‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 250 sur 429 · Eulalie; Works, X · texte numérisé non relu

Eulalie; Works, X

lasse, de moins en moins capable de pensée, commence à sendormir au rythme berçant d'une émotion trop profondément et trop monotement douloureuse. La sourde voix de l'inconscient, de plus en plus triste chez Poe, fmit par prendre le dessus : elle veut dominer de ses mornes gémissements le verbe jadis si impérieux de la raison lucide.

Le Corbeau va nous faire plus intimement encore assister à cet obscur travail de désagrégation mentale.

Une fois, en un minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais, faible

[et fatigué, [ Sur maint étrange et curieux volume dune science oubliée, Tandis que je dodelinais de la tète, presque assoupi, soudain se fit

[un heurt] Comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma

[chambre.]

0 Cest quelque visiteur, murmurai-je, qui frappe à la porte de ma

Cela seul et rien de plus. » [chambre;]

Ah! distinctementje me souviens que c'était dans le glacial décembre, Et que chaque tison mourant projetait nettement son ombre sur le

[plancher.] Avec quelle ardeur je souhaitais le matin ; c'est en vain que j'avais

[voulu demander] A mes livres un sursis à ma douleur, ma douleur d'avoir perdu Lénore, Cette rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lénore, Et qui n'aura de nom, ici-bas, jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux de pourpre Me faisait tressaillir, m'emplissantde fantastiques terreurs inconnues

[jusqu'alors,] Si bien que, pour calmer le battement de mon cœur, je me levai,

[répétant ;] (v C'est quelque visiteur qui sollicite l'entrée à la porte de ma chambre, Quelque tardif visiteur qui sollicite l'entrée à la porte de ma chambre ; C'est cela, et rien de plus. »

Aussitôt mon âme se trouva plus forte; et, n'hésitant plus désormais, « Monsieur, dis-je, ou Madame, en vérité j'implore votre pardon ; Mais le faitestque je somnolais, et vous êtes venu si doucement frapper, Si faiblement vous êtes venu tapoter à la porte de ma chambre Que j'étais à peine sûr de vous avoir entendu ; » et j'ouvris alors la Ténèbres dehors et rien de plus. [porte toute grande : ]

Au fond (le ces ténèbres plongeant un regard perçant; longtemps je

[me tins là à m'étonner, à m'effrayerj A douter, à réverdes rêves qu'aucun mortel n'osa encore jamais rêver; Mais le silence ne fut point troublé, et l'immobilité ne donna point de Et le seul nom proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ? » [signe,] C'est lui que je chuchotai, et un écho à son tour murmura le mot Ce fut tout, et rien de plus. [Lénore; »

Rentrant dans ma chambre, toute mon âme en feu. Bientôt j'entendis encore un heurt un peu plus fort qu'auparavant ; « Sûrement, dis-je, sûrement il y a quelqu'un à la jalousie de ma Voyons donc ce que c'est, et explorons ce mystère ; [fenêtre ;]

Laissons mon cœur se calmer un moment et explorons ce mystère : C'est le vent et rien de plus. »

Là-dessus je poussai le volet, et voilà qu'avec 'maint frôlement et

[battement d'ailesi Entre un majestueux Corbeau des saints jours d'autrefois. Il ne lit pas la moindre révérence ; il ne s'arrêta ni ne s'attarda un

[instant;] -Mais, avec un port de seigneur ou de grande dame se percha au-

[dessus de la porte de ma chambre,]

Il se percha sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la porte de

Il s'y percha, s'installa et rien de plus. [ma chambre;]

Alors cet oiseau d'ébène, induisant ma triste àme à sourire Par le grave et sévère décorum qu'à sa physionomie il donnait : (( liien que ta crête soit rase et tondue, non, lui dis-je, tu n'es certes

[pas un poltron,] Antique et affreusement lugubre Corbeau qui t'en viens errer des

[rivages de la nuit;] Dis-moi quel est ton nom de seigneur au rivage plutonien de la nuit ! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je m'émerveillai fort que ce disgracieux volatile comprit si bien la Uuoique sa réponse n'eût que peu de sens et d'à-propos : [parole,] Car il faut bien convenir que nul homme vivant i\eût jamais l'heur de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa

[chambre]

Un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de

Oui eût pour nom : « Jamais plus. » [sa chambre,]

Maisle Corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne prononça Que ce seul mot, comme si en ce seul mot il épanchait toute son âme Une prononça pas un autre mot, n'agita pas une plume, Jusqu'à ce que je me risquasse à murmurer : « D'autres amis ont

[déjà fui,]

