HISTOIRE DE LA PERSONNALITÉ HUMAINE
On est en juin; on songe à se revoir. Un voyage en Suisse, voilà le rêve caressé depuis longtemps. Où prendre des subsides pour faire une ascension aux Alpes, une descente sur les côtes et les rochers de Meillerie ? Cependant, comme les moyens de transport de Bourg à Genève sont extrêmement bon marché, que le strict nécessaire suffit, que les jambes ne lui ont jamais manqué au besoin, l'étudiant voyagera à pied. Il y était d'autant plus disposé qu'il espérait la compagnie de son vieil ami écossais, sir Smith, qui avait fait ainsi une promenade, la canne à la main, d'Edimbourg à Rome. Ils devaient aller ensemble à Bourg, passer deux jours
à Certines; de là, par Pont-d'Ain, arriver à Genève.
En prévision de cette visite de l'Ecossais, on porte à Certines des provisions de thé, de Teau-de-vie pour faire du punch ; l'aimable mère pense à tout ; jamais hospitalité plus charmante et avec moins de ressources.
Je ne sais par quel contretemps l'ami Smith ne vint point. Edgar rejoignit à Lyon son camarade Brun, dont l'esprit critique, amer, en face de la nature, devait singulièrement gâter le paysage. Ils se quittèrent à Genève, et Edgar fit seul le tour du lac.
Ce voyage de huit jours autour du lac a été décrit dans des pages pleines de fraîcheur, jamais publiées, introuvables ; et pourtant elles existent peut-être encore dans un village de Bourgogne,
Rien de plus touchant que la piété avec laquelle il recherche les souvenirs de l'ancien foyer maternel. Il fait un pèlerinage aux lieux où madame Quinet a vécu enfant et jeune fille avec sa mère, madame Rozat-Lagisse (morte à Crans vers 1798).
J'ai découvert une page ébauchée, une seule, et elle doit appartenir à cet itinéraire. Ce feuillet jaune, illisible est écrit au crayon et d'une écriture tellement effacée, que l'empreinte du burin seule aide à en déchiffrer les caractères. Je transcris cette ébauche telle quelle :
Septembre 1823.
C'était un mercredi... Depuis longtemps, le soleil était couché et mes idées, en approchant de Crans, prenaient je ne sais quoi de lugubre. Malheur à celui qui va en pèlerinage
aux lieux où il a passé son enfance ! Il ne trouve que des tombeaux, de l'herbe, et encore des tombeaux.
Au milieu du village, je rencontre un homme qui laisse ses bœufs et son chariot pour m'accompagner à la porte de la famille Lequien,
— Voulez-vous m'ouvrir ? Je suis le petit-fîls de madame Rozat.
— Quoi I est-ce possible ? de cette bonne dame étrangère qui est morte dans la chambre d'en haut, il y a vingt ans ?
— Oui, je viens pour voir sa tombe et pour vous embrasser.
— C'est moi qui l'ai veillée dans les derniers jours ; c'est moi qui lui ai fermé les yeux.
— Vous pensez donc encore à elle ?
— Si nous y pensons? ah ! toujours ! Nos enfants la connaissent comme nous. Elle était si bonne, si charitable!... Vous rappelez-vous, frère, l'affaire du médecin Lefort? Et ses dernières paroles, et ses dernières pensées ?
— Et ses amis, où sont-ils? M. Saladin...
— Mort.
— Et sa femme ?
— Morte aussi.
— Et ses enfants ?
— Morts. Parlez-nous de cette pauvre demoiselle Eugénie. Comment oublier jamais qu'elle vint de Bourg pleine de joie de revoir sa mère? Elle arrive jusqu'à Versoix, veut continuer son chemin sans s'arrêter, et ce n'est qu'au moment de monter en voiture qu'elle sait qu'il n'est plus temps ! Non, ne nous en parlez pas, c'est trop triste.
— C'est elle qui m'a envoyé vers vous. Elle aurait bien envie aussi de vous revoir.
— Vraiment, je crois que vous lui ressemblez. Qu'en dis-tu, Antoine ?
— Je le trouve aussi.
— Et moi aussi.
— Et moi aussi.
