‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 352 sur 429 · Le Démonde la Perversité, II · texte numérisé non relu

Le Démonde la Perversité, II

2. Tout le monde, assurément, a des impulsions : c'est là, comme dans toute la médecine, ou plutôt en toutes les sciences naturelles, une question de plus et de moins, c'est-à-dire de degré, et non de nature. « Les gens les plus raisonnables, dit M. Ribot {Maladies de la Volonté, p. 83 et 84), ont le cerveau traversé d'impulsions folles : mais ces états de conscience restent sans effet, ne passent pas à l'acte, parce que des forces contraires, et en particulier l'habitude générale de l'esprit, les écrasent... Bien souvent ces impulsions passent inaperçues de tous et n'ont pour confident que la conscience qui les éprouve. »

3. Il est remarquable que parmi ses exemples de perversité, — assez mal choisis, du reste, — le meilleur est justement emprunté au vertige physique, qu'il a encore si bien décrit ailleurs, dans Pym {V, 237); il insiste avec justesse, dans ces deux descriptions comme dans la précédente, sur ce fait que penser, c'est être perdu. « S'abandonner un instant, dit-il, à la moindre velléité de pensée, c'est être immanquablement perdu. » « Plus je m'efforçais énergiquement de ne point penser, plus la vivacité de mes conceptions était intense, et plus cette netteté était horrible. » Il éprouve encore une sorte de vertige moral dans la contemplation des yeux de Morella : « Un instant, ma nature se fondait en pitié; mais, un moment après, je rencontrai l'éclair de ses yeux chargés de pensée, et alors mon àme se trouvait mal et éprouvait le vertige de celui dont le regard plonge en quelque lugubre abîme insondable. » Il y a, du reste, en toutes les fatales passions de Poe un mélange d'attirance et d'horreur qui en font de véritables cas de vertige dont la fatalité s'accorde bien, du reste, avec leur origine plus ou moins toxique.

4. « On peut remarquer, dit M. Ribot (Maladies de la Volonté, p. 84) que, dans certains cas, la terreur de produire un acte y conduit invinciblement : effets du vertige : gens qui se jettent dans la rue de i)eur d'y tomber, etc.. Tous ces faits s'expliquent par la nature de la représentation mentale qui, en raison môme de son intensité, passe à l'acte. » On voit donc bien que le cas du |)auvre Gribouille se jetant à l'eau de peur de se mouiller est infiniment plus humain qu'on ne serait raisonnablement porté à le croire.

aux dépens des facultés d'exécution. C'est ainsi que l'on voit des mères en proie aux impulsions homicides tuer leurs enfants qu'elles chérissent ou venir, meurtrières malgré soi, supplier magistrats ou médecins de les enfermer pour leur épargner de telles atrocités. Poe nous montre lui-même le héros du Chat Noir succombant à lun de ces accès de vertige mental.

« Cependant, dit-il, le chat guérit lentement. L'orbite de lœil perdu présentait, il est vrai, un aspect effrayant, mais le chat ne semblait plus souffrir aucune douleur. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais, comme je pouvais m'y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour m'affliger d'abord de cette évidente antipathie de la part d'une créature qui m'avait jadis tant aimé, mais ce sentiment fit bientôt place à de l'irritation. Et alors apparut, comme pour ma défaite finale et irrévocable, l'esprit de la Perversité. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est une des impulsions primitives du cœur humain, une des indivisibles facultés ou émotions premières qui impriment une direction au caractère de l'homme. Qui ne sest pas cent fois surpris commettant une action vile ou sotte pour la seule raison qu'il savait devoir ne pas la commettre ? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, à l'encontre de notre plus clair jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c'est la Loi? Cet esprit de perversité, disje, vint causer ma chute finale. C'est ce désir insondable de l'âme de se tourmenter elle-même, — de violenter sa propre nature, — de faire du mal pour le seul amour du mal, — qui me poussait à continuer et finalement à consommer le supplice que j'avais infligé à la bète inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un nœud coulant autour de son cou, et je le pendis à la branche d'un arbre ; — je le pendis avec des larmes plein mes yeux, — avec le plus amer remords dans le cœur ; — je le pendis parce que je savais qu'il m'avait aimé, ei parce que je sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de mécontentement; — je le pendis parce que je savais qu'en faisant ainsi je commettais un péché, — péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la placer — si une telle chose était possible, — au delà même de l'infinie miséricorde du Dieu très miséricordieux et très terrible ^ »

