, VI.)
Cette lettre me manquait, on le voit, ni de franchise, ni de dignité. Elle est d'autant plus touchante que nous savons par Briggs (ce que Poe ne savait certes pas), les honteuses histoires que Griswold répandait sur son compte. Il est vrai qu'à son tour Griswold ne voulut pas être à court de générosité : il prêta à Poe. paraît-il, des livres que celui-ci n'avait pas les moyens d'acheter, il lui avança 25 dollars en réponse à la lettre ci-dessus et il le traita libéralement dans son recueil de prose américaine. Aussi Poe, ne voulant pas laisser de doutes sur ses sentiments, s'empressa-t-il d'écrire : « Je présume, que vous savez que dans la répétition de ma conférence sur les poètes (à N.-Y.) j'ai laissé de côté tout ce qu'il y avait d'offensant pour vous. Je rougis d'avoir dit de vous quelque chose qui ne fut pas amical ni juste; mais je crois bien qu'on vous a mal rendu compte de ce que j'ai réellement dit. » (Griswold, VI.) Et il ajoute le 1»' novembre. « Je prépare pour le B. J. un article sur vous dans lequel je vous rendrai justice. » (Ibid., VI).
Il semble donc bien, par toute celte correspondance, que Poe, qui se.trouvait, du reste, l'obligé de Griswold, avait repris toute confiance en lui, et cette confiance ne semble plus guère s'être démentie pendant tout le reste de sa vie ; la meilleure preuve (et il ne peut y en avoir de plus convaincante), c'est qu'à plusieurs reprises avant de mourir, Poe manifesta le désir que Griswold fût l'éditeur de ses œuvres après sa mort. Or, il n'est pas douteux, au contraire, que les sentiments de Griswold, en dépit des services qu'il rendait à Poe, lui étaient secrètement défavorables, ainsi que le prouvent les odieuses histoires qu'il racon-
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Enfin, le 30 novembre, en dépit d'un refus antérieur, il adresse encore à son indifférent cousin George Poe cette lettre suppliante :
« Cher Monsieur, depuis le temps où (pour de bonnes raisons sans doute) vous avez refusé de me prêter 50 dollars, je n'ai cessé de lutter contre mille difficultés, et j'ai réussi, sinon à m'enrichir. du moins à atteindre, dans le monde des lettres, une position dont je n'ai pas lieu, étant données les circonstances, de rougir. C'est pour ces raisons, parce que je sens que j'ai fait tout ce qu'il était humainement possible de faire et parce que je crois que vous apprécierez mes efforts pour élever le nom de la famille, que j'en appelle une fois de plus à votre aide '...
Malgré toute sa diligence désespérée, cette misérable somme de 50 dollars, grâce à laquelle Poe était parvenu à désintéresser son associé, ne put jamais se trouver; et en présence de léchéance du billet inutilement endossé, Poe, la rage au cœur, dut, le 26 décembre, prendre congé de ses lecteurs. Il le lit, comme toujours, de ce ton solennel qui ferait sourire si l'on ne savait les désastres et les douleurs qui se cachent derrière :
« Certains engagements imprévus réclamant toute mon attention, et les intentions qui présidèrent à la fondation du Broadway Journal se trouvant accomplies en ce qui me concerne personnellement, je viens, en ma qualité de directeur, dire adieu aussi cordialement à mes ennemis qu'à mes amis*. »
La mourante revue fut léguée à un certain Th. Dunn Enghs!» qui l'enterra dans un dernier numéro du 3 janvier 1846 et qui n'eut pas, nous allons le voir, de sérieuses raisons de se réjouir de cette funèbre corvée. Ainsi échoua misérablement faute d'un peu d'argent le dernier |)ériodi([ue que Poe fut appelé à diriger.
tait à Briggs ot surtout l'implacable article qu'il publia dans le New York Tribune dès le lendemain de la mort do Poe. Bref, tandis que Poe était franchement confiant et reconnaissant, Griswold, qui semblait serviablc, restait sournoisement hostile. Etait-il donc un de ces faux amis, comme il s'en rencontre, dont l'affable hypocrisie est cent fois plus funeste que la pire brutalité des pires ennemis? Car ces Judas savent toujours tôt ou tard se faire payer par de lûches perfidies leurs plus mesquins services.