— Eh bien, puisque cela est, vous permettez que je vous embrasse.
— Et moi donc I
— Et moi donc !
Ce dialogue fut interrompu pour recommencer bientôt
après. J'étais tout étonné de la bonté de ces paysans et de rintelligence qu'ils ont des sentiments les plus délicats.
Dans l'émotion où j'étais, je retrouvais parfaitement ce que je n'avais vu jusque-là que dans les livres, la simplicité, la grâce, la noblesse d'âme de ces braves gens. Pendant qu'ils me parlaient tour à tour et le plus souvent tous ensemble, occupés les uns à me caresser, les autres à étendre la nappe, à chercher leur meilleur vin, leur meilleur lait, leurs œufs, leur miel, j'écrivais sur un coin de la table des notes, des noms, une prière...
c vous, que j'ai été accoutumé à chérir depuis si longtemps, je viens, au nom de maman et de ma sœur, honorer votre lit de mort. Protégez-nous tous du haut du ciel. Empéchez-moi de tomber dans l'endurcissement et de ressembler aux autres hommes. Que votre ombre m'accompagne quand je suis seul! Je me trouve heureux et en repos sous ce toit où vous avez habité. Adieu, ombre chérie ! Que mes paroles ne restent pas vaines. »
Après le souper qui fut sans aucun doute le meilleur que je ferai de ma vie, on prolongea très longtemps la causerie. Ils voulaient ensuite à toute force me retenir à coucher chez eux, mais je compris que cela ne pourrait se faire sans de grands dérangements et sans envoyer leurs enfants dehors ; et, quoique j'eusse bien aimé passer une nuit dans la chambre d'en haut, j'insistai pour qu'Antoine m'accompagnât à l'auberge de Crans. A la fin, ils y consentirent. Antoine prit mon paquet et me conduisit au Cerf devenu libre. C'était une espèce de cabaret où je trouvai Alix Levrat, ancien domestique au château de Crans. Les reconnaissances et les regrets recommencèrent là tout de nouveau. Je payai à ce brave homme une bouteille que nous entamâmes tous trois en trinquant, et je les laissai, pour me coucher dans une petite chambre si bien à portée du cabaret, que je m'endormis au bruit de leurs récits et de leurs louanges. Je n'ai pas besoin de dire que je dormis d'un sommeil tranquille et heureux.
De bon matin, Charles Lequien vient frapper à ma porte, me prier à déjeuner et me dire que, pour m'accompagner, ils se sont décidés à conduire une vache à la foire de Nyon. J'avais quelque chose de plus pressé que tout cela, c'était
d'aller visiter le cimetière. Je ne dis qu'un demi-mot, Charles me comprit, baissa la téte^... f
Voici encore quelques détails racontés de vive voix :
« Ma première étape après Genève fut Coppet, où j'appartins entièrement au souvenir de madame de Staël. (Il y avait six ans qu'elle était morte.) Puis vint le pèlerinage au château de Crans, où se trouve le tombeau de ma grand'mère Rozat-Lagisse. Le lendemain, je traversai Rolle et m'arrêtai à Morges. Le troisième jour, je partis de bon matin et je visitai Lausanne ; aux environs de Vevey, dans une anse ombragée, je pris un bain dans le lac. En continuant ma route, vers le soir, le long des vignobles, j'entendis derrière une haie vive de frais éclats de rire; je regarde et j'aperçois un groupe charmant de six à sept jeunes filles; elles m'invitent en souriant à entrer dans l'enclos et m'offrent des raisins. Nous voilà aussitôt bons camarades, réunis autour d'une grande corbeille remplie de magnifiques grappes. Nous passons ensemble une heure délicieuse. « Avant de nous » séparer, dit l'une des jeunes filles, je propose que cha- » cun de nous raconte son histoire. Nous ne nous reverrons » probablement jamais, gardons au moins ce souvenir. »
» Et voilà qu'on m'oblige à un récit biographique sur moi, sur les miens; chacune des jeunes personnes en fit autant; nous nous quittâmes enchantés les uns des autres.
