‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 24 sur 150 · B. CONSTANT · texte numérisé non relu

B. CONSTANT

Paris, ce 4 mars 1823.

Le livre publié, le grand souci de la mère, c'est de cacher à Jérôme Quinet le nom de l'auteur; elle se hasarde à lui en faire la lecture à haute voix :

Ton père s'en est fort amusé et a ri de bon cœur. Il n'y a

rien qui lui ait déplu ou qui ait paru l'ennuyer, lui que les livres amusent si rarement. Mais» s'il connaissait Fauteur, combien son amusement se changerait en colère, en alarmes 1

Pour savoir son jugement, elle s'avise d'un stratagème, et, lui rappelant certain manuscrit d'un ami à grandes prétentions littéraires : « Il me semble, dit-elle timidement, que ce petit Juif revient au même? »

Et Jérôme Quînet répond avec impétuosité : « BahJ c'est bien une autre touche ! y>

Elle fait mieux; elle porte le livre à une dame très cléricale qui lui en dit un mal affreux : le livre est d'une insigne méchanceté, très dangereux; elle recommande à madame Quinet de ne pas le laisser lire à sa fille, à cause du mal qu'on y dit sur les moines et les conciles. Enfin cette cléricale de 18':23 résume ainsi son jugement sur les Tablettes du Juif errant : C'est un très mauvais livre, très bien fait. « Et voilà, s'écriait-elle, les livres qui se vendent ! Moi, j'aimerais mieux en faire un qui ne se vendît jamais, que d'en faire un si méchant ! »

On peut croire que le jeune étudiant fut ravi de ses critiques.

Un homme de goût et de savoir disait, à propos de ce premier essai : « Si l'auteur avait eu la patience de composer un chapitre pour chaque siècle, et qu'ils eussent été tous danâ le genre de la Pythie, du Monastère et surtout du Vassaly cet ouvrage mériterait d'être rangé non loin de Candide, entre les plus aimables écrits de ce genre. »

Déranger était alors en prison; Edgar s'empresse de

lui porter son petit livre. Cinquante ans après, se souvenant de cette visite il disait : « Je vois d'ici les hautes portes de Sainte-Pélagie, et le concierge à mine revêche à qui je remis mon fameux bouquin. Étais-je assez naïf pour penser qu'on m'introduirait près de Déranger? Il aurait fallu une autorisation spéciale, un titre quelconque. Paul-Louis Courier se trouvait en même temps que Déranger en prison, lorsque j'y allai rendre hommage au chansonnier patriotique. :»

Benjamin Constant, Manuel, Paul-Louis Courier, Déranger, voilà quelles étaient les sympathies d'Edgar. Qu'il était loin de répondre aux espérances de ses amis, qui le voulaient pour le moins procureur du roi ! Un certain M. de Dordes, très influent, très lié avec M. de Lamartine, répétait : « Oili, procureur du roi ! avec son esprit, son instruction, et appartenant à une honorable famille, Edgar peut prétendre à tout ! Pourquoi non ? »

Que les esprits étaient encore troublés en sortant de cette affreuse mêlée ! Les plus nobles caractères se ressentaient de la confusion et de l'oppression qui succédèrent aux principes de la Révolution absolument bannis. L'éclectisme en politique et en philosophie, c'était pour ainsi dire la ligne la plus avancée, dans cette société de province envahie par les ultras.

Aussi que de timides consejils arrivaient de toutes parts à l'inébranlable jeune homme I Mais le langage qu'on employait pour le détourner de ses vues, était fait plutôt pour le raffermir,- si jamais il avait eu besoin d'être fortifié dans ses résolutions.

Eh bien, ce qui fait le caractère unique d'Edgar

Quinet, c'est qu'il a sacrifié mille fois plus que ses intérêts matériels de fortune et d'avancement; il a sacrifié le succès littéraire à cet amour austère du vrai. Oui, le suffrage de ce monde tout-puissant des académies et des salons lui a toujours fait défaut, parce que, dès sa jeunesse, il a persévéré dans sa voie, malgré sa famille, malgré ses amis, marchant toujours contre le courant, toujours seul, et en avant..

Il est resté dans son fier isolement, sacrifice très grand quand on porte en soi un noble amour de la gloire. « Le monde ne vous accorde plus ni attention véritable, ni impartialité, si vous paraissez ne pas vouloir ménager davantage ceux avec lesquels on est en différend» :;>

Non, Edgar Quinet ne les a pas ménagés et les a eus tous pour adversaires: légitimistes, orléanistes, bonapartistes, ultramontains, orthodoxes de toutes les confessions, les salons, les académies, le militarisme, le jésuitisme, les éclectiques.