Il ne faudrait pas croire qu'une fois l'acte accompli la tendance impulsive est épuisée ; elle n'est que momentanément apaisée, et

\. Le Chat Noir, II, p. 45, 4t).

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avec son retour apparaissent plus nettement les progrès de la décliéance mentale. « Pendant plusieurs mois, dit le héros précédent, je ne pus me débarrasser du fantôme du chat ; et pendant cette période un demi sentiment revint dans mon esprit, qui paraissait être, mais qui n'était pas le remords. J'allais jusqu'à déplorer la perte de l'animal et à chercher autour de moi... un autre favori de la môme espèce. » Il en trouve un, tout semblable, à part une grande tache blanche indécise au-dessous du cou. Ravi, il lemmène chez lui ; mais voilà que, dit-il,

« Je sentis bientôt s'élever en moi une antipathie contre lui. C'était justement le contraire de ce que j'avais espéré; mais, — je ne sais ni comment ni pourquoi, — son évidente tendresse pour moi me dégoûtait presque et mimpatientait. Par de lents degrés, ces sentiments de dégoût et d'impatience s'élevèrent jusqu'à l'âpreté de la haine. J'évitais la créature ; une certaine sensation de honte et le souvenir de mon premier acte de cruauté m'empêchaient toutefois de la maltraiter. Je m'abstins pendant quelques semaines de le battre ou de le malmener jviolemment, — mais graduellement, — insensiblement, j'en vins à le considérer avec une indicible répugnance, et à fuir silencieusement son odieuse présence, comme le souffle d'une peste.

« Ce qui ajouta, sans doute, à ma haine contre l'animal fut la découverte que je fis le matin, après l'avoir amené à la maison, que, comme Pluton, lui aussi avait été privé d'un de ses yeux... Néanmoins l'affection du chat semblait croître en raison de mon aversion pour lui. »

— Cette aversion finit par devenir de la terreur lorsqu'il s'aperçoit que la grande tache blanche du cou ressemblait à un objet qu'on frémit dénommer : «c'était maintenant limage d'une hideuse, d'une sinistre chose, — l'image d un Gibet ! — Oh ! lugubre et terrible machination d'horreur et de crime, d'agonie et de mort ! »

« Et maintenant, j'étais, en effet, misérable au delà de toute misère humaine. Une bête brute, — dont j'avais avec mépris détruit le frère;

— une hé te brute engendrer pour moi, — pour moi, homme façonné à l'image du Dieu Très Haut, — une si grande et si intolérable infortune ! Hélas ! nide jour ni de nuit je ne connus plus la béatitude du repos î Pendant le jour la créature ne me laissait pas un seul moment, et, pendant la nuit. l)rusquement à toute heure je m'év(Mllais de rêves d'une inexprimable terreur pour sentir sur mon visage la chaude haleine de cet être, et son immense poids, — incarnation d'un cauchemar que j'étais impuissant à secouer, — éternellement sur mon cœur.

« Sous la pression de pareils tourments, le peu de bonté qui restait

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en moi succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes, —les plus sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. Lïipreté de mon humeur habituelle s'accrut jusqu'à la haine de toutes choses et de toute l'humanité. » Enfin, n'y tenant plus, un jour qu'avec sa femme il descendait à sa cave, le chat, par une caresse maladroite, risque de le foire tomber; il lui assène un coup mortel ; sa femme le pare ; la malheureuse expire aussitôt sous sa « rage plus que démoniaque ^ ».

