Polillen. X, tiC
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paroles. Il lutte, en effet, il lutte énergiquementà la fois contre les obstacles du dehors et contre les ennemis du dedans. En même temps qu'il travaille vaillamment à s'assurer, par les plus sordides corvées littéraires, ce premier de tous les biens : l'indépendance du gîte et du pain, il s'efforce douloureusement de s'affranchir de ses mauvais instincts et de ses mauvaises habitudes qui l'entravent et l'entraînent en bas : « Je veux, dit-il, pour t'obéir, secouer et rejeter cette nature que j'ai héritée de mes ancêtres, que j'ai bue dans le lait de ma mère et ne plus être Politien, mais quelque autre ^ » Et le romantique Politien se fait diligent publiciste.
Après avoir donné au Southern Literary Messenger en juillet le \ isionnaire (plus tard Y Assignation) et les vers à Marie, et en août Bon-Bon et le poème du Colisée, Poe est enfin, quoique novice, appelé par White en qualité de rédacteur de la revue, au salaire de 10 dollars par semaine. Pienonçant aussitôt au projet qu'il méditait de fonder lui-même une revue avec son ami le journaliste Wilmer, il accourt à Puchmond et y prend possession de son poste. Ce n'était point la fortune, à coup sûr; mais c'était, du moins, le gagne-pain honorablement assuré et. par surcroît, de sérieuses chances d'avenir en une brillante carrière. Il n'en fallait pas tant. Alors même que le seul besoin de vivre n'eût pas élé un mobile suffisant pour le ramener dans sa ville natale, Poe pouvait encore trouver en cette situation d'homme de lettres, si précaire et si subalterne qu'elle fût à l'origine, des compensations suffisantes pour son amour-propre et pour sa dignité. Il eut, du moins, à cœur de paraître à la hauteur de sa situation nouvelle. Toutes les tâches plus ou moins fastidieuses qui incombent au rédacteur d'une revue de second ordre, il les accomplit avec le zèle infatigable d'un débutant et aussi, il faut bifcn le reconnaître, avec le sans-gêne peu scrupuleux d'un vieux routier : revision des épreuves, lecture des manuscrits, réponses aux correspondants, chroniques d'actualité, improvisation de la
i. PoiUien, X, 59.
(lcrni(U'o lioure le trouvaicMit également alerte (*t intarissabl(\ Tantôt il émerveille ses lecteurs par l'ingénieuse façon dont il explique (d'après, du reste, un savant travail contcnnporain) le mécanisme d'un prétendu joueur d'échecs automatique qui faisait alors fureur. Tantôt il soulève les éclats de rire de son naïf public par une série humoristique de faux autographes dont les paroles parodient le style des plus ou moins illustres signataires. Tantôt enlin il se fait à bon compte une réputation d'érudit en donnant sous le nom de Pinakidia des notes plus ou moins savantes empruntées à des ouvrages dune existence problématique. Il trouve encore un moyen plus expéditif de se faire de la copie à peu de frais : il réédite sous une forme plus ou moins revisée ses anciens poèmes méconnus de Xew-York : Irène, le Péan, la Xallée de Nis, Hélène, la Science, IsrafeU et la Cité da Péché ; les cin({ scènes de sa tragédie en vers de Poiitien y passent en entier. Enfin aux neuf contes déjà publiés il en ajoute s(^pt nouveaux : Perte dlialeine, le roi Peste, l'Ombre, Metzingerstein, le duc de l'Omelette, Kpimanes et un conte de Jérusalem. Il faut avouer qu'à \MiYl l'Ombre, qui en sa forme brève est un chef-d'œuvre, toute cette production, plutôt médiocre et hâtive, révèle mieux la facilité que le talent de notre auteur. AJais que faire ? Il fallait, en cette dévorante revue aux interminables colonnes de texte fin, de la copie, beaucoup de copie : il en fournit tant et })lus ; il en fourifit assez, et c'est tout ce (]u"on lui demandait, pour amuser et occuper la galerie.
Toute son attention était, en réalité, tournée vers la critique littéraire. Dès le mois de décembre 1835, il avait hardiment attaqué l'un des romans à la mode de l'époque, Norman Leslie, et le ton nouveau de cette critique franche (;t à])re frappa tout (h» suit(î lopinion publique habituée aux écœurantes fadeurs des compliments de convention ; d'un bout à l'aulre du pays, amis vX ennemis se disputent les imméros du Southern. La presse du Midi l'avie (h^ trouver en ses rangs un jcunie criti(pie d'une audac(î si heureuse l'acclame et l'encourage, tandis que la presse du Nord, furieuse des coups imprévus portés à l'im des siens, le
honnit et le vilipende. Si les uns; comme Tacker et Paulding, le déclarent le meilleur des jeunes et peut-être des vieux écrivains S le Mirror de New-York, après quelques allusions aux brutales attaques du Messenger, ne craint pas de se venger par ce sournois entrefdet :
« Ceux qui ont lu les revues de livres américains dans une certaine revue mensuelle du Midi qui s'efforce de se faire connaître par la violence de ses attaques trouveront plaisir à lire à une autre page l'esquisse intitulée : Roman à succès. Le S. L. M. sait par expérience ce que c'est qu'écrire un roman sans succès-. »
C'est ainsi, par les louanges exagérées des amis comme par les attaques envenimées des ennemis, que les facultés critiques de Poe vont se trouver non pas seulement stimulées en ce quelles ont de meilleur, la netteté du jugement et la franchise (lu langage, mais encore surexcitées en ce qu'elles ont de pire : 1 àpreté brutale, le besoin de revanche, l'amour du scandale, l^^xploité à outrance pour des besoins de réclame, le talent de Poe va devenir pour lui-même, par suite de l'exaspération de ses adversaires, une source de déboires et de tracas. Et de ces retentissantes polémiques, ce sera moins le rédacteur que le directeur de la revue qui tirera les plus clairs bénéfices. « Les talents de Poe, dit Kennedy, iirent du Southern Literary Messenger une revue tout à fait brillante tant qu'il les mit à son service^. » « Elle est, disait Paulding de New-York, franchement supérieure à toute autre revue des Etats-Unis*. » Le tirage passa, dit-on, en deux ans de 700 à près de 5.000 numéros, succès qui semblait à (^ette époque prodigieux^. Aussi le vaillant critique qui endurait
1. Lettres de Tucker et de Paulding à White, dans Cenlury^ août 1894, p. 581.