Th. Gautier dans la Préface des Fleurs du Mal
2. Traduits dans le feuilleton du Commercey les Crimes de la Rue Morgue. avaient été reproduits dans celui de la Quolidieniie; d'où procès signalé dans V Entre- Acte du i^O octobre 184G. M'"« Meunier profita de cette circonstance jjour traduire quelques autres nouvelles de Poe dans la Démocratie pacifique. Ce furent là les premières traductions de Poe en France : c'est à elles que Baudelaire fait sans doute allusion. Remarquons toutefois que Tarticle élogieux de Forgues sur Edgar Poe dans la Revue des Deux-Mondes est du 15 octobre 184G.
3. Baudelaire à Armand Fraisse; Salut Public, de Lyon, août 1869. On trouve, dans les Œuvres posthumes de Baudelaire (éd. Crépet), des esquisses de nouvelles et de drames tout à fait dans le goût de Poe. Nous relevons, du reste, dans ce curieux ouvrage, des notes confidentielles de Baudelaire qui montrent bien l'intime parenté de ces deux grands dégénérés : « Mes ancêtres, fous ou maniaques, dans des appartements soleimels, morts tous victimes de leurs furieuses passions. » {Fusées, XII). « Sentiment de solitude, dès mon enfance, malgré la famille, et au milieu de camarades surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la vie et du plaisir. » (Mon cœur mis à nu, XIV). « J'ai pris l'habitude depuis mon enfance de me considérer comme infaillible. » {Itnd.. LXXIl). « Depuis assez longtemps, je suis au bord du suicide... Depuis deux mois surtout, je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. » « Au moral comme au physicpie. j'ai toujours eu la sensation du gouffre. » (119). « Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires: l'horreur
POE CONTEUR : RIVAUX ET DISCIPLES 6i3
graphes de Baudelaire \ il seiiflamiiia d'admiration pour ce génie inconnu qui affinait au sien par tant de rapports. J'ai peu vu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues. A tout venant, oii qu'il se trouvât, dans la rue, au café, dans une imprimerie, le matin, le soir, il allait demandant : « Connaissezvous Edgar Poe ? » et, selon la réponse, il épanchait son enthousiasme ou pressait de questions son auditeur. » On voit, dès lors, pendant des années, ce fantastique enthousiaste se perfectionner dans la langue anglaise dont il devait les éléments à sa mère et à son voyage aux Indes, fréquenter les tavernes anglaises où il assiégeait de questions patrons, clients et garçons, surprendre au débotté en quelque hôtel des boulevards des hommes de lettres américains effarés par un zèle si matinal. En pleine révolution, le 15 juillet 1848, il donne à la. LibeiHé de penser \'d Révélation ynesmé^ vienne] en 1855, commence dans le feuilleton du Pays la publication des Histoires extraordinaires ; en 1856, recueille en un premier volume de Michel Lévy cette traduction minutieusement revue et corrigée; en ajoute un second en 1857, Nouvelles histoires extraordinaires; un troisième en 1858, les Aventures d'Arthur Gordon Pym ; un quatrième en 1864, Eurêka, et un cinquième en 1865, les Histoires grotesques et sérieuses. Baudelaire était, comme il l'écrivait à Sainte-Beuve, résolu à doter la France de Poe '2, de même que Loève-Weimars avait doté la France d'Hoffmann; et il y a réussi, a Les Histoires extraordinaires, les Aventures d'Arthur Gordon Pym, les Histoires grotesques et sérieuses et Eurêka ont été, dit Th. Gautier, traduites par Baudelaire avec une identification si exacte de style et de pensée, une liberté si fidèle et si souple que ces traductions produisent l'effet d'ouvrages
de la vie et l'extase de la vie. » (115). «J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. » (LXXIII).
