‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 14 sur 429 · Massachusetts Mercury, 16 février 1796 (Woodberry, p · texte numérisé non relu

Massachusetts Mercury, 16 février 1796 (Woodberry, p

Après quoi, le nom des Tubbs disparaît des annales du théâtre pour n'y plus jamais revenir.

Celui d'Élizabeth Arnold, au contraire, qui avait paru pour la première fois le l^"* juin 1796 dans un concert oii elle chanta quelques airs populaires, qui avait fréquemment reparu dans les soirées de Portland où « les talents scéniques de la belle Miss Arnold appellent l'admiration * » et qui se trouva dans les deux hivers de Gharleston associé à des rôles d'enfant, de nymphe et de Cupidon, ne disparut plus guère, sa vie durant, des chroniques théâtrales de l'époque, soit au cours de ses tournées dans les États du Sud, soit pendant ses séjours dans les Etats du Nord. Après la disparition des Tubbs, pendant les quatre hivers successifs (1798-1802) qu'elle passa à Philadelphie et les trois saisons d'été qu'elle passa à South wark. Miss Arnold ne joua encore que des rôles peu importants qui convenaient sans doute à son jeune âge, bien qu'elle participât déjà aux bénéfices de certaines soirées. Vers le mois de juin 1802, elle épousa, au cours d'une tournée dans le Midi, un jeune acteur, G. D. Hopkins qui venait de débuter à Philadelphie avec quelque succès. Si l'on en croit la presse contemporaine de Petersburg, de Norfolk et de Richmond, la troupe était assez bien accueillie dans ces villes du Sud dont la population d'origine aristocratique ou bourgeoise était plus affinée et plus lettrée. C'est durant l'hiver de l'année suivante, avonsnous dit, le l*^"" décembre 1803, que le jeune amateur David Poe se joignit à cette troupe relativement populaire. Après l'avoir suivie dans les diverses villes du Sud, cet hiver-là ainsi que le suivant, il l'accompagna pendant la saison de 1805 à Washington où elle devait affronter un auditoire moins favorable. Mais, par suite de la mort soudaine de l'acteurprincipal Hopkins, le 26 octobre 1805, la troupe décapitée fut obligée de retourner dans le Midi, et c'est alors au début de l'année 1806 que le fils du « Général Poe » épousa la veuve de l'acteur Hopkins. Il y avait déjà longtemps sans doute que le jeune homme était abandonné des siens, car

1. The Eastern Herald and Gazette of Maine, 12 décembre 1796 (Woodberry.

il dut, parait-il, recourir à l'argent d'un ami pour défrayer ses premières dépenses de ménage. Enfin, après quelques tournées plus ou moins profitables en Virginie, à Philadelphie et à New- York, notre jeune couple arrivaàBoston pour un séjour qui devait durer trois années.

C'est durant ces trois années qui, si mauvaises qu'elles fussent, se trouvèrent encore les meilleures de leur vie agitée, que nous pouvons le mieux nous former, à l'aide des chroniques théâtrales de l'époque, une idée de la personne comme du caractère de nos deux acteurs.

Doué d'un physique agréable et d'une belle voix, David Poe, alors âgé d'au moins vingt-six ans^ dut se croire destiné à exceller dans les rôles déjeune premier. Malheureusement, faute d'entraînement et par suite d'une timidité excessive, sa voix mâle manqua toujours d'art et de souplesse ; sa diction nette garda quelque chose de mécanique; le geste ne cessa guère d'être raide que pour devenir mou. Loué quelquefois pour sa façon de rendre des rôles tels que ceux du Wild Gallant et de Harry Thunder dans Wild Oats qui convenaient justement à son propre caractère, il n'en était pas moins le plus souvent critiqué et même durement raillé pour son manque de dignité ou ses fâcheuses défaillances de mémoire. Aussi, après maints échecs, ce beau fils de famille, dont certains critiques patriotes plaidaient vainement les origines américaines, dut-il piteusement renoncer à tous ses rêves de gloire théâtrale pour se contenter, en pauvre cabotin médiocre, misérable et méprisé, de rôles subalternes qui ne lui assuraient pas même le pain.

