Mémorial d'Exily inédit
dans cette carrière désertée par les sages et abandonnée aux pauvres insensés?
Fais-moi ton histoire depuis juin jusqu'à décembre, avec méthode, ordre et clarté, je veux cette lettre, je la veux absolument.
La réponse d'Edgar est une des plus amusantes de la Correspondance. Et vraiment ne fallait-il pas un aimable caractère pour ne pas s'impatienter de tant d'accusations? Comment cette femme d'esprit et de cœur espérait-elle changer la nature de son fils ? N'est-ce pas elle qui avait fait naître en lui cette vie de l'intelligence? Et maintenant elle taxait de chimères ses études littéraires et historiques 1
Et moi aussi, écrit-elle, j'ai aimé les livres, l'esprit, le dessin ; mais ne m'as-tu pas toujours vue raccommoder les bas avant toutes choses ? Tes bas à toi, c'est le travail qui ennuie ; c'est celui-là qui est important.
Suivent les plus sages conseils sur le procédé, la méthode. Quelle idée se faisait-elle de la mission de l'écrivain, en ne réservant à Edgar que les soirées et les jours de fête pour son livre, exigeant que tout son temps fût employé chez un avoué :
Il faut absolument que tu te résignes à l'ennui que tu y trouveras, et te dire qu'il faut absolument s'ennuyer en ce monde avec résignation, que tous les états sont pleins de dégoût et d'amertume, et qu'il en faut passer par là, quand la nécessité en fait une loi. Sois donc courageux, j'entends par courage, quant à toi, l'ennui, qui est pire pour toi que la mort, que bravent les braves.
Ah ! si tu voulais bien exiger de toi-même et obtenir de faire d'abord ce qui t'ennuie et ce qui est utile avant ce qui te plaît 1
Avec quel enjouement il répond à toutes ces véhémentes sorties de sa mère ! Un peu confuse, mais heureuse d'avoir eu tort, elle incline peu à peu vers ces idées qu'elle avait combattues : ^r
11 faut te délier de ces espérances trompeuses que la jeunesse enfante. Je ne verrais cependant point de raison pour que tu ne te donnes le plaisir de mettre de l'ordre dans les notes que tu as faites, et que, petit à petit, tu perfectionnes et achèves chaque partie. L'idée première étant heureuse, on pourrait ne pas l'abandonner, y mettre le temps, car rien ne remplace le temps. En ne te pressant pas, en travaillant sans fatigue, à loisir, avec méthode, on peut réussir un jour. Je t'engage donc à revoir tes brouillons, à garder ce qui est bon, à biffer ce qui te semblera guindé ou forcé, ou gauche, à renoncer à tout ce qui est réminiscence, à nouer de ton mieux,
La fm de ses conseils est moins heureuse :
11 faut penser au succès, dit-elle, et, dans ce moment, il se fonde peut-être plus sur les véritables doctrines que sur le véritable esprit. Réponds-moi si tu agrées mes observations.
Non certes, il ne les agrée pas ces véritables doctrines sous la Restauration, et il donne à son opuscule une liberté d'allure philosophique absolument voltaîrienne»
Sur ces entrefaites, des troubles éclatent à l'École de droit, le cours est suspendu, quelques arrestations ont lieu parmi les jeunes gens. Nouvelle alerte à Charolles. Si cette école allait être fermée ! Si le père allait faire
revenir Edgar ! L'idée qu'il végéterait sur le pavé charollais sans but, sans autre ressource que de travailler chez un procureur, c'était terrifiant en effet. L'excellente mère redouble d'instances pour qu'il entre chez un avoué à Paris, le métier d'avocat pourrait lui convenir :
Tu écris bien en prose quand tu possèdes un sujet, ce qui me prouve que, si tu avais une cause qui se fût bien emparée de ton esprit, tu pourrais la bien traiter. C'est pourquoi il faut réellement l'attacher à ce genre de travail et te pénétrer du texte et de l'esprit de la loi. Tu m'as dit quelquefois que tu n'avais jamais eu peur de tes professeurs. Il serait donc possible que tu ne craignisses pas de parler en public. Tu as, à ce qu'il me semble, un bon son de voix, susceptible de modulations. Tu as de l'imagination, de la sensibilité, de l'esprit, que te manquerait-il donc ? Vouloir, et vouloir sans te rebuter des innombrables épines attachées à toutes les entreprises humaines.
Ses parents le laissaient absolument sans argent. Et on exigeait qu'il fût toujours bien vêtu. La fille du conventionnel Baudot, vieil ami de la famille, vint le voir à Paris ; son témoignage nous apprend qu'Edgar Quinet à dix-neuf ans était un jeune homme très aimable et très soigneux de sa personne.