1. Charles Baudelaire, par Asselineau, chapitre Edgar Poe, p. 40-53; Crépet. Œuvres posthumes de Charles Baudelaire.
2. Cf. la correspondance de Beaudelaire avec Sainte-Beuve, dans le livre de Crépet. Baudelaire en très bons termes avec Sainte-Beuve tenait à ce que l'éminent critique consacrât à Poe un de ses lundis; Sainte-Beuve le promit, mais ne tint jamais cette promesse.
originaux et en ont toute la perfection géniale. » Parfois, en effet, comme dans Ligéia, supérieures par la pureté du style au texte même, ces incomparables traductions ont, selon l'expression du même critique, « naturalisé chez nous ce singulier génie dune individualité si rare, à tranchée, si exceptionnelle »; Baudelaire a francisé Poe. En vain de nombreux rivaux ont voulu compléter ou surpasser l'œuvre de Baudelaire : sans parler des œuvres coraplètes de celui-ci où les traductions se trouvent incorporées, cinq éditions spéciales de son Pym, huit de ses Nouvelles histoires extraordinaires et dix de ses Histoires extraordinaires se sont, tout d'abord, succédé; le Poe de Baudelaire est resté le vrai Poe français * . -
Malgré tant de succès, linfluence de notre auteur s'est en prose comme en poésie encore moins manifestée par limitation que par l'admiration. L'énergique laconisme de la nouvelle avait été porté par Mérimée à un haut degré de perfection avant que Poe qui en profita peut-être ne l'eût remis en vogue. La brusque fermeté de Barbey d'Aurevilly semble toute spontanée, et son fantastique de V Ensorcelée n'est que folk-lore bas-normande. Contemporaine de Poe, la douce àme de Gérard de Nerval ne présente que l'aspect mystique, symbolique, platonique du génie autrement complexe et robuste de notre Américain, de môme que sa
\. Parmi les diverses traductions françaises d'œiivres en prose de Poe. nous remarquons Nouvelles choisies (Scarabée d'0>\ VAéronaute hollandais), par Borghers, chez Hachette, in-16, 1853; Contes inédits, par \V. Hughes, chez Helzel, in-18, 1862; Œuvres choisies, par Ernest Guillemot, chez Degorce- Gadot, Paris, in-16, 1884; Œuvres, par C. D., chez Bardin, à Saint-Germain, in-18. ]SS{: Nouvelles américaines, par Lavergnolle, Limoges. in-S», 1879-1893 (4 éditions); Derniers Contes, par Rabbe, chez Savine. Paris, 1887; Contes extraordinaires (collection des Auteurs célèbres): Contes grotesques, par Hennequin, chez Ollendorff. in-8''. Paris 1882 (Séditions): Quinze histoires d'Edgar Poe (Collection des Amis des livres) Paris, 1897, grand in-4''; Le Scarabée d'Or et autres contes, chez Dentu. Paris. 1891, in-16; les Aventures extraordinaires d'Arthur Gordon Pym, par Gh. Simond, chez Lecéne-Oudin, in-8». Paris. 1877- 1892 (;i éditions) ; les mômes, par Armand Juin (collection A. Guyol;. Nous ne parlons pas des nombreuses traductions de contes isolés, comme celles du Scaraliée d'Or {\\n a particulièrement tenté J.-H. Rosny (Dentu, in-32. 1892). Le sombre et énergicpie génie de Poe ne pouvait nuuKjuer de plaire à l'Espagne (pii donna dès 1838 um» traduction en deux volumes, \uw autre en 18;)9. d'autres encore en 1863 et 1887. Nous remarquons entin trois traductions italiennes en 1869. 1876 et 1885, et une traduction grec(iue en 1879.
