Ibid., sans date ; Ingram
ne sentez-vous pas dans le foad du cœur de votre cœur que Tamour spirituel (Soul-love), dont le monde parle si souvent et si vainement, n'est, en ce cas, du moins, que la plus vraie, la plus absolue des réalités ? Est-ce que, — je le demande à votre raison, chérie, pas moins qu'à votre cœur, — est-ce que vous ne sentez pas que c'est ma nature la plus divine, — mon être spirituel qui brûle et languit de s'unir au vôtre. L'âme a-t-elle un âge ? L'immortalité peut-elle envisager le temps? Ce qui n'a ni commencement ni fin peut-il teniicompte de quelques misérables années de vie incarnée?... Et que puis-je répondre à ce que vous me dites de votre personne ? Ne vous ai-je pas vue, Hélène? N'ai-je pas entendu votre voix qui est plus qu'une mélodie ? Mon cœur n'a-t-il pas cessé de battre sous la magie de votre sourire? N'ai-je pas tenu votre main dans la mienne, et fermement plongé mon regard jusque dans votre âme à travers le céleste cristal de vos yeux? — Ai-je fait tout cela? — Ou bien est-ce que je rêve ? — Ou bien suis-je fou ?
Fussiez-vous en effet tout ce que votre imagination, atteinte et affaiblie par la maladie, vous porte à croire, 6 vie de ma vie, je ne vous en aimerai, je ne vous en adorerai que davantage ?...
Mais une terreur affreuse m'accable; car je ne vois que trop clairement que ces objections si peu fondées, si futiles..., je crains qu'elles ne servent qu'à en masquer d'autres plus réelles, que vous hésitez, par pitié peut-être, à me confier. Je ne vois hélas ! que trop distinctement qu'en aucun cas vous ne vous êtes laissée aller à dire que vous m'aimiez. Vous savez douce Hélène qu'il y a dinsurmontables raisons qui m'empêchent de — plaider près de vous la cause de mon amour. Si je n'étais pauvre, si mes récentes erreurs et mes excès insensés ne m'avaieiit justement abaissé dans l'estime des gens de bien, — si j'étais riche ou si je pouvais vous offrir les honneurs de ce monde, oh ! alors, — alors, — combien je serais fier de persévérer, de plaider auprès de vous pour mon amour'... »
Ecrivez vite, — vite, — oh ! bien vite, — mais brièvement. Ne vous fatiguez ni ne vous troublez à cause de moi. Dites-moi ces mots tant désirés qui font de la Terre un Ciel. »
Mrs Whilman finit par avouer ces objections qui venaient du caractère môme de Poe : a Que de fois, lai dit-elle, nai-je pas entendu dire de vous : « Il a de grandes facultés intellectuelles ; mais pas de principes, pas de sens moral. » A quoi Poe répond :
« Est-il possible que de telles expressions aient pu m'être répétées à moi, — à moi — par celle que j'aimais, — ah! que j'aime !... Par le Dieu qui règne aux Gieux, je vous jure que mon âme est incapable
\. Poe i\ Mrs Whitman, sans date: Tnffnini. 37i.
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de déshonneur, qu'à lexception de folies et d'excès intermittents que je déplore amèrement et vers lesquels m'a poussé un intolérable chagrin et que commettent à toute heure des hommes qui n'attirent point pour cela l'attention sur eux, — je ne puis me l'appeler aucun acte de ma vie qui puisse faire monter de la rougeur à ma joue — ou à la vôtre... Pendant près de trois ans j'ai été malade, pauvre, vivant loin du monde; et j'ai ainsi, comme je le constate avec douleur, fourni à mes ennemis l'occasion de me calomnier en particulier à mon insu et, par suite, impunément... Ne vous rappelez-vous pas avec quel profond soupir je vous ai dit : « Mon cœur souffre, car je vois que vos amis ne sont pas les miens K »
Sans attendre la réponse de cette lettre, Poe, se rendant à Lowell pour y faire une nouvelle conférence, s'arrête à Providence. Il renouvelle à Mrs Whitman ses supplications; il la conjure d'oublier ses fautes, d'avoir confiance en lui et de réaliser tous ces rêves de bonheur r[ui le hantent si délieieuseoKMit.
« J'ai laissé, disait-il en sa dernière lettre, mon imagination errer avec vous et avec ceux qui vous aiment, vers les rives de quelque paisible rivière, en quelque charmante vallée de notre pays. C'est là qu'en un coin qui ne sera pas trop éloigné du monde nous exercerons un goût que n'entraveront point des conventions banales... en bâtissant pour nous-mème une chaumière d'une beauté étrange, quoique simple. Oh ! les charmantes et magnifiques fleurs... qui l'enseveliront, la splendeur des magnolias et des tulipiers qui en seront les gardiens, le luxueux velours de ses pelouses, le miroitement du ruisseau qui coulera tout près de la porte, le paisible confort d'un intérieur plein de goût; la musique, les livres, les tableaux sans ostentation et, par-dessus tout, l'amour, l'amour qui répand sur l'ensemble une gloire inaltérable-.
Mrs Whitman promet d'adresser à Lowell une réponse décisive ; les jours passent ; elle n'en a point le courage ; et, à ses quelques paroles indécises, Poe répond par une promesse de se présenter chez elle le lendemain soir, un samedi, 4 novembre. 11 ne se présente pas. Un subit accès de mélancolie s'était, chemin faisant, emparé de lui etl'avait impérieusement poussé à une tentative de suicide :