CHAP TRE XV
MRS WIÎITMAN
A peine avait-il écrit cette décliirante lettre d'adieu que le pauvre amant éperdu se jetait, avec une ardeur non moins intense, en une aventure du cœur encore plus étrange : il s'éprenait aveuglément d'une femme de lettres, qu'il n'avait, pour ainsi dire, jamais vue.
De cinq ou six ans plus âgée que lui, Mrs Sarali Whitman, de Providence ^Pdiode Island), depuis quinze ans veuve d'un avocat de Boston, s'était fait une certaine célébrité par ses vers et aussi, il faut bien le dire, par ses excentricités de mise, de manières et d'idées : elle était romanesque, mystique, théosophe même et se laissait volontiers s^uider ou plutôt égarer dans la vie par ses conceptions sentimentales.
Nous tenons de la plume môme de Poe l'étrange genèse de cette mystérieuse passion.
« Je vous ai déjà dit, écrivait-il à Mrs Whitman, que quelques paroles prononcées par hasard à votre sujet par furent les premières dans lesquelles votre nom me fut mentionné. Elle fit allusion à ce qu'elle appelait vos « excentricités », et aussi à vos douleurs. La description qu'elle fit de celles-là frappa étrangement mon attention ; SOS allusions à celles-ci la fixèrent et l'enchaînèrent. Elle avait décrit des pensées, des sentiments, des traits, des étatscfâme que je savais m'appartenir, mais que je croyais jusqu'alors n'appartenir qu'à moi seul, à l'exclusion de tout autre être humain. Une profonde sympathie s'empara dès lors de mon âme... Dès cette heure, je vous aimai. Je n'ai jamais depuis ni lu ni entendu votre nom sans éprouver un frisson a la fois de ravissement et d'anxiété... Vous croyant encore mariée, je n'osai parler de vous, encore moins voua
voir^ Pendant des années, votre nom ne passa jamais mes lèvres, tandis que mon àme buvait, avee une soif délirante, tout ce qui était exprimé à votre sujet en ma présence. Jugez donc avec quelle joie incrédule, émerveillée, je reçus la « Valentine ^ » qui me donna pour la première fois à entendre que vous saviez que j'existais. L'idée de ce que les hommes appellent Destin perdit alors à mes yeux son caractère de futilité. Je sentis qu'il ne me fallait désormais douter de rien, et je me perdis pendant des semaines en un rêve perpétuel où tout n'était que félicité... (Il relut alors ses propres vers à Hélène Stanard -.) Ils exprimaient tout, tout ce que j'aurais voulu vous dire, si pleinement, d'une manière si précise et si exclusive, qu'un frémissement de superstition intense aussitôt parcourut tout mon être. Lisez-les, — pensez-y — et vous ne vous étonnerez plus que pour un homme accoutumé comme moi au calcul des Probabilités, ils prenaient positivement un air de miracle... (Il envoie ces vers, puis d'autres anonymes^, se disant :) La sainte passion qui brûle pour elle en mon sein vient du ciel, est céleste, et n'a point de souillure terrestre. C'est ainsi que dans les replis de son cœur pur doit reposer au moins le germe d'un amour réciproque, et si cela est ainsi, elle n'aura pas besoin d'indication terrestre, elle sentira instinctivement qui correspond ainsi avec elle ^ »
Mrs Wliitman le sentit peut-être, mais elle ne repondit pas, du moins, à cette époque. Aussi Poe s'cmpressa-t-il d'écrire le 10 juin à une femme de lettres anglaise, Miss Anna Blackwell, qui résidait alors à Providence.
« Connaissez-vous Mrs Whitman 2 J'éprouve un profond intérêt pour sa poésie et pour sa personne. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois.
m'a dit, il est vrai, sur son caractère romantique bien des
choses qui ont singulièrement excité mon intérêt et ma curiosité. Sa poésie est incontestablement de la poésie, empreinte de génie. Ne pourriez-vous pas me dire à son sujet quelque chose, — nimporte ((uoi, tout ce que vous savez, et garder mon secret, c'est-à-dire que
1 . I*ocqui, d'après sa lettre, aurait lors de son passage à Providence, refusé h Mrs Osgood de l'accompagner chez Mrs Whitman. l'aurait, par contre, accidentellement aperçue un soir, dans son jardin, au retour de sa malheureuse équipée de Boston, et celte romantique entrevue, au clair de lune, fait le sujet (lu second poème à Hélène dont il est parlé plus loin.
2. Ces vers, qui prirent plus tard le titre de « Le Corbeau » dans les volumes de Poèmes de Mrs Whitman, furent alors publiés dans le Hoîne Journal du 18 mars.