verve dévergondée n'est auprès du flot torrentiel, quoique contenu de Poe, qu'un pauvre ruisselct vaguant en de malsaines prairies; son idéale amante prend, du reste, sous le gracieux masque des Sylvie, des Octavie et des Aurélie, des formes plus tendres et plus humaines, à la fois moins enfantines que celles d'Éléonore et plus féminines que celles de Ligéia, de Bérénice et de Morella^ Seul, le trop plastique talent de Villiers de
1. Gérard Labrunie (naïvement dénommé par lui-même Gérard de Nerval en authentique descendant de lempereur Nerva), était le fils d'un vieux grognard de l'Empire bizarre et hypocondriaque. Enfant aussi précoce en ses dispositions littéraires qu'en sa sentimentalité amoureuse, il se distingua dès le Collège Gharlemagne, puis parmi les romantiques, en publiant force traductions allemandes, entre autres le Faust de Gœthe et en collaborant au feuilleton de Gautier dans le journal la Presse et à la Revue des Deux-Mondes. Nature douce, aimante, sympathique à tous, qui n'en succomba pas moins trois fois à la plus irrémédiable folie. C'est un des plus beaux types du rêveur mystique qui aient existé, d'autant plus intéressant qu'il nous a naïvement fait lui-même dans le Rêve et la Vie, Sylvie et ses poésies toutes ses confidences pathologiques. Apparue pour la première fois en son enfance sous les traits d'une fillette de village. Adrienne, saLaure idéale, lui réapparaît, sans parler de plus éphémères incarnations en une charmante dentellière de Senlis, Sylvie, puis en une pâle Anglaise poitrinaire de Rome, Octavie, puis en une brillante actrice de Paris, Aurélie, et enfin en une Druse du Liban qu'il faillit épouser. La hantise de ce radieux fantôme finit par animer son rêve au point d'en faire une seconde réalité et de dédoubler sa propre vie. Toujours errant en France, en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Turquie, en Asie-Mineure, en Egypte, sans feu, ni lieu, ni vivres, môme à Paris, on rencontrait, disent ses amis, ce doux chemineau des lettres « plus souvent seul qu'en société, le pas alerte,... l'œil souriant à ses imaginations intérieures. On l'arrêtait, sa physionomie changeait tout à coup; c'était un homme qu'on tirait d'un rêve agréable et dont les yeux tenaient du réveil et de l'étonnement... » « Quelquefois on l'apercevait au coin d'une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d'extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait. » (Champfieury, Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui; Th. Gautier, Histoire du romantisme), a Le rêve, dit-il lui-même, est une seconde vie... Un engourdissemment nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l'œuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres, le monde des Esprits s'ouvre pour nous. » « Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable et d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison?... Qui sait s'il n'existe pas un lien entre ces deux existences, et s'il n'est pas possible à l'àme de le nouer dès à présent? » « Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, — et cela sans que le raisonnement manqïiàt jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce qu'on appelle
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risle-Adam s'est franchement appliqué à l'imitation des contes extraordinaires : de même que son Conm'oe des dernières fêtes rappelle la manière d'Hoffman, dejmême les sentiments, comm(* lexécution, de Véra et du Duc de PoiHland font songer à Usher, à Ligéia et à t Assignation ; la Torture par l Espérance fait pendant au PiUts et au Pendule, le Secret de VEchafaud rivalise en macabre pseudo-science avec Valdemar et Bedloe, et l'humour compliqué des contes grotesques ricane dans la Machine à gloire comme dans les Deux Augures. Disciple de Mallarmé qui l'initia aux plus subtils charmes de Poe, M. de Régnier laisse, lui aussi, tour à tour flotter ou peser sur ses contes de la Canne de Jaspe un fantastique mystère qui tantôt nous étreint, pathétique et terrifiant, dans les Contes de M. d'Aynercœur (la Lettre de M. de Simandre, les Dîners singuliers, la mort de M. de Nouâtre et surtout le Signe de la Clef et de la Croix), et tantôt nous obsède, symbolique et fuyant, dans les mornes songeries hallucinées des Contes à soi-même apparemment écrits en quelque autre maison Usher perdue au fond des landes bretonnes ^ Que Guy de Maupassant ait ou n'ait pas subi l'influence de Poe, il avait en sa propre personne de trop bonnes raisons de connaître
illusions, selon la raison humaine. » [le Rêve et la Vie, éd. Dentu, p. 115,' 2i9, 122, 116). Telles sont « les impressions d'une longue maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères de mon esprit; — et je ne sais pourquoi je me sers de ce mot maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité dout)lées, il me semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regreUer de les avoir perdues?... » On voit tout ce que cette sur activilé mystico-érotique contient d'analogue avpc l'état d'àme cîes dialogues méta|)hysiques et des poèmes ou contes amoureux de Poe ; mais « le bon Gérard » na que cette note, et Poe en a bien d'autres.
