NOMINATION AU COLLÈGE DE FRANCE
(18.il)
« Aux environs du Luxembourg, une charmante maison ^nlre cour et jardin, un petit second étage, un appartement délicieux au midi, parqueté, élégant, qui n'a encore servi à personne, avec des arbres sous toutes les fenêtres ; )) telle est cette maison de la rue du Montparnasse, n° 3!2, qu'il n'a plus quittée, depuis octobre 1840 jusqu'au 2 décembre 1851.
Une plaisante aventure lui avait fait manquer un autre appartement, rue Vavin; le jour où il le visitait avec sa tante, madame de Saint-Edme, il lui dit en désignant la chambre la plus reculée qui lui parut convenable comme cabinet de travail : « Voilà mon cabanon. » Et pour vérifier si, réellement, on n'y entendait pas les bruits du
dehors, il demande à y rester quelques heures, seul, avec un livre. Il s'absorbe si bien dans ce silence, dans sa lecture, qu'il s'oublie là jusqu'au soir.
Le lendemain, le concierge de la rue Vavin se présente chez madame de Saint-Edme, l'air effaré, et lui rapporte les arrhes reçues la veille : « Madame, tout est rompu, dit-il. J'ai réfléchi cette nuit. J'ai compris que le monsieur est un homme qu'on poursuit, et je ne peux pas m'exposera faire assassiner tous mes locataires. »
Il croyait avoir affaire à un forçat en rupture de ban.
Les pressentiments politiques d'Edgar Quinet devenaient des certitudes : « Rien ne peut peindre la torpeur du moment, écrivait-il à sa mère. Les Chambres, quand elles seraient de feu, se glaceraient en arrivant. »
Le fameux axiome : Enrichissez-vous ! et la non moins fameuse affaire Prilchard caractérisent ces années.
Le roi était déterminé à ne pas bouger; seul, le duc d'Orléans poussait à la guerre, disant : « Mieux vaut mourir sur le Rhin que dans le ruisseau. »
Après de longues délibérations, tout le plan de campagne consiste à s'enfermer dans les ports de Provence et à tenter de conserver les communications avec Alger : (( Le ministère vient d'envoyer une note secrète en Angleterre, ne demandant plus la Syrie ni le pachalik d'Acre, mais seulement que Méhémet-Ali soit reconnu comme principe ^ »
Edgar Quinet et ses amis cherchaient à réveiller le
i. Lettres à sa mère.
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pays auquel on ne prêchait que Tabstenlion politique. Aussi sa brochure Avertissement au Pays rallia ropinion des journaux les plus opposés: National, Débats, Siècle, Courrier, Revue de Paris, etc. Plusieurs éditions son! enlevées; le libraire dit : « C'est un succès inouï en pareille matière; je n'ai rien vu de pareil depuis dix ans. »
La démocratie y trouvait les paroles dont elle avait soif; car une situation aussi morne pesait à tout ce qui était jeune, avide d'avenir.
L'écart devenait de plus en plus sensible entre les anciens libéraux ralliés au gouvernement et le groupe vaillant qui grandit de jour en jour et qui s'appellera la République. Tout le monde jugeait la monarchie perdue, mais les gouvernements ont la vie dure. Louis-Philippe, que l'on croyait aux abois en 1840. régna encore huit ans, et M. Odilon Barrot, Toracle de ce temps, concluait : « Tout ceci aboutira à une abdication. » Edgar Quinel ne pensait pas que cela irait si vite : « Peut-être escamoteront-ils encore une fois raffairc. Les choses se replâtreront pour quelque temps, mais cela finira mal. »
Dans une de ses lettres, il raconte plaisamment un conseil de ministres où M. de Rémusal s'indigne contre « le langage ventre à terre, incroyable de bassesse ». El M. Thiers, de son côté, prétendait que Louis-Philippe faisait chaque malin cette prière: <.< Mon Dieu, accordezmoi la platitude quotidienne! »
Edgar Quinet était encore seul à Paris, sa mère l'y rejoint; tous deux vont à Romorantin assister au ma-
liage de leur cousin, Henri Rozal*, dont il est souvent question dans la Correspondance. Bien que différents de caractère et d'opinions, ils conservèrent de l'affection Tun pour Taulre. Ils ne se sont plus revus, M.Henri Rozat est mort en 1868, avant le retour du proscrit.
Dans une autre lettre, il raconte la fameuse journée de la translation des cendres de Napoléon. Il vit la cé~ rémonie aux Invalides, en compagnie de miss Clarke, qui voulut absolument y assister. A son grand regret, sa mère et madame Minna Quinet étaient absentes; elles n'arrivèrent que le lendemain, l'une de Saint-Lô, l'autre d'Allemagne.
Les plus chaleureuses affections entourèrent Edgar Quinet et sa famille, dès leur installation à Paris. Les Geoffroy-Saint-Hilaire furent au nombre des amis les plus intimes. Le grand naturaliste devenait aveugle, et cependant il écrivait encore, et avec quelle bonhomie d'homme de génie! Voici le fragment d'une de ses lettres à Edgar Quinet :
François Arago est entré en méditation et dans un travail jirdu pour faire Téloge d'Ampère. Il touchera aux profondes créations et révélations scientifiques du grand Ampère. A cet effet, il prend des leçons pour devenir un intelligent zoologiste, afin de comprendre le principe d'unité de composition organique, en faveur duquel l'ingénieux Ampère a fait avec adresse (et avec complaisance pour Cuvier) des leçons contre les vieilles idées du chef reconnu de la zoologie. Il va sortir de là une haute instruction, etc., etc.
