‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 421 sur 429 · VIII · texte numérisé non relu

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témérité à lui associer purement et simplement tous les grands hommes, autant il y en aurait à nier que bon nombre se rapprochent plus ou moins de lui.

Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d"œil sur les divers aspects de la civilisation humaine. La littérature américaine ne compte encore que quelques noms qu'elle offre déjà en Walt Whitman un digne pendant de Poe. La littérature anglaisenous présente dès le xiv*' siècle le visionnaire auteur de Piers the Plowman ; à la Renaissance, toute la bande déséquilibrée des géniaux bohèmes qui rivalisent en pathétiques horreurs avec l'intense Shakespeare : Marlowe et Greene surtout, comme plus tard Otway, dont les vies ne furent pas moins tragiques que les œuvres; au xvii^ siècle, le livresque et fantasque abstracteur de quintessence Burton, le poète Denham qui fut aliéné, le pauvre Nathaniel Lee qui prouva jusqu'en son hospice quil est moins facile d'écrire comme un fou que comme un sot, le fourbe et dépravé Piochester, ce brutal rival du versatile Dryden, et le prosaïque émule du fanatique, quoique sublime Milton, Bunyan, dont les vivantes allégories ont toute l'intensité de visions hallucinées ; au xvm^ siècle, pour ne point parler du suspect pamphlétaire Defoe, de l'irritable nain Pope, du morbide et alcoolique Parnell^ du prodigue et impulsif Steele, du paradoxal et malveillant ergoteur Warburton, du cholérique et scrofuleux pédant Johnson, du pusillanime Beattie aux curieuses manies, du mélancolique et contradictoire Sterne, des imprévoyants viveurs Fielding, Smollett et Sheridan, n'avons-nous pas le pauvre bâtard détraqué Savage^ l'âpre satiriste déséquilibré Churchill, le génial misanthrope Swift prédestiné, comme il le disait, à périr par la tête, l'excentrique Goldsmith aussi irresponsable qu'inconscient, les trois faussaires : Logan si affiné, Chatterton si précoce, Macpherson si habile, les trois fous mystiques : Smart si irrépressible, Collins si exquis, Cowper si aimable, le vibrant Burns, victime prématurée de deux passions incoercibles, et ses deux infortunés rivaux de la plèbe rustique, l'Écossais Fergusson et l'anglais Bloomfield, enfin l'incohérent Blake dont l'œuvre entière, art, poésie et théosophie.

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n'est guère que pure folie ? Aux paralysies de Southey, de Scott et de Ilood, aux phthisies de Keats et de Mrs Barre tt Browning, le XIX* siècle ajoute le triste spectacle des excentricités du prodigue Beckford et du fantasque Maturin, de la folie du poète-paysan Clare, des romantiques extravagances de Byron, des amoureuses inconséquences de Shelley somnambule et halluciné, et des invincibles passions de de Quincey et de Samuel Coleridge pour Topium, de llartley Coleridge pour l'alcool et de Rossetti pour les narcotiques. Non moins riche en supériorités morbides, l'Allemagne offre au plus superficiel examen le belliciueux franciscain Mûrner, le bohème silésien Giinther, les illuministes Lavater et Jung-Stilling, l'inégal et impulsif Biirger, le maladif et mélancolique Mathisson, le démoniaque MuUer peintre et poète, le misérable et incom})réhensible Mage du Nord Hamann, le pauvre fou platonique Hœlderlin, le bizarre valétudinaire Lichtenberg, le doux rêveur Novalis, le décousu et sentimental humoriste Jean-Paul, les nébuleux allégoristes Fouqué et Chamisso, l'alcoolique et fantastique Hoffmann, le mystique et incohérent viveur Werner, linstable de Kleist qui finit par le suicide passionnel, lextatique et funèbre Kerner, le pauvre fou mélancolique Lenau, le mobile et morbide Heine, le maladif pessimiste Hartmann, enfin le malheureux surhomme Nietzche dont les alternances contradictoires sont si cruellement caractéristiques.

Si la littérature française présente moins de talents et de génies anormaux, c'est peut-être que l'esprit français, naturellement plus moyen ^ a plus longtemps subi la ferme discipline

1. « La netteté dans la simplicité » semble à M. Ribot {Imagination créatrice. p. 161). caractériser l'imagination française, « Le Français », dit de même M. Fouillée (Psychologie du peitple français, p. 185) n'a généralement pas l'imagination très forte. Sa vision intérieure n'a ni l'intensité hallucinatoire ni la fantaisie exubérante de l'esprit germani(iue et anglo-saxon : elle est plutôt une vue intellectuelle et lointaine qu'une résurrection sensitive, qu'un contact et une possession immédiate des choses mêmes. l>ortée à déduire et à construire, notre intelligence excelle moins à se représenter des choses réelles qu'à découvrir des enchaînements de choses possiljles ou nécessaires. En d'autres termes, c'est une imagination logique et combinatrice qui se plaît à ce qu'on a nommé le dessin abstrait de la vie. Les Chateaubriand, les Hugo, les Flaubert, les Zola sont chez nous exceptionnels. Nous raisonnons plus que • nous n'imaginons. »