1. M. Henri de Régnier, qui dit de ses contes qu'ils sont écrits « tourné vers le visage des songes, » ajoute ; « Un roir^an ou un conte peut n'être qu'une fiction agréable. S'il présente un sens inattendu au delà de ce qu'il semble signifier, il faut jouir de ce surcroît à demi-intentionnel sans y exiger trop de suite et en le considérant comme né fortuitement des concordances mystérieuses qu'il y a, malgré tout, entre toutes choses. » {Préface, p. 5). Ne dirait-on pas du symbolisme de Poe interprêté par Mallarmé ? Nous lisons ailleurs : « A qui ne comprenait pas le geste et l'emblème, Eustan disait : « Je l'ai trouvé dans le Domaine d'Arnheim ; Psyché i}{ Ulalume le tinrent dans leurs mains merveilleuses; » et il ajoutait plus bas : « Je n'y bois point: il est fait pour qu'y boive à jamais les seules lèvres de la Solitude et du Silence. » (Contes à soi-même, 237.)
« le Mystère de lin visible », pour n'en point parler avec une éloquence toute spontanée. Aussi a-t-il su, en quelques-unes de ces intenses nouvelles où l'art est pourtant aussi naturel que celui de Poe est artificiel, tour à tour décrire, par exemple, dans Fou ? et im Foie, avec un style trépidant le crime impulsif par idée fixe ou monomanie, et montrer dans le Ho^Ha avec une fiévreuse logique le lent développement d'une implacable folie hallucinée. Quelques pages de Sur VEau nous donnent la clef de cette énigme : il y avait en cette tête apparemment si saine un morbide élément que l'éther et la morphine devaient exaspérer jusqu'à la catastrophe finale K Quoi qu'il en soit de ces analogies plus ou moins spontanées, on peut dire que, n'était le roman policier et le roman scientifique auxquels Gaboriau, Jules Verne et tant d'autres ont donné et donnent encore un essor inlassable et une popularité universelle, Poe prosateur n'a pas plus été chef d'école en France qu'ailleurs. Et la raison en est la même, croyons-nous, que pour sa poésie : une originalité excessive ne s'imite pas ; on peut en donner le pastiche ou la parodie, mais l'égaler en l'imitant, jamais. Pour arriver à l'intensité d'horreur,
1. Dans le Horla, il insiste sur « cet énervement fiévreux », « cette sensation affreuse d'un danger menaçant », « celte appréhension d'un malheur qui vient ou de la mort qui approche >), « ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et la chair, » et dans Sur l'Eau, sur cette monotonie de la vie, ce besoin d'en sortir, cette soif d'absolu dans la jouissance physique ou mentale qui fut le perpétuel tourment du pauvre neveu de Flaubert. « Ah ! si les poètes pouvaient traverser l'espace, explorer les astres, découvrir d'autres univers, d'autres êtres, varier sans cesse pour mon esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais ils ne peuvent, ces imj)uissants, que changer la place d'un mot et me montrer mon image à moi comme des peintres. A quoi bon! » (p. 60). « Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de tout ce qui est jusqu à désirer la mort. Je sens jusqu'à la souffrance suraiguë la monotonie invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit. » (p. 86). Il décrit quelques pages plus loin les intenses jouissances que lui donnent l'éther après tant de marasme.
2, On sait que les romans de ces deux auteurs ont été traduits dans presque toutes les langues; aucun n'est plus populaire parmi la jeunesse de tous les pays que notre inépuisable Jules Verne : son récent Sphinx des glaces qui a obtenu le succès habituel est une continuation des Aventures de Gordon Pym.
dimpulsion ou d'extase de ces œuvres suprêmes, il faut plus que toutes les ressources ordinaires de la logique, de limagination et du g-oùt : il faut une force anormale qui, funeste et féconde, génie ou folie, est un don fatal de la nature.
