EDGAR QUII<IET
moment et la teinte libérale des salons, même d'un salon royal.
La seconde année du cours sera des plus orageuses. Il ne s'agit plus de la renaissance des arts. Abordant résolument son brûlant sujet, Edgar Quinet cherche, dans Tétude des institutions religieuses du Midi, les causes du déclin et de la servitude des nations méridionales.
L'amitié fraternelle de Michelet et Quinet se resserre dans celte alliance de combat ; leur enseignement, Jusque-là historique et littéraire, devient militant par leur campagne entreprise en commun contre les jésuites, '
Quel moment admirable dans la vie de ces deux frères! «Allons donc comme un seul homme! s'écriait Michelel. Notre unité est une arme offensive et défensive ! y^
Depuis ce cours, leurs noms, comme leurs existences, furent vraiment entrelacés par les idées, et par l'enthousiasme qu'ils inspiraient à la jeunesse des écoles ; identifiés à tel point dans l'opinion publique qu'on prononçait un nom pour l'autre : Michelet signifiait Quinet. Quinet signifiait Michelet. Les périls qu'ils couraient dans ces batailles du Collège de France, le triomphe éclatant qu'ils remportèrent sur la ligue ultramontaine, ajoutèrent une consécration à leur intimité sacrée.
On sait ce que fut ce cours, et les violences auxquelles se portèrent les adversaires. Que de fois, dans ces luttes acharnées, l'un et l'autre s'attendaient à payer de leur vie leurs convictions, prêts à mourir au milieu de cette jeunesse française éleclrisée par leur parole de feu ! Le fanatisme sacerdotal, poussé au paroxysme, pouvait faire craindre un attentat; le sifflement des vipères, les cla-
meurs de la haine, de la vengeance-, répondaient aux acclamations enthousiastes de Tauditoire.
Un jour que les meneurs cléricaux avaient pénétré en plus grand nombre dans la salle où Edgar Quinet faisait son Cours sur les Jésuites, le tumulte devint si terrible qu'on s'attendit à une catastrophe. Pendant une demiheure des vociférations furibondes, des frénésies de colère couvrirent les cris de sympathie. Les femmes effrayées se jelaienl à genoux, cachaient leur tête dans leurs mains; Tauditoire était haletant; c'était une scène dog plus dramatiques.
Edgar Quinet, debout dans sa chaire, attendait avec calme une éclaircie dans cette tempête. Trois fois Tadministraleur du Collège de France, M. Letronne, pénétra jusqu'à lui, l'engageant à renoncer à la parole, le suppliant de se retirer, décéder à l'orage, et, sur son refus, il dit à Edgar Quinet ces mots significatifs : « Qui^sait si, ce soir, il restera une seule pierre du Collège de France ? »
Celle inquiétude de l'administration peut donner l'idée de la gravi lé des désordres que la faction ultramontaine orii^anisait contre ce cours.
« — Quand je devrais rester ici jusqu'au soir, je ne céderai pas, » répondit Edgar Quinet.
Un instant de lassitude, et c'en était fait; le jésuitisme eût célébré sa victoire. Mais injonctions, prières, menaces, tout fut vain. Edgar Quinet saisit le moment où la fatigue physique ralentit la rage des derviches hurleurs, et réussit à placer un mot, à élever la voix. Ses paroles sont aussitôt saluées par un tonnerre
■J!ii EDGAR QUINET.
d'applaudissements, (comme savent applaudir les jeune^; gens du Collège de France !) L'acclamation amie l'emporte peu à peu, à mesure que l'ennemi harassé, enroué, se décourage. On vit s'éclipser, un à un, bedeaux, marguilliers, sacristains enrégimentés pour le scandale, toute la phalange Veuillot. Les clameurs haineuses cessèrent enfin, et un immense cri de victoire et de joie délirante retentit soub la coupole du Collège de France et proclama le triomphe de l'esprit nouveau.
La leçon s'acheva dans un enivrement impossible à dépeindre, quand il s'agit de faire revivre ces heures immortelles.
Edgar Quinet eut peine à se soustraire à l'ovation qui l'altendait dans la rue, où la foule des étudiants faisait retentir l'air des cris de « Vive Quinet! Vive Michelet! »
L'émotion fut profonde dans le camp ultramontain ; le clergé se résolut à frapper un'grand coup, et l'on vit descendre dans l'arène l'archevêque de Paris en personne.
Il déclare qu'il considère comme un devoir envers son diocèse de réclamer contre l'enseignement d'Edgar Quinet. Avec un ton plein d'onction, c'était la guerre déclarée. QueHc plus éclatante confirmation des périls signalés par les deux professeurs !
Les journaux catholiques tels que V Univers, le Monde faisaient moins de mal que les indifférents.
Ceux-ci répétaient : « Bah! il n'y a pas de jésuites! Quinet, Michelet ne voient partout que jésuites! » Et voici que l'archevêque lui-même vient prendre leur cause en main; le premier prélat de France reconnaît ouvertoiiient l'alliance du jésuitisme et de l'épiscopat. Il accuse
formellement Quinet et Michelet d'attaquer le clergé sous le nom de la société de Jésus. L'archevêque de Paris identifie la cause des jésuites et celle du catholicisme. Parla, il assume la responsabilité de cette société tant de fois maudite et l'impopularité qui s'attache aux jésuites. La Réponse d'Edgar Quinet dépeint si bien les scènes dont le Collège de France était le théâtre, qu'il faut en citer un passage :
. ..Ni la calomnie, ni l'injure, ne nous ont jamais arraché une parole de défense. Nous avons attendu patiemment que le droit de liberté de discussion ait été violé dans nos personnes; que l'insulte, la menace ouverte, l'émeute sacrée soient venues nous provoquer, tête haute, et que notre parole ait été étouffée sous les cris, pendant des heures entières, par ceux qui se disent aujourd'hui les amis uniques de la liberté de discussion. Pour représailles, qu'avons-nous fait? Nous avons suivi le cours ordinaire de notre enseignement; nous avons raconté, analysé les origines d'un ordre dont nous ne pouvions éviter Thistoirei.
Entre autres accusations contre Edgar Quinet, Tarchevêque de Paris met en ligne le panthéisme, le naturalisme, l'athéisme. Le clergé ne se bornait pas à condamner les doctrines des professeurs ; il provoquait contre eux la haine publique, les accusant de diviniser les mauvais penchants de la nature humaine ; en d'autres termes, c'était la formule d'outrage à la morale publique. C'est ainsi qu'on désignait ces appels éloquents à la conscience, à la vie morale, à la sincérité, à la religion de