CONCLUSION 70o

morale du xvii® siècle ; nous n'en avons pas moins, pour ne citer que des noms à peu près incontestables : le bohème patibulaire Villon, l'extravagant Rabelais, les étranges bohèmes Théophile de Viau et Cyrano de Bergerac, le mystique halluciné Pascal ^ le contradictoire et suspect Jean-Baptiste Rousseau, l'instable et équivoque abbé Prévost, le tumultueux et indisciplinable Diderot, l'inadaptable Jean-Jacques Rousseau traqué, ainsi que son irritable disciple Bernardin de Saint-Pierre, par le délire des persécutions, les maladifs Gilbert, Hégésippe Moreau et Maine de Biran, les deux romantiques Chateaubriand et George Sand dont les jeunesses mélancoliques et turbulentes furent également hantées par les impulsions au suicide, les apocalyptiques Ballanche et Lamennais, le pauvre névrosé ^lusset, le neurasthénique Baudelaire, l'halluciné de Nerval, l'épileptique Flaubert, le morphinomane Maupassant, les irréguliers Mûrger et Verlaine. A peine née, la littérature russe compte déjà le fou mystique Gogol et l'épileptique Dostoïewski. Que serait-ce si nous nous engagions dans les autres voies de la civilisation humaine? Citons, au hasard, parmi les réformateurs religieux : les hallucinés Mahomet, George Fox, Swedenborg; parmi les hommes d'État : les impulsifs Alexandre, Pierre le Grand, et Charles XII de Suède, les hypocondriaques Louis XI, petit-fils de Charles le Simple, Charles- Quint, fds de Jeanne la Folle, et Philippe II, les épileptiques César et Napoléon; parmi les savants : les extravagants Kepler et Cardon, les aliénés Linné, Newton et Comte ; parmi les artistes, les criminels Benvenuto Cellini et le Carravage, les instables Callot et Goya; parmi les musiciens presque tous

J. On connaît moins les hallucinations du maladif et solitaire Descartes cjne celles de Pascal : il est pourtant avéré qu'en la fameuse nuit du 10 novembre 1619 à la suite d'une découverte philosophique, il eut trois songes consécutifs qu'il attribua à l'intervention divine et à la suite desquels il fit le vœu qu'il accomplit de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette ; de là peut-être aussi sa fréquentation des Rose-Croix. On sait que le frêle Malebranche, qui passe également pour avoir été halluciné, avait l'habitude en ses méditations philosophiques de se retirer dans sa cellule fermée à la lumière et là, dans l'obscurité, de demander au divin Maître les secrets delà vérité et de la vertu. L'attention est, dit-il « une prière naturelle par laquelle nous obtenons que la raison nous éclaire ».

ultra-nerveux, l'apoplectique Hœndel, Schuman mort fou, Chopin mort tuberculeux et le dément Donizetti. Mais suspendons ici ces lamentables annales de l'humaine grandeur, plus tristes à parcourir qu'aucun martyrologe. Si elles ne montrent pas assurément que tous ces grands hommes furent ce qu'on appelle des aliénés, (absurde exagération que nous n'avons jamais eue dans l'esprit), elles ne révèlent que trop combien leur supériorité se trouve souvent associée à quelque inquiétante anomalie physique ou mentale ; et le malheureux Poe si plein de tares manifestes ne s'y trouve évidemment qu'en trop nombreuse et trop glorieuse compagnie.

La foudre préfère les sommets, a-t-on dit : comment nier, en effet, que la folie s'acharne avec une cruauté redoublée sur ces malheureuses têtes qui dominent le commun des mortels ? Doués d'organismes plus délicats en même temps que d'une nervosité plus intense, ces pauvres êtres supérieurs se trouvent presque fatalement voués à une usure plus rapide, leur irrépressible surmenage ne faisant qu'accélérer le déséquilibre initial. Aussi sontils rares, ces heureux génies stables, qui, comme Gœthe ou Voltaire, poursuivent jusqu'au terme dune longue vie leur tache irréprochable ! Mais alors même qu'une irréparable catastrophe ne vient pas prématurément les terrasser, que de fois ne voit-on pas leur production intellectuelle étroitement liée, en sa nature comme en son activité, au développement anormal de quelque fonction nerveuse ou cérébrale ! l^t si nous ne le voyons pas toujours, la faute n'en est-elle pas à nous-même ? ne fermons-nous pas les yeux pour ne pas voir ? Une pieuse vénération, pieuse jusqu'à l'aveuglement, ne nous défend-(dle pas de remarquer en notre cluM' grand homme le défaut caché, la faiblesse intime, la tare secrète ([ui nous humilierait en nous instruisant ? La science, par malheur, l'inexorable science, n'a point de ces admirables pudeurs daiigennises, de ces perfides partis-pris sentimentaux ; clic prétend soûle v(u' h; voile sacré des plus intimes mystères pour assister d un (ril froid aux genèses intellec'tuelles connue aux genèses charnelles; elle veut la vérité, si dure ou si triste

qu'elle soit pour notre pauvre humanité ^ ; elle la préfère, telle quelle, à ce superstitieux culte des héros qui, rival du paganisme, ne fait que créer parmi les hommes dirréels demi-dieux nouveaux.

