‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 66 sur 429 · Poe à Snodgrass, 12 juillet 1841 ; Woodberry · texte numérisé non relu

Poe à Snodgrass, 12 juillet 1841 ; Woodberry

adroites, d'emprunts plus ou moins licites et de plate littérature régionale. Elle avait été fondée en juillet 1837 par un acteur anglais de Haymarkct, William Burton, que ses diplômes de Cambridge rendaient aussi ambitieux de gloire littéraire que de succès théâtral. Poe, jugeant bien de l'embarras d'un homme si affairé, lui offrit ses services ; et, le 10 mai 1839, en bon comédien qui sait à propos se plaindre de la dureté des temps, Burton les accepta au tarif de 10 dollars par semaine pour deux heures d'emploi par jour; par cette heureuse combinaison, le nom de Poe se trouvait en juillet associé, en tête de la revue, à celui de l'acteur, Burton ayant le profit et Poe la peine. Poe fut, en effet, le véritable factotum de cette publication, la lecture, l'adaptation et la préparation définitive des manuscrits, la correction des épreuves, la rédaction des articles dactualité lui étant libéralement dévolues, en même temps que la surveillance générale de l'impression. Faut-il s'étonner qu'à ce régime Poe ne se mit pas en frais d'originalité? A part la Maison (ÏUsher, la Conversation d'Eiros et de Charmion, et le beau sonnet de Silence, il ne donna à peu près rien de neuf au Gentleman's, William Wilson ayant déjà paru dans le Gift de cette année. Ses critiques littéraires, quand elles ne sortaient pas des pages oubliées du Messager, ne brillaient pas non plus par leur honnête modération, tant elles passaient allègrement de la louange dithyrambique de La Motte-Fouqué ou de Moore à l'impitoyable critique deLongfellow. Ce ne fut qu'à partir de janvier 1840 qu'il donna son second roman d'aventures, le Journal de Julius Rodman. Le plus fâcheux résultat de cette misérable collaboration fut peut-être la déplorable habitude que Poe prit dès lors de remplir indéfiniment les trop vastes pages des revues américaines avec ses anciennes publications de prose ou de vers plus ou moins remaniées. Notre narquois humoriste semble n'avoir que trop apprécié le double profit qu'il y a à imposer à l'attention d'un public récalcitrant, sous forme de copie deux ou trois fois payée, des œuvres injustement dédaignées.

Il réussit, du moins, en décembre 1839, à faire paraître ses Contes en deux volumes chez Lea and Blanchard de Philadelphie

SOUS le titre de Taies of the Grotesque and Arabesque. La presse leur fit un bon accueil, mais le public fit encore la sourde oreille, et Poe, qui s'attendait à autant de gloire que de profit, n'eut pas plus d'argent que de succès, les éditeurs ne lui accordant que de faibles droits d'auteur sur un tirage de 750 exemplaires. Tel fut le pitoyable résultat de cette publication, si longuement retardée et si ardemment désirée, d'œuvres qui méritaient, à coup sûr, un meilleur sort. N'y avait-il pas, en ce nouvel échec tout à fait injustifié, de quoi troubler encore et plus profondément pervertir une âme si fragile et déjà faussée ?

Or, en juin, Poe devait se trouver une fois de plus sans ressources. Il avait, à une époque antérieure, écrit à Burton, sous l'influence de quelques accès de mélancolie, une lamentable lettre qui lui attira cette dure réponse :