Il ne restait plus à Poe qu'à concentrer dans un seul conte impulsion et vertige, obsessions visuelles et hallucinations auditives, et il l'a fait, donnant ainsi dans Cœur Ré^^élateur le plus puissant peut-être et le plus scientifiquement intéressant des contes assassins.

« Il est impossible de dire comment Tidée entra d'abord en ma cervelle; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D'objet il n'y en avait pas. La passion n'y était pour rien. J'aimais le vieillard. Il ne m'avait jamais fait de mal. 11 ne m'avait jamais insulté. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'était son œil ! Oui, c'était cela ! Un de ses yeux ressemblait à celui d'un vautour, — un œil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet œil tombait sur moi, mon sang se glaçait i et ainsi, lentement, — insensiblement, — je me suis mis en tête d'arracher la vie au vieillard, et par là de me débarrasser de son œil à jamais.

« Maintenant voici le point. Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien. Moi, au contraire, si vous m'aviez vu ! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je procédai ! — avec quelle précaution, — avec quelle prévoyance, — avec quelle dissimulation je me mis à l'œuvre ! Je ne fus jamais plus aimable pour le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je l'ouvrais, — oh ! si doucement! Et puis, quand je l'avais suffisamment entr'ouverte pour ma tète, j'introduisais une lanterne sourde, fermée, bien fermée, ne laissant échapper aucune lumière, et alors je passais la tête. Oh ! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma tête ! Je la mouvais lentement, — très, très lentement, — de manière à ne pas troubler le sommeil du vieillard. 11 me fallait une heure pour introduire toute ma tète par

1. he Chat Noir, II. 48-.51. Il convient de remarquer à propos do ce conte combien les impulsions homicides sont fréquentes dans l'alcoolisme et particulièrement dans la dipsomanie. « Parfois, dit le D'' Magnan à propos des dipsomanes, fétat se complique d'impulsions homicides qui rendent ces aliénés très souvent dangereux. » {De la Dipsomanie, Progrès médical, 9 février 1884.) Il est donc probable que c'est à sa propre expérience que Poe demandait les éléments dont son génie dramatique tirait un si bon parU.

l'entrebâillement assez avant pour le voir couché sur son lit. Ha ! un fou aurait-il été aussi prudent? Et alors, quand ma tète était bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec précaution, — oh ! avec tant, tant de précaution! — (car les charnières grinçaient). Je l'ouvrais juste assez pour qu'un seul mince rayon tombât sur l'œil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept longues nuits, — chaque nuit, juste à minuit; — mais je trouvais toujours l'œil fermé, et ainsi il m'était impossible d'accomplir l'œuvre; car ce n'était point le vieillard qui me vexait, mais son mauvais œil. Et chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans la chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton cordial, et m'informant comment il avait passé la nuit. Aussi, vous voyez qu'il aurait été un vieillard bien profond, en vérité, s'il avait soupçonné que chaque nuit, juste à minuit, je l'examinais pendant son sommeil.

'( La huitième nuit, je mis encore plus de précaution que de coutume à ouvrir la porte. La petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main. Jamais, avant cette nuit-là, je n'avais soUi l'étendue de mes facultés, — de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de triomphe, l'enser que j'étais Là, ouvrant la porte, petit à petit, et qu'il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes. A cette idée je ricanai bel et bien; et peutêtre m'entendit-il : car il remua subitement sur son lit, comme en sursaut. Maintenant vous croyez peut-être que je me retirai; — mais non. Sa chambre était noire comme un four, tant les ténèbres étaient épaisses, (car les volets étaient soigneusements fermés, de crainte des voleurs) ; aussi savais-je bien qu'il ne pouvait pas voir lentre-baîllement de la porte, et je continuai de la pousser encore, encore davantage.