La triste et dure vérité, c'est qu'en effet, comme la nature, notre civilisation qui la prolonge ne marche que sur des ruines humaines aussi bien que matérielles. « La folie, dit un aliéniste, joue dans les destinées du monde un rôle dont bien peu de gens se doutent. Elle est comme la rançon de tout progrès de l'esprit humain. Tant que le cerveau demeure dans une inactivité relative et que les admirables facultés qu'il renferme à l'état embryonnaire ou latent ne reçoivent aucune culture ni aucun développement, la folie reste absente comme il arrive chez lès peuples sauvages. Dès qu'il se développe et se perfectionne par un exercice et un effort soutenus, aidés par la sélection sociale et l'hérédité ; dès que la pensée y pénètre et s'y installe en maîtresse, la folie s'y glisse à sa suite s'efforçant de fausser et de détruire son œuvre... A mesure qu'il se perfectionne, le cerveau devient plus fragile, plus impressionnable, par conséquent plus accessible aux causes de désorganisation, qu'elles naissent de lui-même ou proviennent du monde extérieur. Aussi l'histoire de la folie est-elle l'histoire même de la civilisation. Aussitôt que l'idée religieuse, cette première forme de la pensée s'éveille chez un peuple, elle enfante les prophètes, les extatiques, les hallucinés, c'est-à-dire des insensés. Aussitôt que l'organisation sociale se complique et que naissent les distinctions, les castes et les dynasties par la sélection des mieux doués, l'élite de la nation ne tarde pas à disparaître après en être devenu le rebut. Aussitôt que les villes se fondent, créant des foyers plus intenses d'activité intellectuelle, on y voit fleurir les talents et les génies, mais en même temps s'y

1. « Le vrai seul, a dit Sainte-Beuve (Lettre à Duruy, p. 41, vol. II, de Correspondance) ; le vrai seul, et que le beau et le bien s'en tirent comme ils pourront. » Nous ne croyons pas, du reste, que le beau et le bien se trouvent ici le moins du monde en contradiction avec le vrai; il faut de bien vieux préjugés pour le croire.

multiplient les fous suivant une progression parallèle ^ » Inséparable compagne du progrès, la folie s'en trouve donc à la foisda conséquence comme la cause, la victime comme l'auxiliaire ?

Pour en mieux maudire les impitoyables méfaits, n'allons pas toutefois en méconnaître les non moins incontestables bienfaits. « Si la folie confirmée est le plus grand des malheurs, dit Cullerre, les formes plus légères de la déséquilibration mentale ont, dans bien des cas, une signification toute différente ; à ce point qu'un grain de folie équivaut, pour certains esprits, aux meilleurs quartiers de noblesse et que l'on peut dire sans hyperbole que le jour oi^i il n'y aura plus de demi-fous, le monde civilisé périra, non par excès de sagesse, mais par excès de médiocrité-. » «Dans ses formes les moins accusées, continue notre auteur, la névrose vésanique est loin d'être ce mal sans mélange qu'on pourrait croire à première vue. A bien considérer les choses, on est frappé de tout ce que l'humanité doit à l'initiative, au talent spécial, au génie même d'individus descendant, médiate-

1. Cullerre, Frontières de la Folie, p. 317. « Nous sommes des machines plus nerveuses et, par conséquent, plus sensibles que n'étaient nos pères », a dit M. Brunetière à propos du pessimisme contemporain [Revue bleue, 30 janv. ^886). « Les aristocraties, dit Lucas [Traité philosophique et psycliologique de Vhérédité naturelle, II, 903) réduites à se recruter dans leur propre sein s'éteignent, d'après Xiebuhr, de la môme manière et souvent en passant par la dégradation, la folie, la démence, Timbécilité. Esquirol, Spurzheim, Ellis, etc.. donnent cette raison de l'aliénation mentale et de son hérédité dans les grandes familles de France, d'Angleterre et d'Espagne. » Sans remonter à la triste lignée des empereurs romains et à l'extinction môme du peuple romain, n'avons-nous pas eu en France la pitoyable dégénérescence des Valois et n'assistons-nous pas de nos jours encore aux lamentables naufrages de certaines dynasties européennes. Voir à ce sujet les intéressantes études d'Auguste Brachct sur la Pat/iolor/ie mentale des Rois de France (Paris, l'.)04), et du D' Cabanes sur les Morts mystérieuses de V Histoire (Paris, 1901).