Estelle m'a dit que tu étais très bien, que tu étais très joli garçon et que tu avais l'air d'avoir vingt-quatre ans. Fais en sorte que les lettres de ma sœur ne soient plus pour moi un sujet de consternation, qu'elle me dise que tu es appliqué à ta nourriture, n'épargnant pas follement là-dessus pour te farcir de bouquins, bien soigné de ta personne, joli, au visage gracieux, la mine fine et douce, les manières accortes et aisées. Crois-tu que tu marches mieux? Adieu, mon pauvre enfant! soigne ta santé, soigne ta réputation; mange et crains-toi; crains tes inspirations. Né tombe ni dans l'exaltation poétique
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ni dans le découragement, travaille à ta vraie besogne (chez l'avoué) et regarde comme uA amusement les créations de ton génie.
Le printemps arrive; la mère, tout à fait radoucie, songe à préparer les voies et moyens d'un retour. Ce père si redouté, considéré à tort comme un trouble-féte, mille fois meilleur qu'on ne croit, a pensé de lui-même a procurer à son fils cette joie : « Il faudra bien faire venir Edgar aux vacances, dit-il; les voitures publiques ne sont pas chères, et, s'il veut y mettre un peu d'économie, cela pourra s'arranger. »
Un voyage à pied, de Paris à Trévoux, quel plaisir délicieux en perspective! Il s'agit donc de s'embarquer seul, et à pied ; de séjourner dans les endroits qui plairaient, la malle à la diligence, le piéton n'emportant que le strict nécessaire; sa santé parfaite, sa force corporelle rendaient facile ce projet suggéré par sa mère. Son grand chapeau de paille le ferait reconnaître de loin sur le bateau qu'il prendrait à Lyon pour débarquer à Trévoux; jusqu'à Lyon, il ne marcherait que de grand matin ou le soir, jamais par la forte chaleur.
L'entrevue eut lieu en juillet 1822, à Charolles. Sa mère et sa sœur allèrent à sa rencontre sur la route de Paray, bien loin, près du bois où ils se retirèrent pour les premiers moments ; ce qui leur donna à tous les trois cette liberté délicieuse dont leurs cœurs avaient tant besoin.
C'est à l'automne de 1822 que remonte ce séjour de Fougnières, qui a laissé^ des souvenirs à plus d'un cœur*
Ici se place naturellement le nom de la plus ancienne amie d'Edgar Quinet, madame Clémence P***. A l'heure où j'écris ces lignes, elle garde encore religieusement le culte de ses affections de jeunesse, c'est avec elle que je revis ce lointain passé.
Edgar avait dix-neuf ans; sa charmante sœur Blanche, quatorze; mademoiselle Clémence, quinze ans; très douce, très bonne, ses grands yeux pleins d'âme, toute sa physionomie disait une nature élevée. Les parents d'Edgar avaient beaucoup d'estime pour cette jeune fille et formaient des projets d'avenir; pour lui, habitué à la considérer comme une seconde sœur, il lui portait un sentiment fraternel qu'il garda toute sa vie. Le père de Clémence possédait une grande propriété dans le Bourbonnais, à quelques lieues de CharoUes; Edgar et sa sœur, invités à passer une quinzaine de jours chez leur amie d'enfance, partirent un beau matin pour Fougnières, tous les deux seuls, leur mère, occupée d'un déménagement, restait à Charolles.
Quel ravissement de se trouver en pleine campagne, en pleine liberté, confiés l'un à l'autre 1 Ils se chérissaient : c'était le moment de leur plus délicieuse intimité. Ils vont à Mâcon, à Cluny; ils visitent la célèbre abbaye de Grégoire VII et d'Abeilard. Heures charmantes, embellies par l'imagination du frère et de la sœur! Tous deux pénétrés de Walter Scott, ils ne pouvaient s'arracher à ces lieux romanesques.
Le soir, à l'entrée de la vallée qui conduit à Fougnières, ils trouvent un beau destrier comme dans une scène de l'Arioste. Les parents de Clémence avaient en-
voyé ce cheval ; Fougnières, pays de montagnes, et très solitaire, était d'un accès difficile. Blanche monte le palefroi, son frère le conduit par la bride ; les voilà, par une nuit noire, engagés dans les sentiers montueux. On était jeune, on s'amusait de tout. Que de fois il m'a raconté cette chevauchée !
