L.VUVRIKRE
serait, après ce nouvel échec, rendu à Richmond auprès de M. Allan ; mais celui-ci, à l'instigation de sa seconde femme, outrée, a-l-on dit, de certaine audace insolente de la part du jeune homme, l'aurait congédié non sans violence ni procédés mesquins ^ Ce n'est, sans doute, là, qu'un méchant récit odieusement falsifié de l'événement qui devait se produire quelques années plus tard. S'il y eut alors, comme il est probable, quelques relations entre JM. Allan et Poe, elles furent plutôt favorables à ce dernier, puisqu'au dire même de Poe, ^I. Allan consentit à lui servir une pension annuelle.
Cette pension était, il est vrai, insuffisante, car notre poète se mit en quête d'autres moyens d'existence. Il alla les chercher à Baltimore où l'attirait sans doute la présence de sa famille. Là il ne tarda pas, en effet, à se fixer chez une sœur de son père, sa tante Clemm, qui, veuve et pauvre, y vivait, seule avec sa petite fille Virginie, de misérables travaux de couture. Malheureusement, h^ caractère de Poe n'inspirait déjà guère plus de confiance que ses œuvres, si l'on en croit la lettre suivante arrachée par le besoin à sa fierté; elle est adressée à cet ami de sa famille, l'avocat Gwynn, qui avait, quatre ans plus tôt, porté un jugement si peu favorable sur l'auteur iVAl Aaraaf.
« G mai 1831.
« Cher Monsieur.
« .le suis presque honteux de vous demander quelque faveur après ma sotte conduite en des circonstances antérieures, mais j'ai confiance en votre bonté.
« Je désire vivement rester à Baltimore et m'y fixer, puisque M. Allan s'est remarié et que je me considère comme n'ayant plus de domicile à Richmond.
«Ce désir a, du reste, reçu son approbation 2. Je viens donc solliciter votre influence pour obtenir quelque situation ou quelque emploi en cette ville. La question de salaire serait de second ordre, car je ne veux plus rester à rien faire -^
1. Alors m6mc qu'il y eût du vrai en cette histoire, Griswold. [Memoir p. XI.) se fit à son propos 1 écho d'un racontar autrement odieux (Voir p. 74).
2. Cette phrase indique bien qu'il v avait encore quelque relation entre M. Allan et Poe.
3. « I do not wish lo be idle ». dit le pauvre ])oMe. ((ui n'avail cessé de
« Peut-être poiirriez-vous (puisque Neilson vous a, parait-il, quitté) avoir la bonté de m'occuper dans vos bureaux à un emploi quelconque.
(( .Te ferais alors tous mes efforts pour mériter votre confiance.
« Votre très respectueux et obéissant serviteur. « Edgar A. Poe. »
Cet humble appel au pardon n'eut apparemment pas grand succès : car, quelques semaines plus tard, Poe offrait comme professeur ses services dans une école qui venait de s'ouvrir aux environs de Baltimore ; même insuccès,
Nous atteignons ici Tune des périodes les plus critiques de la vie de Poe. Le malheur l'éprouve cette fois plus longuement et plus durement que jamais. Or, c'est surtout pour les natures fragiles que le malheur est la pierre de touche : il montre vite le point faible de l'organisme cérébral, le vice de la constitution mentale. Sensible et orgueilleux comme il Tétait, Poe devait dans la misère et l'isolement douloureusement réagir contre ladversité; mais, au lieu de concentrer énergiquement ses efforts en vue de l'obstacle à vaincre, le pauvre rêveur s'abandonne, et sa volonté intermittente cède aux tentations du dehors comme aux impulsions du dedans. On devine sans peine ce que devait être, durant l'humiliante série des vaines sollicitations et le supplice énervant des tâches mesquines ^. l'état d'âme de notre poète de l'orgueil : amers souvenirs du bonheur passé, irritants regrets des fautes commises, cuisantes blessures de l'amourpropre, rage de l'impuissance, inquiétudes de l'avenir, toutes les phases alternantes du morne désespoir et de l'exaltation provocante. Comment celui qui s'était fait du bonheur le but de la vie, aurait-il pu renoncer à cueillir au gré de l'occasion les plaisirs et
répétera Neal comme en ses vers : « Je suis et n'ai cessé d'être un flâneur... («n idler). Oh 1 que ma vie n'est-elle un rêve durable I »
1. Il est probable que Gwynn avait fini par lui donner quelque occunation dans les bureaux de la Gazette de Baltimore ; car, dans une lettre du 30 mai 1835, Poe déclare avoir perdu quelque argent par les vols que ce môme Gwynn aurait commis en ses propres bureaux [Century, août 1894 p. 574).
les joies de son âge? Comment, alors que tout le condamnait aux privations, au découragement et aux angoisses, ne se serait-il pas livré à l'empire de passions qui, fortes ou légères, nobles ou grossières, pussent un moment le consoler ou le distraire, dussentelles par la suite le compromettre ou l'anéantir à jamais? Poe misérable passe de l'amour à l'ivresse. Il s'éprend dès son arrivée à Baltimore d'une jeune cousine, Miss Herring; et, en de longues et fréquentes visites, le matin ou l'après-midi, en des heures de solitude propice, il couvre de vers son album, ou la distrait par ses lectures, jusqu'à ce que de funestes excès de boisson mettent lin à une cour si poétiquement commencée. Une voisine de dixsept ans subit à son tour l'étrange fascination du pâle et mince jeune homme dont l'air fatal, le regard in({uisiteur, la brusque allure de soldat, la mise poétiquement recherchée jusqu'en sa pauvreté, attiraient autant qu'elles inquiétaient les âmes neuves, Elle nous dit, cette a Marie de Baltimore ^ )> en un récit chaudement coloré, le caractère passionné jusqu'à la jalousie- de son amant hautain, impérieux, éminemment impulsif, dont les sentiments intenses, insoucieux de principes et de scrupules, échapj)eiit à tout contrôle. Survient, après une année d'assiduités, la falah^ soirée d'ivresse : scène tapageuse, n^iiontrances