2. Ibid., p. 9, 48, 53. « Ces penseurs énergiques, a dit Lombroso parlant des génies morbides, sont les véritables pionniers de la science et les véritables précurseurs de l'art : ils s'élancent en avant k corps perdu, ils attaquent hardiment les j)lus grandes difficultés comme plus capables d'apaiser leur énergie fébrile, ils saisissent les rapports les j)lus étranges des choses comme les points les plus saillants et les plus nouveaux. » Il va de soi que cette funeste loi d'épuisement dans les classes comme chez les races trop civilisées n'est pas sans [)ortéo démocratique. « Arbre et peuple, toujours la vie vient d'en bas, a dit E. Manuel ; la sève humaine monte et ne redescend pas. » Qu'on se rappelle Renan se félicitant de devoir aux frustes cerveaux somnolents de ses ancêtres illettrés les riches réserves cérébrales qu'il a pu si abondamment i)rodiguer en sa vie.

ment ou immédiatement, de familles où existait une certaine prédisposition à la folie. Ceux-là sont aptes à suivre les chemins détournés de la pensée que n'ont pas su reconnaître les intelligences les plus solides et, en jetant sur les choses une lumière indirecte, à faire apercevoir ainsi des rapports dont nul ne s'était avisé. La façon singulière d'envisager les choses qui caractérise le tempérament fou n'est peut être qu'une sorte d'intuition, de vue intérieure, une inspiration, pour ainsi dire, à la hauteur de laquelle la méditation n'aurait jamais pu atteindre, et agissant tout à l'opposé de cette routine où se traîne la vie mentale de la plupart des hommes. Elle est bien rare, la force de sortir des sentiers battus de la pensée, de se dégager par une heureuse inspiration des liens de Ihabitude et d'ouvrir à la réflexion une voie nouvelle ; elle devrait être la bienvenue en dépit des extravagances auxquelles elle aboutit parfois et tombât-elle dans les divagations de la folie ». Elle est si rare, en effet, que Stuart Mill demande, en son Essai sur la Liberté, que toute spontanéité originale, fùt-elle excentrique, soit soigneusement respectée, faisant observer que, dans nos sociétés modernes où tout tend au nivellement des intelligences, à l'uniformité banale des idées, elle constitue en quelque sorte le sel de la terre, la semence féconde des idées nouvelles et du progrès ^

1. Voir particulièrement le chapitre III. « Le danger qui menace Thumanité n'est pas l'excès, mais l'insuffisance d'impulsions et de préférences personnelles » (p. 109). « Le génie ne peut respirer librement que dans une atmosphère de liberté... Les hommes de génie sont, ex vi termini, plus individuels que d'autres, et partant moins capables d'adaptation, sans compression pénible, aux quelques moules qu'offre à ses membres la société... S'ils ont un vigoureux caractère et qu'ils brisent ces entraves, ils sont en butte aux attaques de cette société qui n'a pas su les ramener à la banalité commune et traités, non sans avertissements solennels, d'êtres sauvages (wild), de corps erratiques » (117). « L'originalité est la seule chose que n'e peuvent apprécier des êtres dénués d'originalité. » (117). « C'est justement parce que la tyrannie de l'opinion va jusqu'à faire de l'excentricité un reproche qu'il faut pour briser cette tyrannie des êtres excentriques. L'excentricité a toujours abondé dans les temps et dans les pays où abonde la force de caractère; et la somme d'excentricité que présente une société-est en général proportionnée à la somme de génie, de vigueur mentale et de courage moral qu'elle contient. Le fait que de nos jours si peu d'hommes osent être excentriques marque le danger principal de notre temps » (p. 121). Pascal a dit de même: « C'est l'effet de la force, non de la coutume; car ceux qui sont capables d'inventer sont rares; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et

La leçon morale qui se dégage de cette fréquente, en même temps que féconde, parenté du génie et de la folie, de cette triste, quoique profitable morbidité foncière de tant de supériorités humaines est évidemment une triple leçon de prudence, de modestie et de pitié. L'un des plus nobles, en même temps que Tun des plus perspicaces, parmi ces génies morbides, Pascal lavait déjà bien entrevu, lorsqu'il disait des grands hommes : « Quelque élevés qu'ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, tout abstraits de notre société. Non, non ; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tète plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s'appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes. )> Et il en concluait sainement : « Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'une et l'autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l'une et l'autre. » Voyons donc les grands hommes tels qu'ils sont, c'est-à-dire comme des hommes qui, en dépit de toute leur grandeur, participent, comme nous tous, aux communes faiblesses de l'humaine nature. Sachons voir nettement et avouer franchement ces faiblesses, non pas évidemment pour dénigrer ce qui est grand, non pas seulement pour mieux comprendre ce qui est mystérieux, mais encore pour ne pas s'en aller sottement imiter ou j)roposer à l'imitation des autres ce qui est franchement mauvais ou dangereux ^ Pour être clairvoyante, notre admiration n'en sera

refusent la gloire aux inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s'ils s'obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux (jui n'inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leurs donneraient des coups de bAlon. Qu'on ne se pique donc pas de cette sublilité ou (ju'on se contente en soi-môme » [Pensées, éd. llavet, p. 82). « On sait le mot invariable sur toute nouveauté, dit M. Kibot [hnnrj. créatrice, 126) : « C'est faux ou mauvais », puis on l'adopte en déclarant que c'était connu depuis longtemps. »

1. « Par ces analogies et ces coïncidences entre les phénomènes du génie et ceux de l'aliénation mentale, conclut également Lombroso [Vllomme def/énie.

