CHAPITRE V
La renommée et la fortune semblaient également sourire à Poe : comparant sa misère et son impuissance de la veille à l'éclatant succès et aux palpables avantages du présent, le poète de l'orgueil pouvait à bon droit se réjouir et fièrement chanter victoire... Eh bien, non ; en plein triomphe, Poe avait la mort dans l'âme. Le II septembre 1835, il écrivait à Kennedy :
« Ma situation est agréable à bien des égards; mais il me semble, hélas ! que rien ne peut désormais me causer de plaisir ni la moindre satisfaction. Excusez-moi, cher Monsieur, si vous trouvez en cette lettre beaucoup d'incohérence. Mes sentiments sont, en ce moment, vraiment lamentables. Je souffre d'un affaissement [depresdon of spirits) comme je n'en ai jamais ressenti. J'ai lutté en vain contre l'influence de cette mélancolie; et vous me croirez quand je vous dis que je suis toujours malheureux en dépit de l'heureux changement de mes affaires. Oui, vous me croirez pour cette simple raison, qu'un homme qui écrit pour Veffet, n'écrit pas ainsi. Mon cœur est ouvert devant vous; sil vaut la peine d'être lu, lisez. Je suis misérable, et ne sais pourquoi.
« Consolez-moi, car vous le pouvez. Mais hàtez-vous, ou ce sera trop tard. Écrivez-moi de suite. Prouvez-moi que cela en vaut la peine, qu'il est bien nécessaire que je vive, et vous vous serez vraiment montré mon ami. Persuadez-moi de faire ce qu'il faut. Je ne feins pas, croyezle bien ! n'allez pas prendre pour une plaisanterie ce que je vous écris en ce moment. Oh ! non ! ayez pitié de moi : car je sens que mes paroles deviennentincohérentes.et je veux reprendre possession de moi-môme. Vous sentez bien que je souffre d'une dépression qui me perdra, pour peu qu'elle dure. Ecrivez-moi donc bien vite ; pressez-moi de faire ce que je dois faire. Vos paroles auront plus d'influence sur moi que les paroles des autres, car vous fûtes mon ami quand
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personne aulre ne létait. N'y manquez pas. ne serait-ce que poulie repos de votre esprit dans l'avenir ^. »
A cotte lettre, qui en dit hni^;- sur l'état mental dePoc, Kennedy s empressa dès le 10 septembre de répondre avec cette bonne L»"ràce qui montre la bi(Miveillance naturelle^ de l'homme en même iemj)S que le caractère superliciel de ses connaissances et de son esprit.
« Je regrette bien de vous voir en ce triste état que révèle votre lettre. 11 est étrange qu'en ce moment même où tout le monde vous loue, alors que la fortune commence à vous sourire après toutes vos récentes misères, vous deveniez la proie des idées noires. 11 appartient, pourtant, à votre âge et à votre caractère d'être ainsi tourmenté; mais, soyez-en sûr, il ne faut qu'un peu de résolution pour vaincre à jamais cet adversaire. Assurément, vous réussirez désormais dans la littérature, et vous ajouterez à votre bien-être autant ([u'à votre réputation qui, jai grand plaisir à vous en assurer,ne fait (|ne croitre partout dans Testime publique -. »
La vérité, c'est que, dès le début de son séjour à Uicbmond. Poe avait été repris de ses accès dipsomaniaques, ainsi qu'en fait foi la lettre suivante, adressée le 29 septembre à Poe alors de^ séjour à Baltimore, par son directeur de la revue, M. White :
'< Que je voudrais bien qu'il fût en mon pouvoir de vous révéler nnjncœur en un langage tel que je pourrais le souhaiter à Theure actuelle ! Mais je ne le puis pas, et je dois donc me contenter de vous parler avec ma simplicité habituelle. Oue vous êtes sincère en toutes vos promesses, je le crois fermement. Mais, ICdgar, dès que vous mettrez de nouveau le pied dans ces rues, j'ai des raisons de craindre que vos résolutions ne tombent et que vous ne trempiez encore vos lèvres dans le breuvage jusqu'à en perdre les sens. Comptez sur vos seules forces, et vous êtes perdu ! Demandez le secours de votre Créateur, et vous êtes sauvé! Combien j'ai regretté de me séparer de vous, personne au monde ne le sait, si ce n'est moi-même. Je vous étais attaché, et je le suis encore, et je voudrais bien dire : « Revenez, » si je ne redoutais de voir vite revenir aussi l'heure de la séparation.
« Si vous pouviez vous contenter de vivre avec ma famille, ou avec quelque autre cpii nuse jamais de liqueurs fortes, il y aurait, je crois, <pielque espoir pour vous. Mais si vous allez à la taverne ou à
I. Li/e of John Veiidlelon Kennedy, p. ;i75-37ti. -'. Griswohi. Xill, XIV.
quelque autre maison qui en serve à table, vous êtes en dan^cu'. J'en parle par expérience.
