Poe's Mavy {Harper's Magazine, mars 1889, p
2. « Pour vous montrer combien il était jaloux, dit « Mary ». je vous raconterai la cause d'une de nos querelles. Un soir, un ami de mon frère, un M. Morris, nous faisait visite. Il savait que la chanson favorite de M. Poe. chanson (|ue je lui chantais souvent, était « Gome, rest in this bosom ». Il me demanda, pour taquiner M. Poe, de la lui chanter. Je me mis au piano et commençai à chanter. M. Morris, debout près de moi. tournait les pages. M. Poe se mit à arpenter la pièce, une main derrière le dos, l'autre à ses lèvres, se mordant les ongles jusqu'au sang, comme il le faisait chaque fois qu'il était surexcité. Puis il s'avança vers le piano, arracha les feuillets de musi(pie et les jeta sur le plancher. Je dis que cela ne faisait rien, vu que je pouvais chanter l'air sans la partition, et je le fis... Il attendit le départ de M. Morris el nous eûmes une |)etite querelle. » {ffarpet^s, mars 1S89). Il est remar(|ual)le (pie, quelques années plus tard à Philadelphie, Poe demanda à Mari<; alors mariée de lui chanter le même air : elle le fit. Or, quelques années avant sa mort. Poe disait encore de cette poésie de Th. Moore : « L'intense énergie de ses paroles n'a jamais été surpassée par Byron. il s'y trouve deux vers qui expriment un sentiment gros de tout ce qu'il y a de divin dans l'Amour, un s(!ntimenl qui a peut-être trouvé son écho en |)lus de cœurs el enr des cœurs plus passionnés qu'aucun autre sentiment jamais exprimé »
irritées, rupture brutale; Poe jette aux pieds de sa fiancée de la veille la verge dont il vient de fustiger un oncle trop importun. Un jeune journaliste WilmerS que Poe fréquentait alors presque quotidiennement, nous parle à son tour de certaine bouteille de rhum cachée dans un placard et de certaine scène d'ivresse que Mrs Glemm reprochait un jour à son neveu. Tous ces témoins s'accordent, il est vrai, sur un point essentiel : Poe n'avait pas alors, disent-ils, des habitudes d'intempérance, mais de rares accès d'ivrognerie, et ce symptôme, à nos yeux, ne manque pas d'importance-. C'est alors, croyons-nous, en cet âge critique de la vingtième année que, sous l'influence aussi débilitante que déprimante de la misère, la dipsomanie de Poe, jusqu'alors plus ou moins latente, dut se déclarer nettement en de brusques accès dont la violence étonnait et alarmait à la fois la victime et ceux qui l'entouraient. « Il disait souvent, nous raconte sa confidente d'alors, qu'il y avait en lui un mystère qu'il ne pouvait approfondir; il se croyait né pour souffrir; et cela empoisonnait
(VI, 19). Cette fidélité caractéristique de Poe à cette poésie sentimentale donne ])eiit-être quelque intérêt pathétique à sa traduction :
Viens, repose en mon sein, ô mon daim blessé ;
Bien que le troupeau ait fui loin de toi , tu trouveras encore un asile ici ;
Ici encore tu trouveras un sourire qu'aucun nuage ne peut voiler,
Un cœur et une main fidèles à toi jusqu'à la fin.
Oh 1 à quoi bon l'amour, s'il n'est pas le même
.V travers la joie et les tourments, dans la gloire et dans la honte?
Je ne sais ni ne demande s'il existe un crime en ton cœur :
Je ne sais qu'une chose : je t'aime, qui que tu sois.
Tu m'as appelé ange en des heures de bonheur.
I"]t ton ange je resterai jusque dans les horreurs présentes :
A travers la fournaise, sans défaillance, je te suivrai,
Je te protégerai, je te sauverai, ou périrai avec toi.
1. Wilmev s Recollections of Poe ; Baltimore Daily Commercial, 23 mai 1866. Une autre de ses connaissances, John Hew^it, dit de même : « Je le vis une fois ivre ou peut-être sous l'influence de narcotiques. » Ce dernier trait non plus ne manque pas, comme nous le verrons, de quelque intérêt.
2. La docteur Ritti (Dictionnaire des Sciences médicales, art. Dipsomanie) indique, comme causes immédiates des accès, les émotions morales, les chagrins domestiques, la misère, les pertes de fortune. N'est-ce pas celte même raison qui fait dire au docteur Lasègue que ce mal est moins fréquent chez les imbéciles et les gens de peu que chez les déclassés qui ont reçu de instruction, subi des examens et joui d'une fortune dissipée ou compromise? (Lasègue, Dipsomanie et Alcoolisme, dans les Archives générales de médecine, septembre 1882, p. 259.)
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toute sa vie. » Mrs Glemm aussi parlait vaguement de certain mystère de famille, d'une honte. Mais attendons quelques années encore et nous verrons, au sortir de cette douloureuse période d'incubation, le mal éclater en toute sa violence : Poe nous en décrira lui-môme les symptômes.