pas moindre : sans doute, elle ne répondra pas aux trop orgueilleuses prétentions de plus d'un homme de génie par l'emphatique dithyrambe et le culte servile qui pervertissent et avilissent, en les dupant, tant de fanatiques littéraires ou autres; mais, en présence de certaines œuvres qui nous haussent vraiment au-dessus de l'humaine condition, elle saura mêler à sa froide intelligence un peu de chaleur pathétique en songeant que tant de beauté, tant de noblesse, tant de grandeur ne se paient trop souvent que dun prix encore plus précieux que la santé physique : la perte de la santé mentale. Ainsi éclairée, notre propre dignité y gagnera encore en tolérance : elle apprendra à mieux juger et, partant, à mieux respecter, en dépit d'inévitables travers et de fâcheux excès, les pauvres grands hommes vivants, au lieu de les bafouer et de les tourmenter pendant leur vie, pour ne leur élever que de vaines et ironiques statues après leur mort.

Telles sont les simples leçons qui se dégagent de cette troublante étude du génial Poe. Lexamen attentif de sa misérable vie déséquilibrée nous avait prêché l'indulgence morale, la critique minutieuse de sa grande œuvre détraquée nous prêche maintenant la tolérance intellectuelle : entrepris dans le même esprit impartial, nos deux travaux se rejoignent. Si impassible qu'elle soit, la science, si nous osons ici invoquer un nom si austère, mêle-t-elle donc à sa froide lumière un peu de chaleur bienfaisante ?

493), la nature semble avoir voulu nous apprendre à respecter ce malheur suprême qui est la folie et à ne point nous laisser cfautre part trop éblouir par le génie. »

Notre ouvrage était sous presse lorsque nous sont parvenus deux nouveaux volumes : Life and Letters of Edgar A . Poe, par le Professer James A. Harrison (New-York, 1903). Nous désirons, au mieux des circonstances, faire bénéficier les lecteurs français des quelques renseignements qui viennent compléter, confirmer ou même parfois corriger les nôtres.

Il ressort de deux lettres : Tune d'Edgar Poe (20 août 1835) et l'autre de M. Clemm (7 octobre 1836) à leur cousin William Poe, que le général David Poe aurait eu sept enfants : quatre fils, George (mort en bas âge), John, William, David et Samuel, et deux filles. Maria (née en 1790) et Eliza. Chose curieuse : aucun des fils ne se maria, sauf David. Eliza épousa un M. Herring, de Baltimore, et mourut jeune laissant cinq enfants dont une fille que Poe connut à Baltimore. M. Clemm était père de cinq enfants lorsqu'il épousa, malgré sa famille, Maria qui en eut trois dont deux survécurent : Henry et Virginie. 11 avait perdu toute sa fortune lorsqu'il mourut, et M. Kennedy s'occupa vainement de l'héritage. Le général s'était également ruiné. Sa veuve mourut à l'âge de soixante-dix-neuf ans, paralysée et alitée depuis huit ans : ce fut Mrs Clemm qui la soigna. Le George Poe, que nous avons donné pour fils du général, serait un de ses six frères (il aurait eu, en outre, trois sœurs) ; il eut pour fils Jacob Poe de Fredericktown (Maryland), George Poe de Mobile, et William Poe, père du correspondant ci-dessus mentionné. Neilson et Amelia Poe, dont il a été parlé au cours de la Vie, étaient les fils de Jacob Poe.

La fortune ne serait venue aux AUans qu'en 1825, sous forme d'héritage; c'est l'époque â laquelle ils quittèrent leur magasin pour aller s'installer dans l'élégante villa de Main Street. Ils auraient même été exposés à la faillite en 1822. En dépit de cette gène

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momentanée, il n'en reste pas moins, d'après les témoignages du Col. Ellis, du D* Bransby et d'autres, que le jeune Edgar ne cessa guère d'être gâté par sa mère adoptive et que son père adoptif n'épargna rien, pas plus à Richmond qu'à Londres, pour son éducation et ses menus plaisirs.

Edgar AUan aurait eu à Richmond quelques camarades de collège, entre autres un certain E. Berling que Mrs Shelton décrit comme « interesting and intelligent, but somewhat inclined to dissipation », et Th. Ellis, neveu de l'associé de M. Allan, qui nous raconte quelquesunes de ses escapades et de ses précoces mystifications : Poe l'entraîna une journée entière à lâchasse aux canards domestiques dans le voisinage de la ville, et une autre fois le jeta à l'eau, quoiqu'il fut incapable de nager, pour le repêcher ensuite au moment du danger; il aimait déjà, déguisé en fantôme ou autrement, à effrayer les plus graves invités de son père adoptif aussi bien que les fillettes de sa connaissance. Un autre de ses camarades, le futur D' Thomas ajoute qu' « il n'invitait jamais aucun de ses camarades à venir chez lui après la classe » et qu' « il n'était pas du tout populaire parmi ses compagnons à cause de son humeur très réservée et remarquablement peu sociable. »