« Quand nous* arrivâmes, la famille était à souper, dans une pièce du rez-de-chaussée; on ne nous attendait plus à cette heure avancée. Je vois encore Clémence qui apparaît sur le perron, une lanterne à la main; elle avait une petite coiffe blanche qui lui allait fort bien. On nous reçut à merveille, notre visite était promise depuis si longtemps. Le père de Clémence, homme excellent, était le chef du parti libéral dans son arrondissement; son influence pendant les élections lui valait la haine des royalistes et la confiance des patriotes. Nous eûmes chacun une chambrette. Le pays était très beau, on courait toute la journée; moi, je voulais travailler, et le matin je me promenais seul, car on folâtrait beaucoup ; on dansait tous les soirs, mais il manquait un cavalier. Ce qui me manquait à moi, c'étaient des livres, surtout un certain Machiavel que j'avais oublié d'emporter; je résolus d'aller le chercher et de ramener encore un danseur. Me voilà parti à pied pour Charolles;je calcule mal mon temps, la nuit me surprend avant d'atteindre le village où demeurait mon ami Pézerat. Je marchais à tâtons, dans la plus profonde obscurité, gravissant des montées escarpées, tombant quelquefois, me relevant pour retomber encore. Pour surcroît d'embarras, voilà une pluie torrentielle ! Je prends le parti de revenir sur mes pas ;
j'avais beau chercher du regard une lueur, rien ; enfin je l'aperçois, c'est dans une chaumière, un grand feu et des paysans assis autour. J'étais trempé jusqu'aux os; je commence par ôter et sécher mes vêtements, puis je demande un guide pour continuer ma route : € Ah! monsieur! c'est que, pour trente sous, je ne vous conduirais pas dans cette nuit noire et par ce temps ! — Trente sous? les voilà, et partons vite. Vous me conduirez à... » je nommai le village.
» En effet, le paysan me servit de conducteur, mais c'était bien loin, nous arrivâmes à minuit.
> Ce brave Pézerat était debout devant sa cheminée prêt à se déshabiller. Grande fut notre joie de nous retrouver, nous étions du même âge. Nous passâmes la nuit et la journée du lendemain ensemble. Je poursuivis à pied jusqu'à CharoUes, où je retrouvai ma mère et le volume de Machiavel. Le lendemain, je repris le chemin de Fougnières en repassant chez Pézerat, que j'emmenai. C'était un excellentet aimable jeune homme, très libéral, très ardent, et qui est resté toute sa vie fidèle aux opinions de sa jeunesse; il voulut me conduire dans un château voisin, chez le général D***, un ancien de la République.
» Enfin nous rejoignons à Fougnières nos jeunes amies, et, dès le premier soir, on dansa, gravement et sans se lasser des contredanses interminables; un jeune professeur de Cluny était survenu en mon absence augmenter la joyeuse bande. Quelles belles promenades dans les bois, puis des excursions assez lointaines! Nous allâmes voir une grotte d'un accès très difficile et même dangereux.
On y entrait à quatre pattes, ensuite il fallait se hisser sur des échelles. Je tremblais pour ma sœur; on me disait que je pâlissais toutes les fois qu'elle grimpait sur Téchelle et qu'elle traversait un endroit dangereux; Clémence s'écriait : « Oui, quand c'est moi qui passe, cela }> vous est hien égal ; mais, quand c'est Blanche, vous êtes » tout éperdu! ^
y> Cet aimable séjour de Fougnières fut une suite de parties de plaisirs et de soirées dansantes. Enfin, toujours riant et folâtrant, Blanche et moi, nous reprîmes le chemin de Charolles, mais pour repartir presque aussitôt pour Certines, où nous fûmes encore quelque temps seuls; ma mère ne voulait pas de nous pendant ses travaux de déménagement. Quant à Pézerat, je ne sais si je Tai revu avant son départ pour le Brésil, mais je l'ai retrouvé à Londres trois ans après*. i^
Edgar Quinet retourne à Paris, en novembre; c'était la dernière année de son droit, rien ne lui manquait depuis qu'on ne le pressait plus d'entrer chez un avoué; il continuait avec délices ses études sur le moyen âge, Froissardj Charles F/, Héloïse etAbeilard^ et cependant c'est une fantaisie, les Tablettes du Juif errant qu'il se décide à publier. Sa mère, qui avait lu le manuscrit lui disait :
J'ai trouvé que le style n'en était pas léché, et qu'il est ce qu'on appelle en termes de peintre tapé. Mais cela ne va pas mal ; on excuse plus de choses, quand Fauteur n'a pas l'air de s'être appliqué et d'avoir voulu se perfectionner.