A défaut dimitateurs, les admirateurs, du moins, n'ont pas manqué, surtout en notre pays. Après les acclamations de Forgues dans la Revue des Deux Mondes dès 1846, le « diabolique » Barbey d'Aurevilly n"a pas consacré moins de quatre revues à (i cet Hoffmann du matérialisme américain », « cerveau étrange, puissant et malade », qui requiert « une anatomie morale », « un de ces esprits chez qui les sensations, les manières de voir, et presque la manière de souffrir, tout enfin est marqué au coin dune originalité effrayante. » (( C'est surtout, ajoute-t-il, pour des hommes comme Poe que les observateurs déconcertés ne savent plus où placer dans la tète humaine la ligne mystérieuse et subtile qui sépare si souvent l'intensité de la pensée de la maladie et l'aberration du talent... l^eut-ètre leur talent individuel, anormal et, à cause de cela, d'autant plus mordant sur les imaginations communes, plonge-t-il sa racine dans quelque sombre et fixe manie, comme une fleur qui gagnerait des couleurs et des taches inconnues à tremper ses pieds en quelque poison^ ». Il faudrait des volumes, dit Arvède Barine, pour recueillir tout ce qui a été publié en France sur le rival d'Hoffmann, et elle ajoute avec trop peu de générosité pour Poe, croyons-nous : « Il n'y a de vraiment important chez un poète ou un romancier que ce (ju ils nous apportent de neuf, de non encore exprimé, sur les cpiei(pi(^s grands événements de la vi(^ luimaine, les quelques sentiments éternels de l'humanité qui valent la peine qu'on s'en occupe. Poe a apporté du neuf, du très neuf, mais sur deux sentiments seuleuKMit, ccdui de la \)v\\v et celui du mystérieux, et sur un seul événement la mort. Son domaine a été l'un des plus restreints, parmi tous les écrivains qui comptent. En revanche, il y a été unique, et en art, encore une fois, c'est l'unique qui
1. Les hommes et Les œuvres (Littératures étrangères), Paris, 1890; p. 340, 347. 348. ...
importe et qui importe seul K )> Restreint ou non, ce domaine de Poe n'en a pas moins paru à Jules Lemaître si rare et si élevé que léminent critique a osé lui faire dire en un Dialogue des morts : « Vous dites bien. J'ai vécu vingt-trois siècles après Platon et trois cents ans après Shakespeare, à quelque douze cents lieues de Londres et à quelque deux mille lieues d'Athènes, dans un continent que nul ne connaissait au temps de Platon. Jai été un malade et un fou; jai éprouvé plus que personne avant moi la Terreur de l'inconnu, du noir, du mystérieux, de l'inexpliqué. J'ai été le poète des hallucinations et des vertiges; jai été le poète de la Peur. J'ai développé dans un style précis et froid la logique secrète des folies, et j'ai exprimé des états de conscience que l'auteur iVHamlet lui-même n'a pressenti que deux ou trois fois. Peut-être aurait-on raison de dire que je diffère moins de Shakespeare que de Platon; mais il reste vrai que nous présentons trois exemplaires de l'espèce humaine aussi dissemblables ([ue possible. » Poe en compagnie de Shakespeare et de Platon, voilà certes un compliment peu banal, bien que l'extase rapproche plus de l'auteur du Banquet l'amant des Una et des Ligéia que ne semble le croire notre généreux critique. Quoi qu'il en soit, il y a en toutes ces proclamations de gloire sinistre bien plus que le pauvre ivrogne famélique n'eût jamais pu le prévoir et qui sait si, étrange aberration, ce misérable poète de l'orgueil eût cru payer trop cher, de tous ses malheurs et de toute sa folie, cet é([uivoque hommage dune humanité qu'il méprisait à son intense génie d'artiste fou ?