11 est bon de savoir pour l'excuse de Poe que les riches étudiants de la bonne université de Jefferson se faisaient de Charlottesville un vrai pays de cocagne : « Y accourant, dit l'un d'eux, comme à une ville d'eaux, quelques-uns avec des crédits illimités, d'autres avec d'élégants équipages. 11 y en eut un qui vint de l'Est avec un tandem de chevaux pur-sang, un domestique, une carabine et un ou deux chiens d'arrêt... M. Jefferson comptait sur leur sens du devoii" pour les contraindre à se comporter en « gentlemen ». Us se comportèrent assurément en gentlemen du plus grand genre : ils jouaient, se battaient en duels, allaient à toutes les noces du pays, et s'endettaient de la manière la plus libérale. » Le shériff vint même un beau matin avec ses agents, mais nos jeunes délinquants disparurent par la fenêtre sous la conduite de Poe qui les emmena pour trois jours dans ses repaires favoris de la montagne voisine. » Poe, qui eut encore là quelques querelles comme à Richmond, ne se distinguait pas seulement dans les discussions de la Debating Society dont il fut, paraît-il, secrétaire, mais encore et surtout par ses déclamations sensationnelles : « Sa petite chambre dans le pavillon de l'Ouest était souvent remplie par l'élite de ses meilleurs amis, haletant, parait-il, sous le charme de quelques-unes de ses histoires extravagantes. » Il les lisait, en mettant toute son âme dans

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ses gestes comme dans les intonations de sa voix, « tour à tour rapide et éclatante comme le flot d'une cataracte, ou lente et à peine perceptible, alors qu'une terrible phrase magique ou maudite répandait un frisson de terreur ».

De deux poèmes oubliés qu'il publia en 1828 dans le Yankee and Boston Lilerary Gazette, de son ami John Neal, la strophe la plus caractéristique fait songer à la scène capitale à' Arthur G. Pym :

Sïorm-Spirit. — A boat with a starving crew.

For hunger they starved and swore, While the blood from a fellow's vein they drew, ï came upon them with rush and roar, — Far under the waves that boat I bore.

D'après le témoignage d'une nièce de la seconde Mrs Allan, la rupture de Poe avec M. Allan viendrait de ce que Poe, pour obtenir de l'argent, contrefit sa signature. M. Allan paya, mais le chassa. Trois semaines après la naissance du premier enfant de Mrs Allan, il se serait bien présenté ivre devant elle, et l'aurait insultée. Mrs Allan, qui ne le connaissait pas, le fit chasser parle sommelier. 11 ne revint qu'une fois avant la mort de M. Allan, dans les circonstances déjà décrites (p. 74).

Quelques jours après son renvoi de West-Point, le 10 mars 1831, Poe écrivait de New-York au directeur de lEcole, Col. S. Thayer, que, n'ayant plus de liens, de projets ni d'amis qui le rattachent à son pays natal, il a l'intention de se rendre dès la première occasion à Paris pour obtenir, s'il est possible, par l'intermédiaire du marquis de La Fayette, un engagement dans l'armée polonaise au cas d'une intervention française; il sollicite, outre un certificat, une lettre de recommandation du colonel.

Dans une lettre du 20 août 1835, à William Poe par laquelle il le supplie de venir au plus tôt en aide à Mrs Clemm, Poe écrit : «N'ayant été élevé en vue d'aucune profession, mais dans l'attente d'une immense fortune (M. Allan valait bien 750.000 dollars), mon déshéritement a été un rude coup et j'y ai presque succombé en cédanft^ au désespoir. Mais, à force d'énergie, je recommence à prendre le«; choses moins sérieusement, et, bien qu'aux prises avec mainte difficulté, je suis en demeure de reprendre courage. » Mrs Glemm écrivait au même correspondant un an plus tard (7 oct. 1836) : « Ma fille Virginie est avec moi ici et nous dépendons entièrementd'Edgar. 11 est vraiment un fils pour moi et l'a toujours été. »

Une autre lettre de Poe à ce môme cousin (15 août 184-0) montre,

LAUVHIIOIIE. 4(i

chez lui peu de justice à l'égard de son ancien patron White. Il se plaint d'avoir eu un poste désagréable à tous égards, pénible à l'excès et misérablement salarié; pure gloriole, sans aucune chance d'améliorer sa situation ; gaspillage d'énergie pour le profit d'un homme illettré, vulgaire et, en dépit de tous ses bons sentiments, incapable d'apprécier son travail et nullement désireux de le récompenser. La correspondance avec Snodgrass présente également Poe sous un mauvais jour; elle manifeste une malveillance bien excessive à regard de Neilson Poe aussi bien qu'à l'égard de Burton. Celui-ci méritait peut-être moins qu'on ne l'a cru les mauvais procédés de Poe, s'il est vrai qu'en vendant le Gentleman' s Mag. à Graham, il lui dit : « Il me faut encore une chose; je veux que vous vous chargiez de mon jeune éditeur. » (A. H. Smyth; Philadelphia Magazines and their contributors, 1892.)