Pour le moment, tournons-nous vers la manifestation littéraire de ce mal, vers ces premiers contes macabres où se reflètent les contorsions d'une âme angoissée ; suivons, parallèlement au cours de la vie, les insidieux progrès dune évolution qui menait implacablement le rêveur extatique dhier jusqu'aux confins des maladies mentales. C'est alors que parait sur la scène désolée le funèbre héros, hâve, émacié, fantasque, en proie aux bizarres obsessions et aux impulsions odieuses, à la fois victime alarmée et observateur complaisant de ces fatales passions pour les drogues stimulantes ou stupéfiantes et de ses étranges accès d'un mal inconnu. (( Rêver ^ dit cet être mystérieux qui se sent voué aux mauvais destins, rêver fut l'affaire de ma vie. Pourquoi cesser ? Pourquoi, maintenant surtout dans la froide vallée et dans l'ombre, ne pas me complaire en cette belle existence qui devrait être la mienne ? ne pas me livrer éperdumentàune vie de magnifiques méditations en cette cité de vagues visions qui est ma Venise ? A qui me faut-il donc répondre de ma conduite? Qui me reprochera mes heures de contemplation ? Qui appellera gaspillage de vie une activité qui n'est que le débordement d'énergies inépuisables?... Mais voilà (juliélas ! à l'extase ravie succède une étrange habitude de pensée intense et continue qui envahit jusqu'à mes plus triviales actions, se glisse en mes heures de flânerie et s'insinue dans mes plus vifs accès de gaieté comme ces serpents qui se tordent hors des yeux de masques grimaçants aux corniches des temples de l'ersépolis. Prenons garde : il y a, sous le ton de légèreté et de
4. Ce monologue est fait des expressions même de Poe, le plus souvent à la première |)ersonne, empruntées aux seize contes qu'il écrivit à cette époque et dont nous parlerons bientôt; voici les princi[)airx : Manuscrit trouvé dans une bouteille. Bérénice, Morella, le Rendez-vous, VOmbre, Silence. De même que pour les poésies citées précédemment, on en trouvera le développement, avec toutes les références et toutes les citations à l'appui, dans notre deuxième partie, l'Œuvre, et particulièrement dans les chapitres vu, ix et xi.
solennité altenices d^ mes moindres propos, un certain air de trépidation, une inexplicable et alarmante surexcitation qui ne se transforme que trop volontiers en une instabilité aussi harcelante que le démon et qu'interrompent trop souvent de subites pauses d'attente anxieuse comme en fait naître le bruit d'un son imaginaire ou l'approche d'un visiteur imprévu ? Est-ce donc là un sens nouveau, une nouvelle entité ajoutée à mon âme ? N'y a-t-il pas un autre monde que celui-ci ? d'autres idées que les idées de la multitude ? Ne lisez-vous pas sur ce vaste front lumineux qu'éclairentetg-randissentlespensées, en ces yeuxd'un éclat si étrange et si mobile que rendent hagards les soucis, en ces sillons qui I creusent des joues pâlies, dans l'inexprimable expression de ces nobles traits mélancoliques dont l'insaisissable souvenir hante quiconque les a vus, ne lisez-vous pas le langage de la douleur, de la lassitude, le dégoût de l'humanité, la passion de la solitude ? Échappons donc à cette vie d'oppression, fuyons ce monde de désolation ! Les extases du passé ont fait place aux agonies du présent ... Buvons!... » et le héros du Rendez-vous vide la coupe empoisonnée, puis sous l'empire du breuvage se jette de tout son long sur un canapé ^ Ainsi s'accélèrent, sous Tinfluence de la
1. A ces citations des contes on [)OuiTait peut-être ajouter quelques passages d'un drame contemporain, PolUien, qui ne semblent pas dénués de tout intérêt biographique. Politien est décrit à la fois comme un jeune savant, déjà maître des branches les plus abstruses de la philosophie, comme un joyeux viveur qui se lance follement dans la vie, buvant la coupe des plaisirs jusqu'à la lie, comme un mélancolique rêveur, étranger à toutes les passions communes, comme un jeune et glorieux prodige, aussi éminent dans les arts que dans les armes, par sa richesse que i)ar sa haute naissance. {Politien, JX, 52.) « Tu n'es pas bien, lui dit sa cousine. Tu t'es trop abandonné récemment. Les veilles prolongées et le vin, Castiglione, voilà ce qui te ruinera ! Tu as déjà beaucoup changé ; tes yeux sont hagards : il n'y a rien qui use la santé comme les veilles et le vin. » Et Castiglione répond : « Rien, belle cousine, rien, pas même les profondes douleurs, n"use comme les mauvaises heures et le vin. )) (PolUien, X, 50.) Et encore : « H y a un démon qui me suivrait jusque-là (au champ et au sénat), il y a un démon qui m'a suivi, il y a... Quelle voix était-ce donc là ? — Je n'ai rien entendu. Je n'ai pas entendu d'autre voix que la tienne, et l'éclat de ta voix... — C'est qu'alors j'ai rêvé. — Ne livre pas ton âme à des rêves... en écoutant des sons imaginaires et des voix de fantôme. — Etait-ce une voix de fantôme? Ne l'as-tu donc pas entendu? — Je ne l'ai pas entendu... i/air me semble maintenant plus parfumé que d'ordinaire; de riches mélodies flottent sur les vents ; une plus rare beauté pare la terre, et dans unéclat plus sacré la paisible lune trône dans les cieux. Chut, chut! tune peux pas dire que tu n'as pas entendu cette fois, Baldazzar. — En vérité, je n'entends
misère, du surmenage et des excès, les progrès de la désagrégation mentale : à l'orgueil succède la rage provocante, aux tendances maniaques les impulsions du suicide, à l'extase ravie l'aura des hystériques accompagnée peut-être d'hallucinations.
