Works, X
POE POETE : POESIES JUVENILES 3i>7
charmes accablants ! C'est plus qu une agonie ^ pour celui dont la vue impuissante s'obscurcit à force de contempler la beauté qui lentoure, le soleil, le ciel bleu, la brumeuse lueur du pâle nuage dont la nuance pare son céleste lit bleu, oui î s'obscurcit à ne contempler que des choses brillantes ! 0 Dieu ! quand les pensées qui ne doivent pas passer l'envahissent soudain, il n'y a, hélas ! pour cet essor accordé ici-bas à l'Imagination, plus de mots, si ce n'est des paroles célestes '^. »
Il y a surtout les douloureux lendemains, les mornes heures, oij, dépouillée du rêve, la réalité ne semble que plus terne et Tavenir plus affreux.
« En des visions de la sombre nuit, j'ai rêvé de joie évanouie ; mais un rêve de vie et de lumière survenu dans l'éveil, m'a laissé le cœur brisé ^. »
« Le plus heureux jour, le plus heureux instant qu'ait connu mon cœur flétri et desséché, le plus haut espoir d'orgueil et de puissance, je le sens, a disparu... Les visions de ma jeunesse sont passées ''. »
Ainsi se tourne sans cesse vers le passé l'àme contemplative ; à peine a-t-elle vécu qu'elle est déjà lasse de la vie, lasse dune vie dont les dures réalités ne cessent de contrarier et de contredire ses natives tendances à rêver. Il y a un désaccord fondamental entre ses créations intérieures et l'universelle création qui l'entoure, et ce désaccord s'en va toujours croissant; de là, dès l'adolescence, la haine des réalités, le mécontentement de la vie, la peur de Tavenir, les regrets attendris pour le passé. Le désespoir est si précoce qu'il semble inné.
Ces vaines et fugitives vanités des rêves « sont donc d'une beauté redoutable ^ » Il y a donc du poison en cet orgueil, un « venin ^ » en ces extases, « un noir alliage », « une essence puissante à détruire une àme qui le savait bien ». « Cette vie enchan-
1. Poe parle dans Tamerlan (X, 196), de 1' « espoir ivre qui n'est que l'agonie du désir ».