Le président de la N. Y. Shakespeare Society, Appleton Morgan, montre bien en Poe cette dualité de nature sur laquelle nous avons tant insisté : « Ceux qui prétendent avoir été ses voisins à Fordham ou en descendre fournissent sur son caractère et ses habitudes des renseignements étrangement contradictoires. Les uns m'ont affirmé que c'était un être incapable (shiftless), insouciant, malheureux, n'ayant jamais une parole bienveillante, un ivrogne qu'on montrait du doigt, quand il rentrait le soir, titubant au logis. D'autres, au contraire, qui le connaissaient ou dont les parents le connaissaient personnellement m'ont assuré que Poe ne buvait jamais de spiritueux, parce que, pour son estomac très délicat, un verre de vin était du poison, et qu'il ne pouvait même avec effort avaler et encore moins garder une goutte d'alcool. » {Munsetfs Mag., juillet 1897.)

Il n'est pas douteux que le Corbeau aurait été au moins achevé à Bloomingdale Road, sur les rives de THudson. L'hôtesse Mrs Brennan en aurait entendu la lecture. Son parent, le général J. O'Beirne déclare qu' « au-dessus de la porte (de la grande chambre où travaillait Poe) donnant sur le corridor, se trouvait « le pâle buste de Pallas ». C'était un petit plâtre posé sur une applique qui était clouée à l'encadrement de la porte; il y avait derrière le buste, dans l'espace compris entre l'encadrement et le plafond, un certain nombre de petits carreaux fumeux qui remplaçaient la cloison. » {N. Y. Mail and Express.) Ainsi s'expliquerait, par l'éclairage du corridor, l'ombre projetée par le corbeau sur le plancher. Mais alors, pourquoi Poe écrit-il : « Jtfa conception était celle d'une lampe applique fixée contre le mur, au-dessus de la porte et du buste, comme cela se voit souvent

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dans les palais anglais et même dans quelques-unes des meilleures maisons de New-York »? (Ingram, 222). Il dit de même en cette lettre : « Je me suis décidé à employer ce mot [tinkle, à propos des pas des anges), parce que je vis qu'en sa première conception il m'avait été suggéré par le sentiment de surnaturel qui remplissait alors mon esprit. Il n'y a pas de pas humain" ou matériel qui puisse tinter sur un tapis moelleux; voilà pourquoi un tintement de pieds suggérerait une impression surnaturelle. »

A propos de ce poème. Miss Barrett écrivait à Horne lé 12 mai 1845 : « 11 n'est pas douteux qu'il y a là de la force ; mais elle ne me donne pas l'impression naturelle d'un esprit sain en un état normal, et je crois que cela devrait être mentionné dans le titre. Il y a dans le « Sir or Madam » et autres choses analogues, un effet fantastique qui se trouve risible, si ces petites fautes ne sont pas justifiées par une insanité bien spécifiée. 11 est probable que l'auteur avait l'intention que le lecteur s'en aperçût. Le rythme agit admirablement sur l'imagination, et le nevermore y fait entendre un solennel carillon... Je suis d'avis qu'il y a en ce poème une force et un effet extraordinaires. » Ajoutons enfin que Poe avait Ihabitude de déclamer son poème avec beaucoup dintensité, dans une demi-obscurité, oublieux du temps, du lieu et des spectateurs.

Aux jours critiques du Broadway Journal, Poe écrivit successivement deux lettres à Duyckinck, le lecteur de la maison Wiley et Putnam, pour le supplier de lui avancer ou faire avancer les 50 dollars dont il avait si grand besoin. Wiley lui avait déjà avancé 135 dollars, et il propose d'abandonner pour GO autres dollars tous ses droit d'auteur (8 cents par exemplaire) sur les 2 volumes de Foèmes et de Contes qui venaient de paraître. Il ajoute : « Pour la première fois depuis deux mois, je me retrouve entièrement moi-même, — affreusement malade et déprimé, mais pourtant moi-même. Il me semble que je viens de m'éveiller de quelque horrible rêve où tout était confusion et souffrance, sans autre soulagement que le sentiment de votre constante bienveillance et de celle d'un ou deux autres amis attentionnés. Je crois vraiment que j'ai été fou, — et j'ai eu en effet, de bonnes raisons de le croire... J'ai résolu de renoncer au B. Journal et de me retirer à la campagne pour six mois ou un an, seul moyen de retrouver de la santé et du courage. » Ces lettres qui ne sont datées que l'une d'un jeudi matin et l'autre du jeudi 13 semblent bien appartenir au mois de novembre 1845.

Imméritée ou non, la réputation de Poe ou sinon la haine à son égard étaient telles en certains cercles new-yorkais que l'éditeur

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abolitionnistc, Horace Greeley, écrivait à Griswold en janvier 1849: « Connaissez-vous Sarah Helen Whitman ? Vous êtes naturellement au courant du bruit de son mariage avec Poe. Elle m'a paru une brave fille, et Poe vous savez ce qu'il est. Je sais bien qu'une veuve d'un certain âge épousera n'importe quel homme qui ne soit pas nègre, mais cela me semble tout de même ici une terrible conjoncture. Mrs Whitman n'a-t-elle pas des amis de votre connaissance qui puissent loyalement lui expliquer Poe? Je n'ai jamais tenté pareille chose qu'une fois en ma vie, et le résultat immédiat fut deux ennemis et l'avancement du mariage. Tout de même, je crois qu'il faut la détromper. Mrs Osgood doit la connaître. » Peut-être est-ce à cette intervention qu'il faut, au moins en partie, attribuer les démarches, • lettres ou visites, de différents ennemis de Poe auprès Mrs Whitman. L'une de ces personnes fut, paraît-i!, justement Mrs Locke, belle-sœur de Mrs Osgood. Amie des IL de Westford, Poe la brouilla avec eux. (Voir la correspondance de Poe avec Annie et d'Annie avec Mrs Clemm.)