On lui disait : « Si vous voulez mettre votre nom en tète de vos ouvrages, arrangez-vous en sorte que votre nom fasse honneur à tous les yeux. N'ayez pas l'air d'appartenir à aucune secte. On se défie tout de suite des jugements qui sont inspirés par l'esprit de parti. »

L'esprit de parti, c'est-à-dire l'amour de la liberté, de la justice.

« Pensez à votre âge, à votre avenir 1 Ne prenez pas avec le public l'engagement d'être toute votre vie tel ou tel homme. Laissez-vous des movens de retraite. C'est à cela qu'on reconnaît les grands généraux. Voyez s'il est

prudent, à vingt ans, de se lier irrévocablement, de |

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créer une masse énorme d'ennemis, quand on n'a que soi-même pour défenseur et pour appui. »

II laissa dire, et, sans jactance, avec une modestie égale à sa fermeté, il prit envers lui-même et envers la patrie l'engagement qu'il a tenu jusqu'à son dernier jour.

C'est à dater de ce moment que le fils ne suit plus la direction maternelle, ni dans les idées littéraires, ni dans l'ordre politique ou religieux.

Je retrouve un fragment philosophique de cette même époque; voici textuellement ce feuillet inédit :

a Hélas ! ma chère mère, qu'est devenue la foi simple que vous m'aviez inculquée vous-même, dans mon enfance ? Lorsqu'au milieu d'une solitude profonde et éternellement regrettée, vous m'expliquiez ces symboles, et que vous me les faisiez aimer, en les rattachant par mille liens au spectacle attendrissant de la nature que nous avions incessamment sous les yeux! Quel repos, quelle douceur mêlées en toutes choses, et qui m'eût dit jamais que cette paix dût cesser si vite ! Car, sans trop vous arrêter à la partie des mystères qui pouvait provoquer plus tard la discussion ou l'examen, vous m'en enseigniez surtout la partie immortelle, et vous me nourrissiez du pain le plus pur de la tradition* Quoique vous fussiez d'un culte différent de celui dans lequel vous me laissiez élever, vous aviez si bien su entrer dans le cœur même du christianisme, qu'il me fallut de longues années avant de comprendre quelle différence pouvait exister entre votre culte et celui que les prêtres m'enseignaient. Qui n'eût pensé qu'une foi aussi bien dirigée, préparée avec tant de soin, dût être inébranlable ? Et pourtant, à peine

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VOUS eus-je quittée, par combien d'influences opposées le siècle ne s'empara-t-il pas de moi? J'abandonnai promptement votre foi, dans laquelle j'avais trouvé le repos. Il n'eût tenu qu'à moi de m'estimer croyant, parce que, dans le contact du monde, j'avais appris à déguiser le manque de foi sous d'ingénieuses transformations ; mais ce masque me semble honteux, et cette prétendue foi ainsi travaillée par l'art, par la philosophie, c'est-à-dire par tout excepté par la piété véritable, me semble, je le répète plus impie que le blasphème. >

Je trouve une lettre du nouvel an 1823, qui peint la pauvreté de la famille. Sa mère s'afflige de ne pouvoir lui envoyer qu'une j>elile pièce d'or qu'elle lui destine depuis très longtemps et qui va sans doute servir encore à des àHM>mpte d'imprimerie. Elle lui reproche aussi de se saigner pour offrir des étrennes à ses riches cousins et cousines de la Chaussée d'Antin, tandis que personne ne lui donne rien, à lui. Assurément il n'a pas de Wis pour se chauffer^ et il fait si froid! c Je vais par toute ta maison comme une furie éteindre les feux trop ardents^ > ditH^tle.

Vers ce tenips> les rapports du nexeu «^^ de la tante se refroidirent et eess^ft^nt même pead^A un an. Pour lui, enchanté de se voir dèliTrê de ToMi^ralion d'aller dans une maison si ^indèe^ il coltiTe assidûoieat des amis de son choix: surtout il se conceatre diAs ses études. Son plus ^r;uid bontieor est de savoir se passer des autres et de suivre ses pettcàatils (le UWctê. Sa ame le ^nde, ittais asseï Jto^ce ittett l :

C'est la tentation infinie et le vif plaisir que tu prends à te moquer qui a amené l'explosion. Tu as blessé l'orgueil des enfants, ta diatribe et ton agréable profession de foi s'en est suivie ; ta tante est une terrible ennemie.

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