ÉPILOGUE
raisonnant, dont la folie circulaire à double forme laissait de mieux en mieux se greffer sur ses accès de dépression mélancolique les impulsions dipsomaniaques et sur ses accès d'exaltation maniaques les fugues d'érotomanie mystique.
Jusqu'à quel point un pareil être est-il responsable ? Grave et délicat problème plus facile à poser qu'à résoudre. Il faut, du moins, pour le bien poser, tenir compte de la destinée individuelle dont la part, quoi qu'on en dise, varie singulièrement d'un homme à l'autre. Il n'est pas douteux qu'en dépit de la mauvaise discipline qui y régnait, l'adoption chez les Allans eût plutôt été pour un enfant moyen un heureux coup de la fortune ; mais, puisqu'elle devait dès l'adolescence aboutir pour Poe à un déclassement irréparable, il faut avouer que les conséquences en furent d'autant plus désastreuses que la victime se trouvait vouée, par sa nature instable comme par ses orgueilleuses aspirations, à une misère et à une irritation permanentes. Aussi, bien qu'en cette erratique carrière les succès ne manquèrent pas, combien les revers ne furent-ils pas plus nombreux et plus durables ? Si les plus franches sympathies se manifestèrent spontanément, combien le déchaînement des colères et des haines ne fut-il pas plus fréquent et plus persistant ?x\joutons que la triste infirmité de Poe l'exposa bien plus aux mauvais qu'aux bons traitements de sa propre race : elle lui révéla bien moins en notre égoïste humanité cette tolérance, cette indulgence, cette pitié, cette fraternelle charité si théoriquement vantées que la froide morgue, la joie perverse, la sournoise perfidie, la cynique cruauté de la bête humaine : allusions, insinuations, calomnies, injures publiques et privées, toutes les armes des lâches, des hypocrites et des méchants, d'autant plus acharnées qu'elles se croient plus impunies, rien ne lui fut épargné^ pas même, — ce qui est le plus odieux de tous, — la venimeuse caresse de ces faux amis dont l'insinuante sollicitude n'est que cauteleux espionnage et l'arrogant tact que duplicité raffinée; comment dès lors s'étonner que, le fameux lait de l'humaine tendresse ayant trop tôt tourné en lui, il l'ait irrésistiblement rendu en aigreur et en amertume? Jusqu'en
son cercle intime, n'est-il pas évident que, pour être infiniment doux et parfois réconfortant, le fragile amour d'une femme poitrinaire perpétuellement ballottée entre la vie et la mort n'en était que plus déprimant et plus exaspérant pour ce trop sensible époux condamné à l'horrible impuissance de ce supplice de tous les instants. Bref, il n'y eut peut-être d'incontestablement heureux dans la destinée de Poe quune chose, la présence de ^IrsClemm, la persistance de cette saine affection, un peu aveugle, éminemment secourable, vraiment providentielle, dont le seul rôle est le meilleur éloge, en même temps que la meilleure excuse, de la bonté toute pure. Or, si, comme l'a dit Briquet, le véritable traitement de riiystérie, c'est le bonheur, comment aurait pu guérir ce malheureux qui ne le connut, pour ainsi dire, jamais ? Que pouvait, au milieu du péle-mèle des malfaisantes influences du dehors, sa volonté qui, résultante sans cesse variable des tendances incohérentes du dedans, semblait se faire tour à tour la servante des plus funestes passions ou l'auxiliaire des plus hautaines aspirations, sans jamais pouvoir tout uniment s'adapter ni aux exigences de son milieu, ni aux conditions de sa propre nature? Pour avoir pleinement conscience de sa chaotique personne, Poe n'en était donc pas plus apte à en prendre possession, n'étant pas plus maître de la réformer que de la conformer. Son prétendu libre arbitre était un leurre d'autant plus dangereux qu'il y croyait plus aveuglément.
La morale qui se dégage d'une pareille existence est évidemment bien simple : c'est une leçon de bonté. Puisque les défauts de Poe étaient si profondément enracinés en son organisme qu'ils ne pouvaient périr qu'avec lui-même, il faut nécessairement aborder le déplorable spectacle de ses erreurs et de ses fautes avec des sentiments d'indulgence. Puisque l'auteur d'un mal apparemment inévitable en fut plus que tout autre la victime, on ne saurait en toute justice lui refuser quelque pitié. Il y aura d'autant moins de danger à se livrer envers le pauvre poète fou de Baltimore à ce double sentiment de sympathie compréhensive et de tolérance bienveillante que nous en avons tous