EPILOGUE
qui chez Poe ne fut pas, comme nous l'avons dit, exempte de toute ivrognerie, loin d'être de nos jours envisagée comme une forme absolue de la dégénérescence alcoolique, n'est plus considérée que comme l'un des symptômes d'un mal autrement profond et général, et ce mal est la dégénérescence mentale. Poe est, en effet, un malheureux être dégénéré.
Né dans les pires conditions hygiéniques de parents misérables, pthisiques et héréditairement alcooliques, le précoce enfant de Richmond manifeste, en même temps qu'une intelligence prématurée et une sentimentalité exaltée , une brusque énergie intermittente qui sera la base fragile d'un caractère indisciplinable. Sa personnalité orgueilleusement enflée passe, en une jeunesse qui n'est qu'instabilité continue, des morbides transes de l'extase hantées de visions mystiques et de folles idées de grandeur aux coups de têtes les plus aveuglement aventureux, jusqu'à ce que les échecs, les soucis et les misères fassent du riche enfant adoptif de la veille, du fier poète de l'orgueil, du radieux rêveur idéaliste, un soldat égaré, un bohème sans feu ni lieu, un déclassé, un détraqué : car de cette déséquilibrante jeunesse est brusquement sortie la tare tyrannique, l'impulsion dipsomaniaque, aggravée de malsaines passions pour les jouissances artificielles. C'est en vain que viennent les succès, la fortune, le mariage, le bonheur, en même temps que le bien-être, de la vie de famille ; c'est en vain qu'à plusieurs reprises la victime alarmée se ressaisit, se jure solennellement victoire, lutte énergiquement contre le mortel ennemi attaché à sa chair : la tare persiste, accomplit sournoisement son œuvre meurtrière, mine lentement et non moins sûrement la pauvre personnalité de plus en plus profondément désagrégée; ce n'est bientôt plus au dedans qu'anarchie mentale, insensibilité morale ou raffinement sentimental, activité fébrile jusqu'au délire incohérent ou marasme morne jusqu'à l'impuissance irrémédiable, et au dehors que plaintes navrantes ou réclames retentissantes, critiques farouches ou louanges exaltées, mystifications sensationnelles ou tenaces poursuites de gigantesques projets, monomanies de persécuté persécuteur, ou éclatantes étin-
celles de génie rare et suprême. Est-ce un fou, est-ce un être génial, que cet inquiétant déséquilibré dont l'étrange mentalité erre sur les confins du crime et du génie? On pourrait se contenter de répondre avec Griesinger que le dilemme : « Cet homme est fou ou ne lest pas », na pas le sens commun, puisqu'il n'y a pas plus de santé mentale que de santé physique absolues et que ces distinctions ne sont, comme le dit Claude Bernard, que vieilleries médicales ^ Et pourtant, il n'est guère douteux que vers la fm de sa triste carrière, à partir de son second séjour à New-York et surtout de la mort de sa chère Virginie, le pauvre dégénéré nétait plus guère qu'une sorte de fou partiellement
4. Aux esprits géométriques qui veulent toujours tracer des lignes jusque dans le monde des sciences naturelles, nous ne répondrons pas seulement par le vieil adage ([ui n'a pas cessé d'être vrai « Natura non facit saltus, » mais ])ar cette i)age qui en est une application fortement autorisée. « Délimiter le domaine de la folie, élever une barrière infranchissable entre elle et la raison est assurément un désir légitime, mais en dehors des choses réalisables : il faudrait, avant de songer à lui donner satisfaction, trouver une démarcation sûre entre la santé et la maladie, ce à quoi se sont vainement évertués les médecins de tous les siècles. Après tant de stériles débats, la science moderne en est arrivée à reconnaître partout la continuité des })hénomènes, leur gradation insensible et leur harmonie. « La santé et la maladie, a dit Claude Bernard, ne sont pas deux modes différant essentiellement... 11 ne faut pas en faire des i)rincipes distincts, des entités qui se disputent l'organisme vivant et cjui en font le théâtre de leurs luttes. Ce sont Ici des vieilleries médicales. Dans la réalité, il n'y a entre ces deux manières d'être que des différences de degré : l'exagération, la disproportion, la désharmonie des phénomènes normaux constituent l'état maladif » [Leçon sur la chaleur animale, Paris, 1876). Ainsi, ce (ju'on est convenu d'appeler la santé est une chose toute relative. 11 n'en existe aucune formule absolue, qu'on la considère du point de vue mental aussi bien que du point de vue physique, et un type normal de l'es- ])rii humain ne saurait être qu'une abstraction idéale. Comme le fait observer (iriesinger [Maladies mentales, Paris, 1868), le dilemme : «Cet homme est fou, ou ne l'est pas, » n'a pas le sens commun. (Cullerre, les Frontières de la folie, ]). 2:5-24).
(( Uiu^ idée très profonde domine l'ensemble de cette conception, » dit de même le l'rofesseur G. Dumas. Comte ])ense avec Broussais que la folii% comme toutes les maladies, n'est qu'un pi'olongement, une exagération de l'état sain. Nous .sonmies tous, suivant les jours, persécutés, jaloux, mélancoli(iues, ambitieux ; nous nous laissons gouverner par l'esprit de système, ou nous nous abandonnons à l'incohérence de nos impressions et de nos souvenirs : .nous i)ortons les germes de toutes les folies, de tous les délires ; et, (juand nous pénétrons dans la conscience d'un vrai fou, nous sommes étonnés de voir combien est, petite la différence qui le sépare d'un homme raisonnable et sain. Bien ])lus, l'adaptation de l'esprit au monde n'est jamais atteinte. Nous le faussons, et le ti-ouhlons sans cesse par nos idées préconçues, nos désirs et nos rêves. C'est la folie; qui est la règle : la santé parfaite de l'àme est la plus rare des exceptions » [La folie d'Auyusle Comte. Hevue de Paris, 15 sept. 1807).