‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 350 sur 429 · D"- Legrain, Hérédité et Alcoolisme · texte numérisé non relu

D"- Legrain, Hérédité et Alcoolisme

aG4 EDGAR A. POE

« Jamais, dit-il, Tidée d'une révélation n'entra en ma tète... Je n'avais pas laissé rom])re d'un fil qui permît de me convaincre, ou même de me faire soupçonner du crime. On ne saurait concevoir quel superbe sentiment de satisfaction s'élevait en mon sein quand je réfléchissais à mon absolue sécurité. Pendant une très longue période de temps, j'avais coutume de me délecter en ce sentiment. 11 me causait une joie plus réelle que tous les avantages purement sociaux qui résultaient de mon crime. Mais il vint enfin une époque à partir de laquelle ce sentiment agréable se changea, par une évolution à peine perceptible, en une pensée qui me hantait et me harassait. Elle me harassait parce qu'elle me hantait. A peine pouvais-je m'en délivrer pour un instant. C'est une chose tout à fait ordinaire d'être tourmenté par le tintement en nos oreilles, ou plutôt en notre mémoire, de quelque refrain de chanson banale ou de quelque insignifiant couplet d'opéra. Et la torture ne sera pas moindre si la chanson est bonne en elle-même ou si l'air d'opéra a quelque mérite. C'est ainsi qu'à la fin je me surprenais sans cesse songeant à ma sécurité et répétant à voix basse cette phrase : « Je suis sauvé ! »

L"n jour que je flânais dans les rues, je me surpris moi-même en train de murmurer, à mi-voix, ces syllabes accoutumées. En un accès de pétulance, je les exprimai sous cette nouvelle forme : « Je suis sauvé, — je suis sauvé, — oui, — si je ne suis pas assez sot pour aller en faire l'aveu ! »

Je n'eus pas plus tôt prononcé ces mots que je sentis un froid de glace pénétrer en mon cœur. J'avais acquis quelque expérience de ces accès de perversité (dont j'ai eu quelque peine à expliquer la nature), et je me rappelai bien qu'en aucun cas je n'avais pu avec succès résister à leurs attaques. Et maintenant cette auto-suggestion (self-suggestion) fortuite, — que je pourrais bien être assez sot pour confesser le meurtre dont je m'étais rendu coupable, — me confrontait comme l'ombre même de celui que j'avais assasiné, — et m'appelait vers la mort.

D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon âme. Je marchai vigoureusement, — plus vite, — encore plus vite, — enfin je courus. J'éprouvais un désir affolant de crier à haute voix. Chaque flot successif de ma pensée m'accablait d'une nouvelle terreur; car, hélas ! je comprenais bien, trop bien que penser, en ma situation, c'était me perdre. J'accélérai encore ma course. Je bondissaiscomme un fou à travers les rues encombrées. A la longue, la populace prit l'alarme et me poursuivit. Je sentis alors la consommation de ma destinée. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'aurais fait ; — mais une voix rude résonna en mes oreilles, — une main plus rude encore m'étreignit à l'épaule. Je me retournai, — j'ouvris la bouche pour respirer. Pendant un moment, j'éprouvai toutes les angoisses de la suffocation ; je devins aveugle, sourd ; j'eus le vertige ; et alors,

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quelque invisible démon, pensai-je, me frappa dans le dos de sa large paume. Le secret si longtemps emprisonné s'élança de mon âme.

On dit que je m'énonçai distinctement, mais avec une énergie marquée et une précipitation passionnée, comme si je redoutais d'être interrompu avant d'avoir achevé les phrases brèves, mais grosses d'importance qui me livraient au bourreau et à l'enfer.

Ayant relaté tout ce qui était nécessaire pour la pleine conviction de la justice, je tombai prostré, évanoui ^

Il va de soi qu'un si étrange phénomène, si peu connu de son temps, devait singulièrement intriguer un esprit aussi curieux que celui de Poe ; et, comme cet esprit n'était pas moins logique que curieux, il ne pouvait manquer d'en chercher une explication rationnelle. Après les deux premières explications de 1835, Poe y revint, en effet, à trois reprises, dans Pym de 1838, dans le Chat Noir de ,1843 et dans le Démon de la Perversité [de 1845. Voici la théorie en laquelle il s'arrête en ce dernier conte.

« Dans l'examen des facultés et des impulsions, — des mobiles primordiaux de l'âme humaine, — les phrénologistes ont négligé de faire une part à une tendance qui, bien qu'existant manifestement comme.sentiment primitif, radical, irréductible, a été également omise partons les moralistes qui les ont précédés... L'induction apos^crion aurait conduit la phrénologie à admettre comme l'un des principes primitifs et innés de l'action humaine un je ne sais quoi de paradoxal que nous pouvons, faute de terme plus caractéristique appeler peryemie. Dans le sens que j'y attache, c'est, en réalité, un mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous agissons sans but intelligible ; ou, si cela apparaît comme une contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition jusqu'à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que nous ne le devrions point. En théorie, il ne peut y avoir de raison plus déraisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour certains esprits, en de certaines conditions, elle devient absolument irrésistible. Je ne suis pas plus sûr que je respire que je ne le suis d'une chose : c'est que la certitude de la faute ou de l'erreur impliquées en une action quelconque est souvent l'unique force invincible qui nous pousse, et seule nous pousse à son accomplissement. Et cette tendance accablante à faire le mal pour l'amour du mal n'admet aucune analyse ni aucune résolution en éléments

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