« Vous avez de belles facultés, Edgar, et vous devriez les faire respecter comme vous-même. Apprenez à vous respecter, et vous ne tarderez pas à voir qu'on vous respecte aussi. Fuyez la bouteille et les compagnons de la bouteille. Dites-moi, si vous pouvez et si vous voulez le faire, et dites-moi que c'est votre ferme résolution de ne jamais céder à la tentation. Si vous revenez à Richmond et si vous reprenez votre poste dans mes bureaux, qu'il soit bien entendu entre nous que je me trouverai libéré de tout engagement dès la première fois que vous vous serez enivré. Il n'y a point d'homme qui soit en sûreté s'il boit avant le petit déjeuner {breakfaiit). Il n'y a point d'homme ({ui, le faisant, puisse convenablement s'acquitter de ses devoirs ^ »
On voit comme les meilleurs amis de Poe, ceux qui étaient le mieux à même d'en juger, se méprenaient sur la nature de son mal : ils étaient témoins des effets, ils ignoraient les causes. Poe avait beau s'expliquer et s'excuser, on ne le comprenait pas. Et comment l'eût-on compris ? Les médecins de ce temps ignoraient eux-mêmes cette étrange maladie mentale que n'avaient encore observée qu'un obscur médecin de Moscou et le professeur Brûhl, de Berlin. C'est donc à Poe lui-même qu'il faut avoir recours pour les renseignements les plus précis, et voici ce qu'à ce propos, cinq ans plus tard, il écrivait :
« En aucune période de ma vie, je n"ai été ce qu'on appelle intempérant. Je n'ai jamais eu des /ia6i^wr/t'8 d'ivrognerie. Je n'ai jamais bu de petits verres, etc.. Mais, pendant une courte période, alors que je résidais à Ilichmond et que je rédigeais le Messenger, je cédais, il est vrai, à de longs intervalles, aux tentations que m'offraient de toutes paris les mœurs sociables du Midi. Mon tempérament sensible ne pouvait résister à des excitants dont usaient chaque jour mes compagnons. Bref, il m'arriva parfois d'être tout à fait enivré. Pendant quelques jours, après chaque excès, je devais invariablement garder le lit-. »
Plus tard encore, il dira avec plus d'énergie :
1. Le texte de cette lettre, un {)eu modifié par Griswold, a été donné intégi'alement, en môme temps que la date, dans la CenLunj, août 1894, p. 570.
2. Poe au D^ Snodgrass, Baltimore American, avril 1881. « Je ne crois i)as, dit Wilmer [Our Press Gang, 243), qu'il ait jamais eu d'habitudes d'intempérance avant de souffrir de ses chagrins et d(; tant d'amôres déceptions. »
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« Je ne trouve absolument aucun plaisir en ces stimulants auxquels je me livre parfois si furieusement. Ce n'a pas été pour l'amour du plaisir que j'ai exposé ma vie. ma réputation et ma raison ^ »
Et encore, après un grand chagrin domestique :
v( Je devins insensé, avec de longs intervalles d'horrible lucidité. Durant ces accès d'inconscience absolue, je buvais... Dieu sait combien et que de fois ! Mes ennemis ne manquaient pas naturellement d'attribuer cette folie à l'ivrognerie et non pas l'ivrognerie à la folie -. »
iîlst-il ri(Mi de plus décisif que ces paroles ? Hicn de plus caractéristique, eu particulier, que cette dépression mélancolique si bien décrite par Poe dans sa lettre à Kennedy. N'est-ce pas là le prodrome habituel de l'accès dipsomaniaque, que le meilleur spécialiste de la dypsomanie décrit lui-même comme :
« Un sentiment vague de tristesse que les occupations et les distractions sont incapables de surmonter; les malades, découragés et déprimés, renoncent au travail auquel il leur est désormais impossible de penser; des idées noires les obsèdent; tout semble changé autour d'eux ; ils se sentent comme menacés d'un prochain malheur; leur caractère s'aigrit; leurs sentiments affectifs sont altérés; les êtres les plus chers leur deviennent indifférents =\ »
On croirait, lisons-nous, assister aux débuts d un accès mélancolique, si, à la faveur de cette dépression générale de l'être, ne venait s'implanter l'irrésistible impulsion à boire : comme un véi'itable réflexe qui sort brusquement du fond de l'organisme, cette impulsion s'affirme violemment et veut de suite pleine et entière satisfaction ; c'est un despote qui, confisquant à son seul profit toutes les forces de la personnalité, règne suprême. De là, cette; peur affreuse de succomber lâchement à l'odieuse tyrannie ; de là, cette angoisse terrible qui donne à la lutte intérieure un caractère si tragicjue. Cependant s'accentuent les troubles physiques de la sensibilité : anxiété précordiale, sensations d'élranglement et de brûlure à la gorge et à l'épigastre, soif dévorante que rien ne peut
L Lettre de l*oe, 4 jariv. 184S. (Ingram, up cit., p. 174).
