CHAPITRE XIX
POE GOSMOGONISTE
« Ceux qui rcveiit en plein jour sont au courant de bien des clioscs qui échappent à ceux qui ne rêvent que la nuit. En leurs grises visions, ils jouissent d'aperçus sur léternité et vibrent, en se veillant, à l'idée qu'ils ont clé sur le bord du grand secret. »
Éléonorc.
La curiosité, qu'on a si justement appelée un appétit de lame, caractérise la vie mentale de Poe. De sa naissance à sa mort, il fut en proie à la torturante soif de savoir : il voulut avec une âpreté douloureuse tout connaître, tout comprendre, tout démontrer. Rien ne l'arrête ni le sens des difficultés ni l'appréhension de l'impossible ni les disproportions de l'effort : il n'est pas, avonsnous vu, de questioii si vaste ou si futile, pas de problème si complexe ou si abstrus qui n'exerce sur son âme inquiète un attrait fascinant ; il n'a de répit, il n'a de repos qu'il n'ait trouvé quelque réponse, ou quelque solution capable de le satisfaire. A cette clairvoyante intelligence qu'obsèdent les ténèbres du mystère, il faut atout prix des lueurs qui, soit d'en haut, soit d'en bas, viennent illuminer jusqu'à l'éblouissement la vérité toute nue. Il n'est peut-être pas en l'humanité de passion à la fois plus utile et plus noble que celle qui, l'arrachant à sa torpeur native, la mène })ar tous les progrès (h* la science à la lente conquête de l'univers matériel et spirituel. Il n'en est [)eut-être pas non plus dont les excès soient plus funestes à l'individu quisy abandonne isolément : s'il cède, s'il veut à lui seul tout déchiffrer en la vaste énigme du monde, s'il veut par lui-même tout explorer sur les
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obscurs confins de l'âme humaine, il se voue fatalement au malheur comme à l'erreur; il se condamne à périr, victime dédaignée d'une folie qui égare, épuise et dévore. Poe en est un exemple : aussi fiévreusement impatient quintrépidement orgueilleux, il était dès sa naissance, par la précocité même de ses témérités intellectuelles, prédestiné à finir en dupe méconnue d'une morbide curiosité insatiable.
Nous l'avons vu, dès l'école, étonnant maîtres et camarades par son entêtement à poursuivre l'impossible solution des grands problèmes. Ses premières poésies nous le montrent, dès la prime adolescence, en proie aux perfides illusions de Textase ; il se croit à tout instant sur les bords du grand secret, en compagnie spirituelle avec ces anges, en communion intime avec Dieu; il a foi en l'intervention céleste ; il se sent marqué par le sceau divin pour les révélations surnaturelles, et les plus lyriques élans de sa Muse ne sont qu'impatients essors sur les ailes de la Musique vers l'empyrée, vers les idéales régions éthérées, à jamais inaccessibles au commun des mortels. Quand la grâce lui manque, quand les brutalités ou les platitudes de l'existence tuent en lui l'ineffable émotion, la même curiosité anxieuse n'en survit pas moins: seulement, au Heu de s'élever vers les grandes questions qui dominent le monde, elle se rabat sur les menues problèmes d'ici-bas et, à défaut de la divine intuition, se fait de la logique humaine son humble servante. C'est tantôt un jouet compliqué, comme l'automate joueur d'échecs, qui excite les facultés analytiques de sa dialectique minutieuse i; c'est tantôt une découverte récente, comme l'impression anastatique, qui ouvre à son imagination ingénieuse une perspective infinie d'applications industrielles et économiques^. La cryptographie tente à plusieurs reprises ^ sa patiente et tenace sagacité par la provocante énigme de ses combinaisons compliquées : car l'ingéniosité humaine, ose-t-il dire