Voy. Histoire de mes idées
LA JEUNESSE. 4â
et ne laisse rien aux enfants de sa belle-fille protestante. Madame Quinet mère ne manque pas de rappeler à Edgar qu'elle Ta toujours averti que cet oubli d'écrire les lettres de pure convenance lui serait funeste. Peut-être sa grand'mère aurait-elle continué à se souvenir de lui :
Il n'y a que toi qui ne veuilles pas consentir à t'ennuyer, et c'est là ce qu'il faut préférablemenl à toute science. Sache t'ennuyer I
Ce mot profond, elle le lui répète souvent, et inutilement.
C'est à regret que j'abrège ces amusantes lettres ; la note plaisante n'y domine pas toujours. Ce même printemps de 1821, elle raconte d'une façon vraiment pathétique la première communion de sa fille, cette sœur d'Edgar, qu'il a si tendrement aimée. Toute la bigoterie, le fanatisme que la Restauration faisait éclater en France, est mis à nu par cette femme d'une si haute intelligence, mais qui subit le joug, n'ose s'en affranchir et l'impose à sa fille comme un devoir commandé par la situation :
Ce jour a été si douloureux que je ne sais ce qu'il présage. Il ne ressemble point à ce bonheur que tu avais si bien ressenti et que j'ai tant senti pour mon propre compte. Blanche a souffert plus qu'elle n'a pu, et en a rapporté de l'amertume et point de bonheur ni d'exaltation, ce qui l'aurait soutenue.
Les vacances arrivent, mais, cette année, plus d'espoir de réunion. Le père se trouve dans l'impossibilité d'envoyer de l'argent, et ce qui prouve combien il est mal
U EDGAR QUINET
de ce côté, c'est qu'il n'a pas pris un seul ouvrier à Certines cet automne. De là, nécessité absolue pour le fils de rester chez ce banquier; au moins, il est censé gagner quelque chose.
Tel n'était pas l'avis d'Edgar; il déclare à sa mère qu'il est las de perdre ainsi son temps; il veut quitter ces arides bureaux ; il veut se loger faubourg Saint-Jacques, près des Écoles ; il veut faire son droit. Il a loyalement prévenu sa mère, mais elle n'entend pas de cette oreille:
Ah ! mon pauvre ami ! que tu es jeune et fou ! dit-elle. Vieillis donc, mon enfant, vieillis encore d'un an et ce sera bien peu, en proportion du besoin que tu en as.
Mais pas si fou quelle croyait ! La folie était de travailler gratuitement chez un millionnaire et d'y perdre six mois.
Quelle vigueur morale il fallait pour ne pas tomber dans le découragement ! Sa mère adorée, sa seule confidente, ne lui envoyait que plaintes sur leur extrême pauvreté. Malgré rhumiliant tableau de la misère qu'on lui retraçait^ il la préfère^ rien ne vaut pour lui le travail libre, la vie de la pensée. SU a consenti à une carrière antipathique. cVtait pour soulager ses parents; la condition essentielle ne se trouvant pas remplie* il considère comme absurde la prolongation du sacrifiée. Plus dVxplication, plus de réplique* il brave les foudres paternelles, quitte la maison de banque* Taristoeratique voisinage de sa tante et s^tablit rue de La Harpe* 50. Tout son argent s'en va en achats de livres.
Lorsqu'on apprend ce ctoup de tète* sa mère loi éerit sur
un ton plus que sévère. Attristé par tant de reproches, pressé de terminer son mystérieux travail : les Tablettes du Juif errant, Edgar reste quatre mois sans donner signe de vie.
Voici la conclusion de presque toutes les lettres maternelles :
Il faut absolument que tu te décides à sacrifier tes goûts à la raison. La raison, c'est la nourriture. On n'est pas beaucoup plus heureux pour avoir acheté un livre qui devient inutile quand il est lu. Mange d'abord.
Pendant ces quatre mois, les plus laborieux et les plus difficiles de sa jeunesse, car son père le laissa dans un dénuement absolu, il se livre passionnément aux études littéraires, s'oubliant du matin au soir à la Bibliothèque royale, ne songeant pas à se nourrir : « Es-tu mort de faim? » demandait sa mère. Sa seule distraction, c'étaient, le dimanche, des excursions à Montmorency.
Enfin en décembre il se décide à faire le terrible aveu. Il a écrit un livre! Voilà le criminel secret qui pèse à sa conscience. Sa mère se radoucit un peu, mais lui en veut de tous ces mystères. Elle se reproche d'avoir éveillé en lui le goût des plaisirs de l'esprit. Cela lui servira de leçon, elle ne s'appliquera plus à donner à sa fille que l'habitude de l'ordre et de la suite dans les idées.
Au même moment, tout en détournant Edgar de sa vocation littéraire, elle cherche à développer ses qualités d'écrivain :
Il faut que tu écrives d'un style serré ; que tu te demandes à toi-même ce que tu as à dire et que tu le dises positivement»
Cela fait, tu peux ensuite te laisser aller à quelques échappées d'imagination, mais toujours avec méthode et défiance. Il faut se bien connaître, craindre ses inclinations naturelles ; elles vont toujours plus loin qu'on ne croit, si on ne les combat pas... Puisses-tu, monami, devenir avec cette année l'homme nouveau que je désire 1 Puisse ta raison s'éclairer, puisse ton esprit devenir un flambeau qui te guide dans les lieux sûrs, et non un météore qui te conduit dans les marécages, et les précipices 1
Les précipices que sa mère entrevoyait en décembre 1821, c'étaient les luttes du Collège de France et vingt ans d'exil.
Ces inquiétudes, ces appréhensions sur la vocation d'écrivain « qui n'est que le fait d'un pauvre insensé », dénote l'état général des esprits en 1821.
« Un de mes amis, nommé Chanel, avait fait une pièce de théâtre ; il voulut la présenter au célèbre comédien Perlet. Il me pria de l'accompagner; par complaisance, j'y allai avec lui. Perlet nous reçut assez bien. Ou ne s'arrêta pas, on ne s'assit même pas. Mais la chose est sue à Charolles, une dame charoUaise, alors à Paris, colporte la nouvelle que je suis éperdu de passion pour le théâtre. Hanter des comédiens ! Toute une carrière perdue ! On imagine les reproches * ! »
Autre grief. Il a veillé un ami malade de la poitrine; il lui a prêté de l'argent, et ses propres chaussures. Il est sommé d'expliquer ce qui Ta réenflammé pour la poésie, ce qui le pousse à faire des vers la nuit, au lieu de dormir. Qu'en espère-t-il ? El qui donc le soutiendra