C'est au milieu même de cette rapide déchéance mentale que vint le succès inespéré. Une revue de Baltimore, le Salurday Visiter avait offert en concours deux prix : l'un de 100 dollars pour le meilleur conte, l'autre de 50 pour le meilleur poème. Le jour venu, le comité composé de trois juges se réunit, parcourt non sans ennui le volumineux envoi de manuscrits, quand une petite brocliure in-quarto, rédigée en beaux caractères calligraphiques, attire soudain les regards du lecteur. Il lit : un conte captive l'attention des trois critiques, puis l'autre et ainsi jusqu'au sixième et dernier. On cherche le nom (pii correspond à la devise : on trouve Edgar Allan Poe. Le prix de 100 dollars lui est accordé. Le dépouillement des manuscrits en vers commence : la même écriture caractéristique attire de nouveau l'attention des juges, et le prix de 50 dollars allait être également donné à l'auteur du Colisée, si l'on n'eût jugé préférable de choisir un autre candidat pour ce double concours. Le 1:2 octobre 1833, le Salurday Visiter proclamait le nom du vainqueur en ce tournoi littéraire et publiait, en même temps que le Manuscrit trouvé dans une bouteille^ la note suivante : « L'auteur doit à sa propre réputation, aussi bien qu'à la gratification du public, de publier le volume entier des Contes du Folio Club. Ces contes se distinguent éminemment par une imagination étrange, vigoureuse et poétique, un style riche, une invention fertile et des connaissances rares et variées '. »
Ce qu'il y eut de meilleur dans ce succès, ce ne fut pas tant peut-être l'aubaine des 100 dollars, si appréciée qu'elle dut être, (jue la bienveillance des juges dont les effets ne tardèrent pas à se faire sentir. L'un d'eux, .M. Latrobe, qui accueillit, dès lors, le
point, — Tu n'entends pas! Ecoute donc, écoute ! c'est le plus faible son, et cej)endant le jjIus doux, que l'oreille ait jamais entendu ! Une voix de femme, et 11 y a de la douleur de ses accents! {Volitien, X, 60.) 1. Satnrda// Visiter, 12 octobre 1833.
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jeune lauréat et Tencouragea, nous a laissé de cette entrevue un intéressant récit :
« 11 était bien de sa personne, dit-il et il se tenait droit, dignement, en homme qu'on y a formé ^ Vêtu de noir de la tète aux pieds, sa redingote allait rejoindre jusqu'à la gorge sa cravate noire, il n'y avait pas un point blanc en tout son costume. Veste, chapeau, bottines et gants avaient évidemment vu leurs meilleurs jours, mais, en tant que raccommodage et brossage, tout avait apparemment été fait pour le rendre présentable-. Sur la plupart des gens, ses vêtements auraient pris un air usé et râpé ; mais il y avait en cet homme quelque chose qui empêchait de critiquer sa mise... « Gentleman » était écrit sur toute sa personne. Il avait des manières aisées et calmes, sans rien d'obséquieux ni en ses paroles ni en ses gestes... 11 avait le front haut, d'un développement remarquable aux tempes. C'était là le trait caractéristique de son visage qu'on remarquait et qu'on n'oubliait plus. L'expression de ses traits était grave, presque triste, si ce n'est quand il causait ; alors elle s'animait et devenait mobile. La voix, je me la rappelle, était d'une intonation très agréable, bien modulée, presque rhythmique^, et ses mots étaient bien choisis, sans hésitation... Peu à peu (en racontant son voyage à la lune) il s'était tellement surexcité, il parlait si vite, gesticulait si fort que, quand le renversement (du ballon) se produisit etqu'il se mit à battre des mains et à frapper des pieds, pour donner plus d'énergie à son récit, je me trouvai entraîné avec lui... Quand il eut fini sa description, il me pria de l'excuser de cette surexcitation dont il se moqua lui-même*. »
Tels sont les traits bien accentués d'une physionomie qui ne coiniaitra plus guère d'autres changements que ceux de l'âge.
Vers cette époque survint un incident. M. Allan se mourait d'hydropisie. Or, quelques jours avant sa fin, un homme de fort bonne