En sa première lettre à E. IL M. Patterson, de Oquawka, qui le conviait de s'associer à lui pour une nouvelle revue, Poe déclare « qu'il n'y aurait pas déraison au monde pour laquelle, par une habile direction pleine de talent et d'énergie, elle n'atteigne pas en quelques années, par exemple 5 ans, un tirage de 20.000 numéros, auquel cas elle donnerait un revenu net de 70 ou 80.000 dollars. Je n'ai pas besoin de dire qu'une telle revue exercerait en Amérique une influence littéraire comme il n'y en a jamais eu ». Il « garantit» de pouvoir s'assurer en trois ou quatre mois, par ses voyages et conférences dans l'Ouest et dans le Sud, les signatures de 1.000 abonnés prêts à payer au tirage du premier numéro. En sa seconde lettre du 23 mai, Poe envoie à Patterson un spécimen du titre, fixe la date d'apparition au l'^'' janvier suivant et sollicite un prêt de 100 dollars dont oO envoyés à llichmond. Arrivé en cette ville, il s'excuse de son retard par une lettre du 19 juillet en disant qu'il a « été arrêté à Philadelphie par le choléra qui a bien failli l'enlever ». Le 7 août, il se plaint d'avoir « souffert plus que la mort, non pas tant par suite du choléra qu'à cause de ses suites prolongées sous forme de faiblesse et de congestion cérébrale, cette dernière peut-être attribuable à l'usage du calomel. Il semble, du reste, peu désireux désormais de lancer une magazine à 3 dollars, au lieu de 5. Par une lettre du 21 août, Patterson s'empresse d'accepter toutes les conditions de Poe et l'invite à venir au plus tôt à Oquawka. Or, en une lettre du9novem-

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bre, Thompson, du Southern Uteranj Messenger, informe le pauvre Pâiterson impatientetinquiet, quesonfutur associé est mort. « Vous avez été heureux, ajoute-t-il, de ne pas vous embarquer en cette affaire : car on ne pouvait guère trouver de personne sur laquelle on pût moins compter. »

En cette même lettre, Thompson apprend que Poe passa ses deux premières semaines à Richmond, errant, totalement ivre, dans le quartier mal famé du port. LesMackenzie en retirèrent le malheureux sans veste ni chapeau. « Je fis tout ce que je pus, ajoute ce correspondant, pour réprimer ses excès et pour subvenir à ses plus urgents besoins (car il était extrêmement pauvre), mais il n'y avait pas d'influence capable d'enrayer cette maudite passion pour la boisson, et tout son séjour a Richmond ne fut qu'une suite de folies déplorables. Il parlait de lui-même comme d'une victime prédestinée à la damnation, comme d'une âme perdue (en français dans le texte), hors de tout espoir de rédemption. Pendant les trois semaines antérieures cà son départ de Richmond, il fut sobre, — un Enfant de la Tempérance. » « Il fut, » en effet, dit le membre de société de tempérance ainsi dénommée qui reçut son vœu, « proposé, élu et accueilli comme membre vers le l*''' juillet 1849 ». Le D^ G. Rawlins n'en fut pas moins appelé une fois, dit un autre témoin, pour le soigner d'une attaque de delirium tremens.

Le D'" Snodgrass a donné une terrible description du navrant état dans lequel il trouva le pauvre poète échoué à Baltimore : souliers usés, vêtements en lambeaux, cheveux emmêlés, visage bouffi, yeux hagards, voix inarticulée. La plus sinistre horreur devait apparemment accompagner jusqu'à la tombe le macabre auteur du Chat Noir. « Edgar avait connu tant de misères, conclut tristement son cousin Neilson ; il avait si peu de raisons d'aimer la vie qu'on ne peut guère dire que ce changement ait été pour lui un malheur. »

En lisant cette dernière biographie destinée à réhabiliter Poe, on ne peut s'empêcher d'avouer qu'en dépit de toute la bienveillance de l'auteur la plupart des nouveaux documents vont à l'encontre de ses propres desseins : ils ne font guère (on regrette de le dire) qu'aggraver le cas de Poe au lieu de l'atténuer, et partant ils excusent d'autant Griswold. Aussi en vient-on à se demander si après tout la principale faute du biographe tant décrié ne fut pas, comme il le dit du reste, d'en être réduit par les exagérations môme des amis de Poe à se défendre avec trop de passion et si, en

le faisant, il n'a pas lui-même foit encore moins de tort durable cà Poe que ces amis officieux. Tant il est vrai qu'en cette cause comme en tant d'autres la justice n'est que dans la modération, et la vérité, loin des passions.

BIBLIOGRAPHIE

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