The Philosophy of Composition ; Works, VI
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douleur d un amant pleurant son amie perdue. Il n'est rien, d'autre pari, de plus puissant pour inculquer profondément une impression que la répétition d'un refrain, surtout si, court et sonore, ce refrain sait, en ses applications, varier ses effets dune strophe à l'autre. Or il est un refrain dont la brève et triste sonorité s'impose, c'est neverniore. Mais qui répétera ce mot? Ce ne sera pas un être humain, cest-à-dire raisonnable; un perroquet serait absurde : ce sera un corbeau. A l'angoisse de lamant abattu, le sinistre oiseau de deuil ne saura adresser que son cruel vocable : neviermore, banal d'abord, troublant à la longue, accablant enfin. Cet implacable écho de la fatalité arrachant le morne rêveur à son abattement primitif le plongera graduellement en un abîme de désespoir oii à la superstitieuse terreur du mystère se mêlera la douloureuse volupté des souffrances complaisantes. Reste l'exécution de ce plan laborieux. Par oii commencer? Par la strophe suprême, par celle dont le rythme, le mètre, la longueur et l'arrangement décideront de toutes les autres, ou par celle dont le degré ultime démotion devra régler le crescendo de l'ensemble, c'est-à-dire par la fin ou peu s'en faut^ La voici faite, cette strophe maîtresse, d'une originalité minutieusement raisonnée. Dès lors, il n'y a plus que des détails : la scène sera une chambre, car la limitation de l'espace ajoute à l'effet du drame comme le cadre à l'effet du tableau. Ce sera la nuit par un temps dorage pour la logique de l'action et de par la loi des contrastes. Le noir oiseau se posera sur un blanc buste de Pallas pour mieux mettre en évidence son sinistre plumage, et parce que la sonorité de ce beau nom rappelle le savoir du poétique rêveur. 11 y aura, enfin, vers le début une dose de grotesque, destinée à faire ressortir la sombre impression du dénouement, et vers la fin quelque chose d'indéfini, comme \m
1. L'esprit de Poe avait été fortement frappé par une remarque de Dickens lui disant un jour que « Godwin avait écrit son Caleb Williams en commençant par les complications du second volume. » Il en concluait, non sans justesse, qu'un conteur ne devait jamais perdre de vue son dénouement (Cf. Works. XI, 31); mais de là à commencer la rédaction d'une œuvre par le dénouement, il faut avouer qu'il y a fort loin.
courant souterrain de pensée, qui amplifiera la portée du sujet. Si le Corbeau était bien le résultat immédiat de tout ce savant travail déductif S il y aurait là un prodige de mécanisme intellectuel capable de renverser les plus solides théories de l'inspiration poétique. Il n'en est rien. Il serait futile de réfuter par le menu tout cet imposant étalage de froide logique à posteriori - : il suffit d'en montrer quelques contradictions avec les faits. L'originalité du Corbeau n'est assurément pas contestable ; mais elle n'est ni aussi absolue ni surtout aussi spontanée que Poe voudrait bien le faire croire. La mort d'une femme aimée est un sujet de mélancolie aussi vieux que le monde, traité par des centaines de poètes dont quelques-uns étaient les contemporains même de Poe. L'un d'eux, un obscur versificateur du nom de A. Pike, venait justement de publier en octobre 1843, dans les colonnes i\[.\ Neio-York Mwror, auquel Poe se trouvait alors attaché, un poème Isadore dont le sujet, traité en strophes à refrain, était la crainte chez le poète veillant dans la nuit de perdre sa bien-aiméc malade endormie à ses côtés ^\ Nous savons, d'autre part, qu'il n'était point de sujet plus familier à Poe dès son enfance, point de synthèse plus spontanée en sa nature contradictoire que cette morbide alliance de l'Amour et de la Mort. Le banal refrain : nevermore, n'a rien non plus d'une découverte logiquement géniale, il n'est que l'expression définitive de cet implacable
1. II ne faut pas oublier que Poe ne cessa toute sa vie de se piquer d'être aussi logique théoricien qu'ingénieux artiste : le critique, répète-t-il dans Marginalia, vaut le poète : « Le malheur de certains esprits, ajoute-t-il ailleurs, c'est de ne jamais pouvoir se contenter de l'idée qu'ils peuvent accomplir une chose, ni môme du fait qu'ils l'ont accomplie : il leur faut encore à la fois savoir et montrer comment ils l'ont faite. » {Marginalia, VII, 325). N'en est-ce pas ici la preuve? Au risque de nous en gâter tout le charme, le poète critique s'amuse à nous disséquer son chef-d'œuvre, comme un enfant à démonter son jouet.
2. « Je défie, dit justement M. Ribot [Essai sur Vimagination créatrice. Paris, 1900, p. 27) qu'on produise un seul exemple d'invention produite in abstracto et pure de tout élément affectif; la nature humaine ne comporte pas ce miracle. » Il y avait en ee Corbeau trop des plus intimes sentiments de Poe pour qu'il n'en fût pas ému et, partant, autrement stimulé que par la logique. Son émotion est, en effet, la matière môme du poème.
3. J. Ingram, The Raven, 4885, Poe y fait allusion dans son Autography . IX, p. 256. « Outis » cite un autre poème, à peu près contemporain, The Bird of Drearn, sur le même sujet. Voir : « A reply to « Outis », Works, VI, 145.
désespoir qui avait hanté Poe toute sa vie, depuis sa jeunesse déjà tournée vers le passé jusqu'à sa maturité déprimée, et qui s'était à demi exprimée dans le no more de Zante, de Silence et de 7'o one in Paradise^. Quanta l'intervention du fatidique corbeau, si elle n'a pas été en partie suggérée par ce vers de Pike :
The mocking bird still sits and sings a melancholy strain,
Poe la devait assurément à l'étude attentive de Barnahy Rudge, puisqu'il écrivait dès février 1842 dans le Grahanis Magazine : (( Dickens aurait pu faire entrer le Corbeau plus qu'il ne l'a fait dans la conception du fantasque Barnaby. Ses croassements auraient pu se faire entendre prophéiiqiiement dans le cours du drame. Son caractère aurait pu accomplir, à l'égard de celui de l'idiot, à peu près le même rôle qu'en musique l'accompagnement à l'égard de l'air -. » Voilà assurément une leçon adressée à d'autres que Poe n'a pas lui-même oubliée. Quant au rythme m.eme des strophes, ce rythme trochaïque de vers de sept pieds aux fréquentes rimes léonines, il en devait vraisemblablement l'idée première au poème de Mrs Elizabcth Barret (Browning), Lady Géraldine' s Courlship, qu'il venait d'analyser avec force, détails dans un article du Broadway Journal'^ et dont il imita indiscutablement le vers : With a murmuruos stir uneertain in the air the purple curtain '
1. Tenriyson dit de même, dans un poème publié dans The Gern de 1831 : « Oh ! sad No More ! oh sweet No More 1 — oli | strangc No More !... » (Poes Raven, Ingram), et le neverviore se trouve lui-nr]ômc répété sans grand effet, il est vrai, dans le refrain des stro[)hes du Good George Campbell de Longfellow qui parut en 1843 dans le Grahum's Miujazinç.