« Je regrette bien que vous ayez cru nécessaire de m'adresser pareille lettre. Vos ennuis ont pris sur vos sentiments une influence qu'il est de votre devoir de combattre. Jai été moi-même aussi rudement malmené par le monde que vous avez bien pu l'être, sans que mes épreuves aient pour cela empreint mon esprit de mélancolie et faussé mes vues sur la société. 11 faut réveiller votre énergie et, si les soucis vous assaillent, les vaincre. Je consens très volontiers à oublier le passé. J'espère qu'il ne vous en coûtera pas davantage de tenir vos engagements dans l'avenir. Nous nous entendrons très bien, quoique je ne puisse permettre que la revue se fasse l'instrument de ces rudes attaques qui ont tant de succès, croyez-vous, auprès de la foule. Je tiens beaucoup moins, je vous assure, à créer une sensation tous les mois qu'à être équitable. Il vous faut, mon cher Monsieur, vous débarrasser de votre malveillance manifeste à l'égard de vos confrères. Vous voyez que je vous parle franchement; je ne puis faire autrement sur un tel sujet. Vous dites que les gens aiment les massacres; je crois qu'ils aiment la justice ; je crois que vous n'auriez pas vous-même écrit l'article sur DawesS si vous n'aviez pas eu la tête malade. Je ne m'embarrasse d'aucune vulgaire considération d'intérêt personnel ; j'aimerais mieux perdre de l'argent que de blesser par une sévérité si imméritée les sentiments d'un homme de cœur et d'honneur; et je me plais à penser que Dawes a une étincelle du feu sacré. J'ai déploré votre humeur ergoteuse. Mais

\. Ce Rufus Dawcs qui s'était si impardonnablcment moqué de la seconde publication poétique de Poe; on voit que le malheureux n'avait rien perdu à attendre.

je m'écarte de mon but. J'accepte votre proposition de reprendre votre emploi à la revue. Retrouvons-nous donc comme si nous n'avions pas échangé de lettres. Faites plus d'exercice; écrivez quand les sentiments vous guideront, et croyez bien à mon amitié. Vous retrouverez bientôt une saine activité de l'esprit, et vous rirez de vos lubies passées ^ »

Il faut avouer qu'en dépit de sa justesse apparente et malgré les meilleures intentions peut-être, cette lettre arrogante, sans tact et dénuée de toute sympathie, n'était pas de nature à guérir les accès de mélancolie ni à calmer les emportements de mauvaise humeur du trop sensible rédacteur. Le ^9 mai 1840, Burton en écrivait une autre qui dut être autrement violente si l'on en juge par la réponse que voici :

« J'ai suivi l'exemple de Yictorine, dit Poe; j'ai pris conseil de mon oreiller... En vous adressant à moi une autre fois, gardez, s'il vous est possible, la dignité d'un homme bien élevé... Je me trouverai plus libre pour m'expliquer... Vous vous êtes comme d'ordinaire monté la tète à propos de quelque tort imaginaire ; car je ne vous ai jamais causé et n'ai jamais tenté de vous causer le moindre dommage... Vous êtes un être impulsif, vous vous êtes par suite fait des ennemis, et avez eu à souffrir de gens que vous croyiez vos amis ; tout cela vous a rendu soupçonneux... Si j'avais écrit sur un de vos livres une aussi dure critique (que celle de Burton sur Gordon Pym), vous sentez que vous seriez mon ennemi pour la vie, et vous me supposez donc une hostilité latente contre vous. Voilà le ressort principal de toute votre conduite à mon égard dès notre première rencontre. Gela a empêché toute cordialité... Votre critique qui était au fond correcte, quoique dure, n'a pas occasionné en moi une seule émotion de colère ou de haine... Si je ne vous croyais pas, en dépit de l'extrême mesquinerie de quelques-unes de vos actions précipitées, un homme doué de bien des impulsions honorables, je ne me donnerais pas la peine de vous envoyer cette lettre. Je ne puis me permettre de supposer que vous disiez de sang-froid ce que vous avez écrit dans votre lettre d'hier.

« Ce n'est, à coup sur, qu'une erreur de votre part quand vous dites que je vous dois 100 dollars... [Suit une aride explication, montrant Poe obligé d'emprunter successivement, 20 ou 30 dollars jusqu'à ce que Burton se mette à retenir 5 dollars sur son salaire chaque semaine, « indignité que j'ai profondément ressentie, dit-il sans me fâcher ». Poe déclare ne devoir que 60 dollars. Puis un autre

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