Demain, lui aussi me quittera, comme mes espérances déjà enfuies. -> Alors Toiseau dit : « Jamais plus ! »

Alarmé du nouveau silence qui suivit une réponse si pleine d'à-propos. « Sans doute, dis-je, ce qu'il débite là est tout son bagage de savoij". Pris à quelque maître infortuné que l'impitoyable désastre N'a cessé de suivre et de poursuivre de plus en plus près jusqu'à ce [que ses chants n'eussent plus qu'un refrain,] Jusquà ce que les chants funèbres de son Espérance n'eussent plus «Jamais, jamais plus. » [que ce mélancolique refrain :j

Mais le Corbeau, induisant encore toute mon âme à sourire, Je mempressai de rouler un siège à coussins en face de l'oiseau et

[du buste et de la porte;] Puis, m'enfonçant dans le velours, je me pris à enchaîner Songerie à songerie, pensant à ce (pie ce sinistre oiseau des anciens

[jours,] Ce que cet affreux, disgracieux, funèbre, maigre et sinistre oiseau

[des anciens jours] Voulait dire par son croassement : « Jamais plus !»

Je restais ainsi, cherchant à deviner, mais sans adresser un mot A l'oiseau dont les yeux de feu me brûlaient maintenant jusqu'au

[fond du cœur ;] Je restais à deviner cela et bien autre chose, ma tête reposant à l'aise Sur la doublure du coussin que dévorait la lueur de la lampe, La doublure de velours violet que dévorait la lueur de la lampe. Et qu'E//e ne pressera, ah ! jamais plus !

Alors il me sembla que l'air s'épaississait, parfumé par un encensoir

[invisible] Oue balançaient des séraphins dont les pas tintaient sur l'épais tapis

[de la chambre] i( Malheureux, mécriai-je, ton Dieu t'a donné, il t'a envoyé par les

[anges] Du répit, du répit et du népenthès en tes souvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue! >' Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète! dis-je, être de malheur ! oiseau ou démon, toujours pro-

[phète] (Jue tu sois envoyé par le Tentateur, ou jeté sur ce rivage par la

[tempête] Désolé, quoique intrépide, sur cette déserte terre ensorcelée. En ce logis par l'horreur hanté, dis-moi sincèrement, je t'en supplie: Est-il, cxiste-t-il un baume en Galéad'? dis, dis-moi, je t'en supplie! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

«Prophète ! dis-je, être de malheur ! oiseau ou démon toujours pro-

[phète,] Par le ciel qui se déploie au-dessus de nos tètes, par ce Dieu que tous

[deux nous adorons,] Dis à cette âme de chagrin chargée si, dans l'Eden lointain, Elle doit étreindre une vierge sainte que les anges nomment Lénore, Etreindre une rare et radieuse vierge que les anges nomment Lénore. » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon !

[hurlai-je en me dressant] Rentre dans la tempête, retourne au rivage plutonien de la nuit; Ne laisse pas de plume noire en gage du mensonge qu'a proféré ton

[âme ;]

Laisse inviolée ma solitude ! quitte ce buste au-dessus de ma porte,

Arrache ton bec de mon cœur, et précipite ton spectre loin de ma

Le Corbeau dit : u Jamais plus ! » [porte. »]

Mais le corbeau, sans broncher, aiège encore, siège toujours, Sur le pàlebusLede Pallasjuste au-dessus de la porte de ma chambre. Et ses yeux ont toute la semblance de ceux d'un démon qui rêve, Et la lueur de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre sur le

[plancher] Et mon âme, hors de cette ombre qui git, flottante, sur le plancher. Ne s'élèvera jamais plus !

Si l'on voulait bien en croire l'auteur, ce qu'il y aurait de plus merveilleux en ce .merveilleux poème, ce serait sa composition. Rien n'aurait été laissé au hasard, rien ne viendrait de l'inspiration; point de belle frénésie, point d'intuition extatique : « L'ouvrage, dit Poe ^ a marche pas à pas, vers son achèvement avec la précision et la logique rigide d'un problème mathématique. » Le poète a, de parti pris, visé à l'originalité, à une originalité qui satisfit à la fois le goût populaire et le goût critique. 11 a voulu concentrer tout l'intérêt de son sujet en un court ensemble d'une centaine de vers. 11 s'est rappelé que, la Beauté étant la seule province légitime du poète, cette Beauté ne pouvait mieux exciter l'âme que par la mélancolie. Or, qu'y a-t-il au monde de plus mélancolique que la mort, et dans la mort de plus mélancolique que la beauté d'une femme aimée? L'âme du sujet sera donc la

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