‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 174 sur 429 · Poe à Sarah H., 23 nov. 18 i8 ; Ingram · texte numérisé non relu

Poe à Sarah H., 23 nov. 18 i8 ; Ingram

LAUVRIÈRE. 18

el proteste infatigablement de son amour si pur, si peu mondain, do sa joie divine, de son inexprimable bonheur.

Nous faisons grâce aux lecteurs de ces longues lettres décousues qui se succèdent hâtivement jusqu'au 16 juin : toutes leurs exagérations, toutes leurs fades sentimentalités, toutes leurs suspectes déclamations finiraient par révolter quiconque n'est pas prévenu du lamentable désarroi de Poe. Sans jamais, il est vrai, tomber, comme parfois celles de Saint-Prix, dans la sensualité, olles appartiennent, parla vertigineuse succession de leurs scnlimcMits affolés, à cette riche littérature démente qui est, en dépit de l'erreur de certains esprits, moins digne d'admiration que de pitié.

On serait tenté de croire que l'infatigable activité de Poe se trouvait, tout entière, absorbée en cette volumineuse correspondance et dans les nombreuses intrigues qui l'accompagnaient. Or il n'en est rien : ce prodigieux homme trouvait encore le temps de faire conférence sur conférence, de composer en prose et en vers des œuvres qui ne sont pas parmi les moindres de sa main et de poursuivre avec un acharnement croissant ses immenses et éternels projets de revue. Lors de son séjour à Richmond, il donna au nouvel éditeur du Southern Literary Messenger, chez ,qui il fréquentait, un article sur les poèmes de INIrs l^ewis qui parut en septembre et le Raiionale of Verse qui parut en octobre et novembre. 11 fit, avons-nous vu, au cours d(^ l'année 18 iS, plusieurs conférences dont deux à Lowell, l'une en juin 18i8 sur les Femmes poètes cC Amérique et l'autre en juillet sur le Principe poétique. Celle de Providence le 20 décembre lui attira, dit-on, près de 2.000 auditeurs. La nouvelle année 1849, <pii devait être sa dernière, le trouve tout aussi dévoré d'ardeur :

« ^la santé, écrit-il le 14 février à son vieil ami Thomas, est meilleure que je ne lai jamais connue ; je suis plein d'énergie, et décidé à léussir. N'en doutez pas, Thomas, ajoute-t-il, la littérature est la plus noble des professions. En fait, c'est à peu près la seule qui (convienne à un homme. Pour ma part, rien ne saurait me détourner de cette voie. Je serai toute ma vie un littérateur, et je n'abandonnerais i)as les espérances qui me guident pour tout l'or de la Californie.

A propos d'or et des tentations qui s'offrent à présent aux pauvres diables d'auteurs, avez-vous jamais été frappé d'une chose, c'est que tout ce qu'il y a de vraiment précieux pour un homme de lettres, pour un poète surtout, ne peut nullement s'acheter? L'amour, la gloire, l'empire de rintelligence, la conscience du pouvoir, le sentiment frémissant de la beau'.é, le libre air des cieux, l'exercice du corps et de l'esprit avec la santé physique et morale qui en résulte, choses qui sont tout ce dont le poète se soucie...! Répondez-moi donc: pourquoi irais-je en Californie ^ ? »

Malheureusement toute cette belle ardeur ne prenait que trop volontiers un caractère agressif.

«Je me suis tenu tout à fait en dehors du monde littéraire durantces trois dernières années, reprenait-il, et j'ai dit peu de chose ou rien; mais, comme le hibou, je n'en ai pas moins pensé. Et, soit dit en pasisant, je vais sortir du buisson et régler quelques vieux comptes... Le fait est, Thomas, qu'à vivre enterré dans la campagne, on devient sauvage, on prend une humeur de loup. Je me sens tout à fait dispos au combat-. »

Son ancien ami Lowell en sut quelque chose : celui qui passait naguère pour l'auteur du « meillcmr poème sentimental d'Amérique » se vit soudain, dans le Soulhern Literary Messenger de février, traité à propos de sa Fable pour les Critiques de poète aussi impuissant que fanatique, aussi dénué d'art que de mélodie. Durant le môme mois parut dans le Godet/s, sous le titre Mellonla tauta, une revision de l'introduction à Eurêka. Dès le 11 janvier, Poe écrivait de même à Annie ; « Je me mets à très bien réussir à mesure que mon ardeur revient, et j'espère bientôt, très tôt me trouver hors de toute difficulté. Vous n'avez pas idée de mon activité. Je veux être riche, je veux triompher ^ » Le 21, môme refrain :

« Je suis si occupé maintenant, je me sens si plein d'énergie. Les invitations à écrire ne font que pleuvoir tous les jours. J'ai eu deux

1. Poe à Thomas, 14 février 18i9 ; Cenlury, octobre 1894, p. 865.

2. Poe à Thomas, 14 février, 1849; Centurij, octobre 1894, p. 865.

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