« J'avais passé ma tète, et j'étais sur le point d'ouvrir la lanterne, quand mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et brusquement le vieillard se dressa sur son lit, s'écriant : « Qui est là ? »

« Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l'entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, l'oreille tendue...

« liientùt j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un gémissement de douleur ou de chagrin ; — oh ! non, — c'était le bruit sourd et étouffé qui s'élève du fond d'une âme surchargée d'épouvante. Je connaissais bien ce bruit, iiien des nuits, juste â minuit, alors que le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je le connaissais bien. Je savais ce qu'éprouvait le vieillard, et j'avais pitié de lui, bien que j'eusse le rire dans le cœur... Il

entrouvre enfin sa lanterne dont un rayon va juste tomber sur « l'œil de vautour ».

« 11 était ouvert, — tout grand ouvert, — et j'entrai en fureur dès que je l'aperçus. Je le vis avec une netteté parfaite, — tout entier d'un bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaçait la moelle même de mes os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du vieillard ; car j'avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément sur la place maudite.

« Et maintenant ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la folie n'est qu'une superacuité des sens ? — Maintenant, je vous le dis, il me vint aux oreilles un bruit sourd, étouffé, rapide, un bruit très semblable à celui que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce son-là je le reconnus bien aussi. C'était le battement du cœur du vieux. Il accrut ma fureur, comme le battement de tambour surexcite le courage du soldat.

« Mais je me contins encore, et restai calme. Je respirais à peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'efforçais de maintenir le rayon immuablement sur l'œil. En même temps la charge infernale du cœur s'accélérait ; elle devenait à chaque instant de plus en plus rapide, de plus en plus haute. La terreur du vieillard devait être extrême ! Ce battement, dis-je devenait de plus en plus fort à chaque minute; — me suivez-vous bien ? Je vous ai dit que j'étais [nerveux; je le suis, en effet. Et maintenant, en cette mortelle heure de la nuit, dans l'effrayant silence de cette vieille maison, un bruit aussi étrange que celui-là me surexcitait jusqu'à une terreur irrépressible. Pendant quelques minutes encore je me contins, pourtant, et restai calme. Mais le battement devenait plus fort, toujours plus fort. Je croyais que le cœur allait éclater. Et voilà qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi : — ce bruit allait être entendu par un voisin ! L'heure du vieillard était venue ! Avec un grand hurlement, j'ouvris brusquement la lanterne et m'élançai dans la chambre. Il ne poussa qu'un cri, — un seul. En un instant je le précipitai sur le plancher et renversai sur lui le pesant lit. Puis je souris joyeusement, voyant ma besogne si avancée. Mais, pendant bien des minutes, le cœur battit encore avec un bruit étouffé. Cela toutefois ne m'irritait plus ; on ne l'entendrait pas à travers le mur. A la longue il cessa. Le vieillard était mort. Je déplaçai le lit et examinai le cadavre. Oui, il était roide, roide mort. Son œil ne me tourmenterait plus.

« Si malgré tout vous me croyez fou, vous ne le croirez plus quand je vous décrirai les sages précautions que je pris pour dissimuler le corps. La nuit avançait, et je travaillais activement, quoiqu'en silence. Je commençai par démembrer le cadavre. Je tranchai la tête, puis les bras, puis les jambes.

« Alors j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai le tout entre les madriers. Puis je remis les planches si

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habilement, si adroitement qu'aucun œil humain, — pas même le «ie/i, — n'aurait pu y découvrir quelque chose de suspect. Il n'y avait rien à laver, pas une souillure, — pas une tache de sang. J'avais été trop prudent pour cela. Un baquet avait tout reçu, ha! ha !...

La police vient cependant. Je souris, — car qu'avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces messieurs. Le cri, dis-je, c'était moi qui l'avait poussé dans un rêve. Le vieillard, déclarai-je, était parti pour la campagne. Je promenai mes visiteurs par toute- la maison. Je les engageai à chercher, à bien chercher. A la fin, je les conduisis dans sa chambre. Je leur montrai ses trésors, en sûreté, en ordre. Dans l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des chaises dans la pièce et les priai de s'y reposer de leurs fatigues, tandis que moimôme, avec la folle audace de mon parfait triomphe, je plaçai ma propre chaise surfendroit même au-dessous duquel reposait le corps de la victime.

