‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 98 sur 429 · Oirirnrd, avril · texte numérisé non relu

Oirirnrd, avril

pénurie complète ou en d'affreuses nuits d'angoisse, il fallait quitter le chevet de Virginie râlante pour s'en aller, seule, alarmée, transie, courir aux tavernes, aux gares, et parfois jusqu'en des villes voisines en quête du pauvre Eddy, absent, ivre, malade peut-être. Elle accomplissait tout, cette femme héroïque, naïvement, sans le dire, sans se plaindre, sans maudire personne, pas même ni surtout l'auteur de tous ces maux ; elle n'avait, au contraire, pour le malheureux que tant d'autres auraient impitoyablement chassé que des paroles d'excuse et de pitié.

c( Aussi peu habituée, au contraire, aux travaux pénibles qu'elle y était impropre », la frêle Virginie, quoique en sa vingtième année, dit un visiteur, « semblait à peine âgée de quatorze ans : elle était belle, douce et gracieuse, avec un air déjeune fille. »

« Quiconque la voyait, continue ce témoin, lui était conquis. Poe était très fier d'elle et l'aimait beaucoup; il se plaisait à signaler le contraste de cette ronde face d'enfant et de ces formes pleines, quoique petites, avec ses propres traits amaigris et mélancoliques. Elle, à son tour, l'idolâtrait ^.. » « Personne, ajoute Mayne-Reid, ne se rappelle cette brune fdle du Midi, sa grâce, la beauté de son visage, ses manières d'une modestie remarquable, sans trouver en sa personne comme en son âme quelque chose d'angélique. Mais, quand nous parlions de sa beauté, je savais bien que les teintes roses qui couvraient ses joues étaient d'un éclat trop pur pour cette terre : c'étaient les couleurs de la phtisie, ces belles lueurs tristes qui présagent une mort prématurée'-^. »

Pour Poe qui était « profondément excité parla musique'^ », cette pâle créature avait un charme de plus : « une voix d'une douceur étonnante qui chantait avec une grâce exquise accompagnée du piano ou de la harpe ' » ; faible voix d'oiseau dont la joie naïve semblait ignorer les rigueurs de l'hiver et la jalousie dun destin qui lui réservait un prompt silence. C'était au printemps de 1842, un soir que Virginie chantait, la douce mélodie fut soudain et pour toujours arrêtée : dun vaisseau brisé, un fdet de sang avait jailli.

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