'2. Lettre de Poe, 4 janvier 1848 (Ingram, 174.)
3. Magnan, De la (fipsomanie. (Progrès médical, "2 février 1884.)
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apaiser, rien que la rapide absorption de boissons fortes. C'est (^n vain que la conscience veille, en vain que le malade s'adresse conseils, remontrances ou injures, en vain qu'il fuit les occasions de boire, qu'il cherche à se dégoûter des boissons convoitées, qu'il y môle les matières les plus répugnantes. En cette lutte déses- [)érée où l'automatisme anarcliique d'une tendance inférieure a triomphé de l'autorité des facultés supérieures, il n'y a plus de volonté, plus de résistance, plus de responsabilité : le dipsomane vaincu à l'avance boit, il boit avec frénésie, il boit avec dégoût, engloutissant les plus horribles mixtures, et, sa funeste passion assouvie, il tombe, inerle, dans l'ivresse lourde, massive, abrutie. Vient le réveil, l'heure douloureuse du réveil, toute pleine d'écœurement, de lassitude, de désespoir; aux souffrances physiques de l'intoxication alcoolique s'ajoutent des souffrances morales qui les surpassent. Le malade déplore ses excès, maudit son mal, se déclare vil, méprisable, indigne de pardon, indigne de l'existence même; il appelle la mort à son aide. Les forces reviennent cependant et avec elles une lueur d'espoir. Oh! alors les ferventes promesses, l'engagement solennel de ne plus jamais recommencer; oh ! les austères rigueurs, les courageuses privations, la sobriété exemplaire; oh! l'afreuse répulsion pour les liqueurs maudites. Lentementle malade reprend confiance, il quitte son attitude réservée, inquiète, préoccupée, on le voit même en certaines heures de bien-être, calme, gai, plein d'espérance, parfois exubérant, jusqu'à ce qu'un beau jour, à la faveur dune dépression nouvelle, survienne une nouvelle impulsion, et voilà la victime désespérée en proie à un autre accès aussi invincible que le premier : môme défaite, chute plus profonde, marasme plus accablant. Ainsi s'en va le pauvre fou raisonnant, de plus en plus déprimé, de plus en plus dégradé, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de ses forces physiques, rien de ses facultés intellectuelles, voué qu'il est à la plus ignoble des déchéances finales.
La crise dipsomaniaque ne prend pas toujours, il faut bien le reconna tre, ce caractère typique. Cette maladie mentale n'a pas })lus qu'aucune autre, le monopole de i'imnmtabilité absolue. 11 se
rencontre chez le môme malade comme d'un malade à laulre, tous les degrés de l'impulsion depuis la contrainte plus ou moins tenace jusqu'à lirrésistibilitc la plus absolue, sans qu'il soit possible de mesurer cette force invisible. Tous les dipsomanes, dit môme notre spécialiste S ne sont pas, entre leurs accès impulsifs, des modèles de tempérance ; on en voit se livrer, en dehors de leurs crises, à de véritables orgies auxquelles ils convient gaiement leurs amis. Et c'est alors la dépression mélancolique, bien plus que l'impulsion, qui caractérise leurs véritables accès dipsomaniaques. Tel fut le cas de Poe : héréditaire et précoce, intermittente et brutale, sa prétendue ivrognerie était bien moins l'effet de déplorables habitudes hygiéniques que le fatal résultat d'un mal chronique, l'inéluctable conséquence d'une infirmité congénitale.
Cette caractéristique dépression n'est pas toujours, du reste, sans compensation ; elle a parfois ses lendemains ou plutôt ses surlendemains d'exaltation. Voyez quelle lettre Poe adressait, trois mois après la précédente, le 22 janvier 1836, à son fidèle Kennedy et jugez si le contraste n'en est pas frappant.
« Quoique je ne vous aie jamais accusé réception de votre lettre de conseils il y a quelques mois, dit-il, elle n'en a pas moins exercé sur moi une grande influence. J'ai depuis lors virilement combattu l'ennemi, et je suis maintenant à tous égards bien portant et heureux. Je sais que vous serez très content de l'apprendre. Ma santé est meilleure qu'elle ne l'a été depuis des années, mon esprit est pleinement occupé, mes difficultés pécuniaires se sont évanouies. J'ai une belle perspective de succès dans l'avenir...; en un mot, tout va à souhait. Je n'oublierai jamais à qui tout ce bonheur doit être en grande partie attribué. Je sais que sans votre assistance opportune j'aurais succombé en mes épreuves. M. White est très libéral, et outre mon salaire de 520 dollars il me paie très généreusement mon travail supplémentaire, si bien que je reçois presque 800 dollars. L'année prochaine, c'est-à-dire au conunencement du second volume, je dois recevoir 1000 dollars. De plus, je reçois des éditeurs presque toutes les nouvelles publications. Mes amis de Richmond m'ont accueilli à bras ouverts, et ma réputation s'étend, surtout dans le Midi. Comparez tout ceci aux circonstances de désespoir absolu dans lesquelles