F»oe h Willis. 20 avril 1810 : Ingram
ïl n'en fallut pas davantage pour ramener une de ces profondes dépressions qui, de ])lus en plus rapidement et violemment, alternaient avec les périodes d'exaltation.
« Vous verrez par cette lettre, dit-il à Annie, que je suis presque, sinon tout à fait bien. Ne soyez donc plus inquiète sur mon compte. Je n'ai pas été aussi malade que ma mère le supposait, et elle est si anxieuse à mon égard qu'elle s'alarme souvent sans cause. Ce n'est pas que j'aie été malade autant que j'ai été déprimé. Je ne puis vous exprimer combien j'ai affreusement souffert d'une sombre tristesse. Vous savez avec quelle allégresse je vous écrivais il n'y a pas longtemps à propos de mes projets, de mes espérances, comme j'anticipais le terme prochain de mes difficultés. Eh bien! tout semble frustré!...
« Sans doute, Annie, vous attribuez ma tristesse à ces événements : vous auriez tort. 11 n'est pas au pouvoir de simples considérations de ce genre en ce monde de me déprimer... Non, ma tristesse est inexplicable, et je n'en suis que plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne me ranime ni ne me console. Ma vie me semble gaspillée, l'avenir m'apparaît comme un vide affreux^. » Mrs Clemm ajoutait à cette lettre : « Ne croyez pas Eddy : il a été très malade, mais il va mieux. J'ai cru à plusieurs reprises qu'il allait mourir. Dieu sait si je désire que nous soyons tous deux dans nos tombes : cela vaudrait mieux, j'en suis sùre-^. »
Le Styhts nétait, avons-nous dit, nullement oublié au milieu de toutes ces tourmentes ; il ne cessait, au contraire, de rester pour Poe le but permanent et dominant, lEldorado de fortune et de gloire par de là l'infranchissable océan de misères et de malheurs, Vignis fatuus de sa vie. En novembre 1848, Poe écrivait donc, au plus fort de ses tracas et de sa détresse, à l'un des parents de Mrs Allan, à M. Edward Valentine cette lettre oii se contredisent si cruellement l'espoir et le désespoir :
« Cher Monsieur, après une longue et cruelle lutte contre la maladie, la pauvreté et les mille maux qui l'accompagnent, je me trouve enfin en état de me rétablir d'une façon définitive pour peu que j'obtienne de quelque ami de modestes secours pécuniaires. En cher-
1. Poe à Annie, sans date: Ingram, 410. Cette lettre de Poe déclinant à Annie ne rappelle-t-elle pas étrangement celle de Poe adolescent à Kennedy {ch. Lxxxiii) ; môme profond marasme sans cause apparente ou du moins suffisante, c'est le pur état mélancolique.
2, Mrs Clemm à Annie, sans date; Ingram, 411.
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chant autour de moi un tel ami, je n'en trouve aucun autre que vous qui puisse, je crois, le mieux du mon le s'intéresser à ma cause, et j'avoue qu'a votre égard môme mon espoir est faillie. J'ai été, en réalité, déprimé pendant si longtemps qu'il me sera extrêmement difficile de me relever, et je ne le pourrai jamais sans quelque aide comme celle que je sollicite de vous. Je me rappelle toutefois qu'en mon enfance vous aviez beaucoup de bonté pour moi et, je crois, beaucoup d'affection. C'est pour celte raison et faute, je l'avoue, de savoir à qui je pourrais bien m'adresser pour une assistance aussi urgente, que je me peime. s d'en appeler à votre générosité et de vous prier de me prêter 200 dollars Je pourrai avec cette somme débuter en une entreprise où mon succès n'est guère douteux et qui, en pareil cas, m'assurerait, en un ou deux ans, la fortune et une très grande influence. Je veux dire la fondation d'une revue pour laquelle j'ai déjà un bon nombre d'abonnés et dont je vous envoie le prospectus ^ »
Il est douteux que l'affection ou la confiance de M. Valentine fussent aussi vivaces que les souvenirs d'enfance de son cousin. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'en dépit de sa triste situation physique, mentale et sociale, Poe n'en finit pas moins par s'assurer un associe désireux de fournir les fonds nécessaires à cette entreprise chaque jour plus téméraire. Le 21 août 1849, un certain M. Patterson lui écrivait de Oquawka (Illinois) : a En publiant une revue de 96 pages par mois à o dollars, il me serait nécessaire de débourser au moins l .109 dollars. Maintenant, si vous êtes* sûr, comme vous l'avez cru, d'obtenir 1 .000 abonnés qui paierd. dès l'envoi du premier numéro, vous pouvez me considérer comme engagé avec vous en cette entreprise'^. » C'est, sans doute, sous l'irdluence de ces négociations que Poe écrivait, non sans quelques appréhensions, dès le 25 juin :
« J'attends la meilleure occasion pour le lancer (le Stijlus] : et si j(^ m'aperçois qu'en attendant jusqu'au jour du jugement dernier, jaugmenie encore mes chnnces de succès définitif, eh bien ! j'attendrai patiemment jusqu'au jour du jugement dernier. Je vais maiat(Mianl