« Les magistrats étaient satisfaits; mes manières les avaient convaincus. Je me sentais singulièrement à fa-se. Ils s'assirent et tandis que je répondais allègrement causèrent de choses familières. Mais, avant peu, je me sentis pâlir et je souhaitai leur départ. Ma tète me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me tintaient; mais ils restaient toujours assis et toujours ils causaient. Le tintement devint plus distinct ; il persista et devint de plus en plus distinct; je parlai plus abondamment pour me débarrasser <ie cette sensation ; mais elle persistait et gagnait en précision, — jusqu'à ce qu'enfin je découvris que le bruit n'était pas dans mes oreilles.

a Sans doute, je devins alors très pâle ; — mais je bavardais encore plus couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours, — et que pouvais-je faire? C'était un bruit sourd, étouffe, rapide, un bruit très semblable à celui que fait une montre enveloppée dans du coton. Je respirais péniblement, et cependant les magistrats n'entendaient rien. Je causais plus vite, — avec plus de véhémence ; mais le bruit ne cessait de croître. Je me levai, et je discutai à propos de bagatelles, sur un ton élevé et avec une violente gesticulation ; mais le bruit ne cessait de croître. Pourquoi ne voulaient-iis pas partir? J'arpentai le plancher à grands pas, lourdement, comme exaspéré par les observations de ces gens ; mais le bruit ne cessait de croître. Oh ! Dieu! que pouvais-'je faire? J'écumais, — je déraisonnais, — je jurais! J'agitais la chaise que je venais de quitter et je la raclai sur le plancher, mais le bruit dominait tout et ne cessait de croître. Il devenait plus fort, — plus fort, — toujours plus fort ! Et toujours ces hommes causaient, plaisantaient, souriaient. Était-il possible qu'ils n'entendissent point? Dieu tout-puissant! — Non, non! Ils entendaient ! — Ils spupçonnaient ! — Ils savaient ! — Ils se faisaient un amusement de mon effi'oi ! Voilà ce que je pensais, ce que je pense encore. Mais tout, plutôt que cette angoisse ! Tout plutôt que cet

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intolérable dérision ! Je ne pouvais plus supporter ces sourires hypocrites ! Je sentis qu'il me fallait crier ou mourir !... Et maintenant !... Et toujours !... écoutez, plus haut ! plus haut ! toujours plus haut !

« Misérables ! m'écriai-je, ne dissimulez pas davantage ! J'avoue la chose ! — arrachez les planches ! — là, c'est là ! — cest le battement de son cœur affreux K »

A-t-on jamais plus profondément pénétré dans l'àme du criminel qu'en ce conte de cinq pages? Le trait essentiel toutefois, celui qu'il ne faut pas oublier, c'est cet acharnement du malheureux à répéter sans cesse : « Je ne suis pas fou; non! je ne suis que nerveux, très nerveux. » C'est par cette déclaration que commence son récit :

« C'est vrai ! je suis nerveux, très nerveux, affreusement nerveux ! et je l'ai toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou '? — La maladie a aiguisé mes sens; elle ne les a pas détruits, ni émoussés... Gomment donc suis-je fou? Écoutez-moi et observez avec quelle santé, — avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire '^. »

Or, en 1884, le D"" Magnan avait en son service une dipsomanc qui, justement atteinte de manie homicide, se comportait à l'égard de ses bétes favorites à peu près comme le héros du Chat Noir; et, la malheureuse ne cessait de dire, jusque sous l'influence de ses impulsions contre son mari et ses frères : « Je raisonne, et cependant il n'y a pas plus folle que moi^. » La vérité, c'est que

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