Poe à Mrs Whitman. 18 octobre 1848; higrani. p
M- WIHTMAN 26o
« Vous avez vu, écrit-il à une amie de Lowell, vous avez i^enii l'agonie de douleur avec laquelle je vous ai dit adieu ; — vous vous rappelez ma sombre expression de tristesse, — mon horrible pressentiment du Malheur, En vérité, en vérité, — il me semblait qu'alors même la Mort s'approchait de moi et que j'étais enveloppé dans l'ombre qui me précédait... Je me dis : « C'est pour la dernière fois avant que nous ne nous retrouvions aux Cieux ! » Je ne me rappelle rien de distinct depuis ce moment jusqu'à ma présence à Providence. Je me mis au lit et pleurai durant une longue, longue et hideuse nuit de désespoir. Quand le jour parut, je me levai et tâchai de calmer mon esprit par une promenade rapide dans l'air vif et froid, mais rien n'y faisait : le démon me tourmentait encore. Enfin je me procurai deux onces de laudanum et, sans retourner à mon hôtel, pris le train pour lioston. Ouand j'y arrivai, je vous écrivis une lettre... vous disant comment mes luttes étaient plus que je ne pouvais endurer... L'ayant écrite, j'avalais la moitié du laudanum et me rendis en toute hâte à la poste..., mais je n'avais pas calculé la force du laudanum : car, avant d'avoir atteint la poste, j'avais entièrement perdu la raison et hi lettre ne fut jamais mise. Laissez-moi passer les affreuses horl'curs qui suivirent. Un ami était là qui m'aida et (si l'on peut dire ainsi) me sauva... 11 paraît qu'après que le laudanum fut rejeté de mon estomac, je devins calme et, pour un observateur superficiel, sain d'esprit; aussi me permit-on de retourner à Providence \ »
Le mardi matin, 7 novembre, Poe se présente enfin chez Mrs Whitman ; mais celle-ci, alarmée par son absence du samedi soir qu'elle attribuait à un accès d'ivresse survenu à Boston, refuse de le voir immédiatement. Il insiste sous prétexte d'empêchement ; nouveau refus ; il y répond par le mot suivant :
<' Très chère Hélène, je n'ai pas d'empêchement, mais je suis très nuilade, — tellement qu'il me faut rentrer chez moi le plus tôt possible; — mais si vous me dites : « Restez », je tâcherai de le faire. Si vous ne pouvez me voir, écrivez lui seul mot pour me dire que oui, vous m'aimez et qu'en toutes circonstances vous serez à moi -... »
L'entrevue a lieu ; elle a lieu l'après-midi môme. Expliquant sa crise de Boston par l'inquiétude dans laquelle le jetait l'indécision de sa bien-aimée, Poe se remet à plaider sa cause « avec l'élo- ({uence (c'est Mrs Whitman qui parle), qu'il savait déployer avec
L Poe à « Annie ». 16 novembre 1848 : higram, 393. 2. Ingram, p. 377.
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une puissance sans ég-ale. Le lendemain, pour lui donner une raison nouvelle de différer ce mariage qui, quelles que fussent les circonstances, semblait à tous mes amis plein de mauvais présages, je lui lus quelques passages d'une lettre que j'avais récemment reçue d'un de ses confrères de New-York. Il sembla profondément affligée » Quelques visiteurs entrant alors, Poe se lève pour partir. «Je vis, reprend-elle, par l'expression de sa physionomie, tandis qu'il tenait un instant ma main pour prendre congé de moi, que quelque chose l'avait étrangement ému. Je lui dis : (( Nous nous reverrons ce soir. » Il se contenta de s'incliner sans répondre-. » Il ne revint pas ce soir-là, mais envoya une lettre d'adieu, déclarant qu'ils ne se rencontreraient plus désormais que comme des étrangers. Au lieu de partir aussitôt pour New-York, comme il l'annonçait, « il passa la soirée dans le bar de son hôtel, et après une nuit de délire frénétique, revint le lendemain chez ma mère (c'est encore Mrs Whitman qui parle), en un état de grande surexcitation et de grandes souffrances mentales, déclarant que son bonheur en ce monde et dans l'éternité dépendait de moi ■^)). Les éclats d3 sa voix retentissaient, paraît-il, dans toute la maison avec des accents déchirants.
« Jamais je n'ai rien entendu de si effrayant, déclare la pauvre femme, effrayant jusqu'à en être subUme. Il fallut beaucoup de temps avant que je ne pusse prendre assez d'empire sur moi pour le voir. Ma mère resta avec lui plus de deux heures avant que je n'entrasse dans la pièce. Il me salua comme un ange envoyé pour le sauver de la perdition.., Dans l'après-midi, il se calma, et ma mère envoya chercher le \)' 0. IL Oakie*, qui, voyant des symptômes de fièvre cérébrale, conseilla de le transporter chez un ami W. J. Pabodie où il reçut les meilleurs soins jusqu'à sa guérison ^\ »
Qui le croirait? Quelques jours plus lard, Mrs Whitman, plus par pitié que pour tout autre sentiment, consenlait. (^n dépit des
\. Lfillrc do Mrs Whitman, mars 186t); Woodbcrry. .'ilO.