‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 305 sur 429 · Moore, VI · texte numérisé non relu

Moore, VI

pour la postérité de critique plus ennuyeuse que celle-ci. Ce n'est plus de la critique, c'est du commentaire servile ; à s'attacher trop étroitement au livre qui passe, elle meurt avec lui et, morte, elle irrite encore, parce qu'elle a conservé des controverses passées son ton aig-ri de polémique furieuse. On sent qu'en face des amourspropres irrités, le juge a mis trop de violence au service de son autorité contestée. Mais Poe avait beau savoir qu'on lui reprochait ses excès de passion et ses minuties d'analyse, il avait beau se répéter l'anecdote de Boccalini, il n'en continuait pas moins de tancer et d'ergoter sans trêve ni repos.

« La vraie tâche du critique, ne cesse-t-il de dire, c'est de signaler les défauts, de les analyser, de montrer comment on aurait pu perfectionner l'œuvre ; c'est de contribuer ainsi au progrès général des lettres, sans égards excessifs pour la personne des littérateurs. La Beauté, c'est comme un axiome, qui n'a besoin pour être évident, que de s'exprimer. S'il faut une démonstration, c'est que ce n'est plus de la Beauté. »

H semble vraiment que Poe se rendait la tâche ingrate à plaisir. N'aurait-il pas mieux fait de dire ironiquement, ne fut-ce que pour son repos personnel ? « Chers et illustres contemporains, pardonnez-moi si je ne puis tous vous admirer, si je ne puis avoir pour chacun de vous le culte d un BoswelP ; mais écrivez donc comme i\L Tennyson, ou seulement comme Miss Barrett, donnezmoi des chcfs-dœuvre, et je vous donnerai de la critique admirative. En tout honneur, c'est bien à vous, Messieurs les auteurs, de commencer. » Mais Messieurs les auteurs ne commençaient pas, et notre fanatique réformateur, incapable de se contenter du rôle passif de contempteur perpétuel, se démenait, au contraire, criant et vitupérant à cœur joie, il s'en allait de parle monde brandissant, au-dessus des pauvres poétereaux transis, comme une trop lourde massue de géant, son impuissante férule de pédagogue irascible.

11 semble bien que, l'indépendance de Poe, ses théories et leur application une fois étudiées, tout se trouve dit sur sa critique; mais non : une question capitale est omise, une de ces questions auxquelles Poe ne cesse de revenir à tout propos et hors de pro-

pos : celle de l'originalité. Cet écrivain est-il original? Cette oeuvre n'est-elle pas une imitation? n'y a-t-il pas ici plagiat? L'importance de l'originalité est telle aux yeux de Poe qu'il a fini par la fausser à force de l'exagérer. L'originalité selon lui n'est pas en effet le don de produire du nouveau seulement par rapport aux autres, mais encore par rapport à soi'; c'est la faculté de se renouveler sans cesse, une spontanéité toujours changeante en sa nouveauté. Celui qui n'apporte en ce monde qu'une nouveauté limitée, laquelle, toujours semblable à elle-même, finit par devenir monotone, celui-là est singulier {peculiar), c'est-à-dire particulier en son étrangeté; c'est un génie partiel. Mais celui qui, non content d'apporter une première nouveauté, en présente successivement d'autres, celui-là est vraiment original : c'est un génie universel. C'est ainsi que Hawthorne qui, à première vue, après la publication de ses Twice-told r«/es, avait semblé à Poe original à tous égards, ne lui paraît plus après la publication de ses Mosses of an Old Manse, que singulier.

« En un certain sens, dit-il, et jusqu'à un certain point, être singulier, c'est être original, et il n'est point de vertu littéraire supérieure à l'originalité. Cette vraie originalité qu'on peut louer n'implique pourtant pas une uniforme, mais une constante singularité, une singularité qui vient d'une infatigable vigueur de l'imagination, ou plutôt d'une perpétuelle force de création dont la nature se manifeste en chaque œuvre, toujours poussée qu'elle est à tout renouveler ^. Cette vraie originalité ne s'épuise jamais. Ce n'est que pose et ignorance que de parler de la possibilité pour un homme vraiment Imaginatif de « se vider » à force d'écrire. Son âme se nourrit des flots mêmes qu'elle répand. Autant vaut parler de l'aridité de rOcéan-^ »

« Tant que l'univers des pensées fournira les éléments de nouvelles combinaisons, l'âme vraiment géniale ne cessera d'être originale, inépuisable, elle-même. »

Il y a, du reste, paraît-il, deux formes d'originalité : l'une qui vient de combinaisons nouvelles de pensées, l'autre de

1. Voir les articles sur llawtliorne et sur les hommes de génie, VII, p. 19, 38, 219-224.

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