1. M. Henri Brisson, ancien président du conseil, est le neveu d& Henri Rozat, cousin germain d'Edgar Quinet.
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En songeant à ces temps lointains Edgar Quinet lue disait : c Les Geoffroy-Saint-Hilaire étaient vraiment une famille pour moi. Chose précieuse, inespérée, que de Irouver, au milieu de Paris, cette simplicité patriarcale, cette aifection si sûre unie à toutes les grâces mon- (laines. C'est par le père Etienne Geoffroy qu'est venu le Ion qu'on a toujours conservé dans la maison. Je l'ai connu en 1835 ; mais, en 1830, il m'envoyait déjà ses livres avec des dédicaces aimables. C'est chez David (d'Angers) que je fis la connaissance de ces dames, David terminait alors mon médaillon. »
Les autres amis qui formaient la société habituelle d'Edgar Quinet, de 1840 à 1848, étaient d'abord, avant tout et toujours, Michelet, sa fille Adèle, qui venait d'épouserM. Alfred Dumesnil, fils intellectuel de Michelet et de Quinet; c'étaient MM. Henri Martin, Jean Reynaud, Carnol, David d'Angers, Géruzez; puis le sublime poèleprophête de la Pologne Mickiewicz et son héroïque femme. M. et madame de Gérando-Téléki, le duc et la duchesse d'Elchiugen, M. cl madame Arconati, madame Charles Didier, enfiu les jeunes amis du Collège de France. Quant à madame de Saint-Edine, elle fut depuis lors très bien pour son neveu.
Toutes ces relations affectueuses «l mondaines à la fois contribuaient à Texislence heureuse de madame Miniia Quinet. Sa distinction naturelle, son amabilité, son extrême beauté, son esprit éminemment sociable donnaient un grand charme aux réunions intimes de la maison de kl rue du Montparnasse. Chaque jour de la vie était une fêle de l'intelligence. C'étaient souvent des quatuors
OÙ Edgar Quinel faisait sa partie de violon; parfois de grandes soirées, à quelque date imporlante, comme le jour où M. de Lamennais sortit de prison; c'étaient, pendant l'hiver, les concerts du Conservatoire, les visites aux musées et aux ateliers des maîtres, le Muséum et les serres du Jardin des plantes. Pendant l'été, des promenades à Versailles, à Saint-Germain où les Mickiewicz avaient loué une maisonnette. De temps en temps, on allait à l'Abbaye-aux-Bois. Je trouve un billet de ce temps, une invitation de madame Récamier à une soirée « où l'on vit Rachel danser un galop avec un collégien ».
Plus tard, quand la duchesse d'Orléans perdit son mari et manifesta déplus en plus des idées libérales, elle insista pour qu'Edgar Quinet lui présentât sa famille.
Ces dames furent reçues d'une façon extrêmement sympathique. La noble princesse, protestante et allemande, était en butte aux railleries de quelques membres de la famille royale qui répétaient : « Hélène veut faire la populaire. »
Elle proposa même à Edgar Quinet de se charger de l'éducation du comte de Paris. On peut imaginer pour combien de bonnes raisons il refusa.
Un souvenir qui lui est toujours resté cher est celui de la duchesse d'Elchingen :
«Elle avait les traits romains, une grande cordialité, une chaude éloquence, elle était pleine d'âme. Nous allions souvent au spectacle ensemble; c'est avec M. et madame d'Elchingen que j'ai vu pour la première fois les Huguenots. Quand mon cours au Collège de France commença, madame d'Elchingen vint régulièrement à
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mes leçons. Aux jours de crise, pendant la tempête contre les jé&uites. elle était superbe, debout sur l'estrade; car elle avait cédé sa chaise à ma tante, madame de Saint- Edme.
» Le duc d'Elchingen était alors colonel d'un régiment en garnison à Versailles. Nous étions liés depuis l'enfance; mais ce qui nous rapprocha, ce fut la polémique sur la campagne de 1815. J'avais mis toutes mes facultés d'investigation à démêler les véritables causes dans la question si embrouillée, si controversée, de la perte de la bataille. J'entrepris une enquête historique en 1841, un examen attentif, minutieux, de tous les documents inédits ou imprimés ; mes conversations avec les généraux survivants m'aidèrent en plusieurs points, et je réussis à préciser l'état exact des choses dans un Mémoire que je remis à d'Elchingen. Celui-ci en fit part à M. Thiers, qui ne voulut rien rabattre de son récit légendaire. C'est un des motifs qui m'ont déterminé plus tard h écrire moi-même V Histoire de la Campagne de 1815. Mon Mémoire de 18il existe dans mes papiers et n'a jamais été imprimé *. »
Enfin, en juillet 1841, M. Yillemain se décida à appeler Edgar Quinet au Collège de France et créa pour lui la chaire des langues et littératures de VEurope méridionale :
Cinq mois de cours dans Tannée, sopt mois de vacances, une position inamovible, la plus haute qui existe dans cette