‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 17 sur 150 · PARIS. — TABLETTES DU JUIF ERRANT · texte numérisé non relu

PARIS. — TABLETTES DU JUIF ERRANT

Il me racontait souvent combien il avait été malheureux pendant ses cinq premières années à Paris ; sa pauvreté et le caractère emporté de son père lui faisaient la vie dure : € Ah ! si j'avais eu quinze cents francs de rente ! s'écriait-il, mon existence était changée. C'est par déférence pour mon père que je suis entré chez ce banquier où j'ai travaillé gratuitement pendant six mois. Les persécutions de ma tante, qui voulait à toute force me faire embrasser un état si opposé à mes goûts, m'ont aussi rendu la vie amère. Les personnes qui venaient chez elle s'étaient donné le mot pour me dégoûter, me détourner des lettres et me pousser aux finances.

» Ma tante était une personne d'une capacité étonnante; elle possédait des qualités qui s'excluent habi

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tuellement, le calcul et la passion, la religion des convenances, de la considération, et un esprit romanesque. Elle tenait de madame de Maintenon. A quarantehuit ans, elle épousa en troisièmes noces un receveur général qui avait quatre-vingt mille livres de rente et qui institua pour héritiers les enfants de sa femme. Elle conquit ainsi une grande position dans le monde, tandis que sa sœur vivait très modestement à Charolles. Plus tard, quand j'ai eu des succès, elle devint très tendre pour moi et me reprochait de ne pas Taimer assez.

))Ce qui me révoltait le plus,dans cette maison debanque, c'était de donner gratuitement mon temps à des millionnaires. Il paraît même que c'était une grande faveur, mais j'y étais absolument insensible. D'ailleurs, ma tante ne comprenait rien à ma nature, et, avec les meilleures intentions du monde, elle m'a fait du mal. Il n'y avait pas chez elle une seule âme qui m'intéressât; voilà pourquoi la connaissance de son beau-frère, le vieil Écossais M. Smith, me fut si précieuse l'année suivante. J'allais chez lui comme dans ma vraie famille ; et quelle influence il a eue sur ma destinée en m'initiant à Herder * ! »

S'il accepta d'entrer dans cette maison de banque, malgré sa vive répugnance, c'était pour échapper à l'humiliation d'être remis en pension comme le voulait son père. L'image de cette captivité lui faisait tellement horreur, que, cinquante ans plus tard, c'était encore son cauchemar; il se réveillait en sursaut, il rêvait qu'on l'avait coffré dans la même pension que son petit cousin Léonce,

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