Rompue, au contraire, dès son enfance à toutes les exigences et à toutes les émotions de la scène, Mrs Poe -, sans avoir les qualités supérieures d'une grande artiste n'en sut pas moins s'élever un peu au-dessus de la médiocrité. Frêle de formes, douée d'une voix plus douce que forte, elle réussit dès l'abord à gagner

\. Il naquit certainoment avant 1780, écrit John P. Poe (Woodberry, p. 7). 2. Elle devait avoir au moins l'âge de son mari, si l'on en juge par la part qu'elle prenait dôs 1796 aux représentations de Boston et de Portland.

ANCÊTRES ET PAREiNTS U

les sympathies de son public par la grâce expressive de son jeu comme par le charme de ses traits. Sa vivacité mobile savait être tour à tour touchante dans les passages pathétiques et malicieuse dans les comédies et les chansonnettes. Elle put même à force d'art et de persévérance s'élever des rôles secondaires, par lesquels elle débuta à Boston, aux premiers rôles tragiques, s'acquittant dignement des Ophélies, des Cordélies et des Palmyres là où les meilleurs acteurs de l'époque tenaient les Hamlets, les Coriolans et les Zaphnas. Toutefois, malgré l'approbation d'un public peut-être encore plus ému de sympathie pour sa personne que d'admiration pour ses talents, elle n'en resta pas moins en butte aux incessantes attaques d'une coterie irréductible dont le chef, un certain M. Buckingham, du Polyanthos, prit un ton si offensant qu'il faillit s'attirer, de la main même de Mr Poe, une vigoureuse correction.

Tant de luttes, tant de fatigues, tant de déboires ne suffisaient pas encore à assurer l'existence précaire des Poes. C'est en vain que les amis les mieux intentionnés faisaient appel à la charité bien plus qu'au goût du public pour venir en aide à ce couple d'artistes intéressants; les soirées à bénéfice qui formaient alors la principale ressource des acteurs ne rapportaient pas de quoi vivre, et le passage suivant dit assez quelle était la détresse du pauvre ménage en même temps que son impuissance à en sortir :

« Si le zèle a des droits à la faveur ou aux secours du public, les talents de Mrs Poe ne passeront pas sans récompense. Elle a entrepris et soutenu un ensemble de rôles plus nombreux et plus pénibles qu'on n'en peut trouver sur notre scène en aucune autre saison. Elle a souvent dû s'acquitter de trois rôles le même soir, et elle n'a cessé d'être parfaite pour le texte tout en comprenant bien les intentions de son auteur. — Outre son zèle, Mrs Poe a encore d'autres droits à la faveur qui lui viennent de l'honnête valeur de son talent. Ses rôles burlesques et pathétiques ont une originalité qui leur donne un caractère bien personnel. Mais elle a souvent réussi dans les personnages tendres de la tragédie, et ses conceptions sont toujours empreintes de bon sens et d'une habileté naturelle. Aussi osons-nous espérer que les Bostoniens ne se montreront pas indifférents jusqu'à laisser la pauvreté et la détresse résulter de

la soirée donnée à son profit, ainsi qiril en est advenu pour d'autres acteurs ^ »

Cet appel fut sans effet. Un autre plus touchant encore et d'un caractère encore plus personnel en faveur d'une seconde soirée au profit de Mrs Poe n'eut pas plus de succès. Or, que l'on songe qu'à deux reprises Mrs Poe avait dû quitter la scène pour quelques semaines : la première fois, au début de 1807, pour la naissance de son fils aîné William et la deuxième, au début de 1809, pour celle de son fils Edgar, qui naquit le 19 janvier de cette année ^. A la fin de la saison, les Poes quittèrent Boston pour n'y plus revenir. Si durs que furent ces temps, elle n'en écrivait pas moins sur le dos d'un petit tableau, représentant « le Port de Boston, matin 1808 », dont son fds lui attribua l'exécution : a A mon jeune fils Edgar qui devra toujours aimer Boston, lieu de sa naissance, où sa mère trouva ses meilleurs et ses plus sympathiques amis"^. ))

Après une saison à New-York, prolongée jusqu'en juillet 1810, où les Poes firent peu d'impression, Mrs Poe alla rejoindre à Richmond son ancienne troupe de Virginie. Mais, à partir de ce moment, le père d'Edgar Poe ne paraît plus : la tradition veut qu'aigri, impuissant et désespéré, il se soit lentement éteint d'une maladie de poitrine* aggravée d'excès alcooliques. Quoi qu'il en

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