Poe à Miss Anna Blackwell, 10 juin 1848 ; Ingram
personne ne sache ce que je vous ai prié de faire. Puis-je me fier à vous? Je le peux et je le fais ^ »
Miss Blackweli n'eut évidemment rien de plus pressé que de tout dire. Comme elle se trouvait, à quelque temps de là, en visite chez Mrs Whitman, une poétique visiteuse, Miss Maria Mac Intosh, profita du beau clair de lune pour dire elle-même, comme la Jessica du Marchand de Venise : « C'est par une nuit comme celle-ci qu'il y a un mois je rencontrai M. Poe pour la première fois dans une famille de Fordham, et il n'a cessé de parler de vous. » L'occasion était trop belle. Incapable de garder plus longtemps un secret si peu caché. Miss Blackweli, parle aussitôt de la lettre de Poe; elle fait mieux : elle la remet à Mrs Whitman. Celle-ci n'en garda pas moins son silence obstiné.
Le mois suivant, Poe dans une conférence publique à Lowell décernait à Mrs Whitman, parmi les poétesses d'x\mérique, la prééminence pour la perfection de l'art, l'enthousiasme, l'imagination et, à proprement parler, le génie. Toujours, même silence.
Apparemment désespéré, Poe part pour Richmond, espérant sans doute y recueillir les fonds nécessaires à son impérissable projet du Stylus. Il y était à peine arrivé qu'il retrouve sous le nom de Mrs Shelton, l'EImire Roy s ter de ses dix- huit ans. Veuve, riche, de sens rassis et d'imagination un peu bornée, celle-ci parut, au contraire, assez bien disposée à accueillir l'enthousiaste adorateur de sa jeunesse dont la flamme se trouvait si inopinément ranimée.
Un rapprochement allait donc se produire entre les deux amants d'autrefois lorsque Poe reçoit deux strophes d'un poème sur Une Nuit d'Août. C'était Mrs Whitman qui, après plus de deux mois d'attente, se décidait enfin à parler, à répondre ainsi « en badinant », dit-elle, aux inlassables déclarations de Poe. Il n'en fallait pas tant pour rallumer, aux dépens de l'autre, la grande flamme platonique.