» Les temps ont bien changé depuis l'aventure de Rousseau mangeant des cerises avec mademoiselle de Graf-
1, Voy. Appendice de VHistoire de mes Idées.
fenried et mademoiselle Galley, et emporté sur le même cheval avec une de ces jeunes filles. Aujourd'hui, les demoiselles vaudoises n'inviteraient même plus un jeune inconnu à entrer dans leur vignoble pour manger du raisin avec elles.
» A Vevey, je tins à loger à Thôtel de la Clef où Rousseau était descendu ; dans le bosquet de Julie, je rêvai à elle bien sûr, mais je n'ai jamais songé que je vivrais ici douze ans d'exil !
» La quatrième journée de marche fut la plus forte. Je passai par Clarens, Veytaux *. Je visitai le château de ChiUon, je gravai mon nom sur un des piliers de la prison de Bonnivard ; puis, traversant, à Villeneuve le Rhône sur une barque, j'arrivai le même soir, à Meillerie. Cette quatrième journée s'est passée entièrement dans le cadre de la Nouvelle Héloise. Un paysan me dit en me montrant les rochers : « C'est ici que M. Rousseau ]» tirait ses plans, i^
n La cinquième étape fut de Meillerie par Evian, Thonon, à Douvaine; le sixième jour à Nantua, sans m'arrêter à Genève, d'où j'emportai deux pêches pour tout repas. En quittant la frontière de Savoie, je me trompai de chemin; au lieu de suivre la route à droite, je pris, à gauche, celle qui descend. Je marchais ainsi depuis plusieurs heures, très étonné de ne pas me rapprocher de Nantua; j'avais beau franchir les vallées, remonter les sommets;
i. Pendant noire séjour de douze ans à Veytaux, j'ai cherché les traces du vieux chemin où Edgar Quinet passait en 1823 ; j*ai fini parle découvrir dans un massif de sycomores, près de Chiilon. La nouvelle roule a complètement effacé partout ailleurs le tracé de Tancien sentier.
tout à coup j'aperçois le lac du Bourget qui étincelait dans le lointain. Un passant m'apprit mon erreur, je tournais le dos à Nantua; il fallut revenir sur mes pas jusqu'au point de départ, reprendre la vraie route. Enfin j'arrivai à Nantua; c'était un jour de réjouissance, .une fête intime, toute la famille était encore à table. Quel accueil, quelle joie ! Je mourais de faim et on me demandait des récits; on mangeait de la tarte et j'en eus ma bonne part. La veillée se prolongea. Mon oncle et ma tante Aillaud me gardèrent quelques jours; j'obtins, non sans peine, la permission d'emmener Lucien; son père était receveur, il était son commis et on ne lui accordait guère de vacances.
> Pourtant la permission est enlevée ; nous voilà repartis à Taube du jour. Nous descendons en ligne droite de Nantua à Trévoux, en passant par Cluse. Une tempête se lève, le vent souffle avec violence sur les hauteurs, tandis que dans la plaine s'amassaient d'épais brouillards. Arrivés au point culminant de la montagne, nous eûmes un spectacle magnilique ; les éclairs brillent, le tonnerre retentit avec fracas, et nous dominions l'orage. Il fallut pourtant quitter ces régions olympiennes, redescendre dans la vallée et se résigner à recevoir l'averse. Bras dessus bras dessous, serrés Tun contre Tautre.sous notre unique (Kirapluie qui se repliait à la mode antique, IransiH^roés jusqu'aux os, nous suivions la rivière d'Ain, nous la traversons à Haute4>ur; là, dans un cabaret, on boit un coup pour se remonter ; après quoi, toujours sous la pluie battante, nous gagnons Joumault, Tossias et enfin Certines. Lucien resta avec nous une huitaine de
jours. A mon tour, je lui fis la conduite,par la Tranquillière, où nous péchions les grenouilles; là, coupant la plaine jusqu'à Saint-Martin du Mont, il fallut se dire adieu*. »
Ce cher Certines ! Cinquante ans après, il ne se lassait pas de me décrire ces lieux aimés, de les embellir dans son imagination :
« Rien n'eût été plus facile, disait-il, que de faire ^ circuler un ruisseau dans ce jardin très abandonné, mais -» rempli d'une masse de fleurs. Ce qu'il y avait surtout » d'incomparable, c'était la profusion des rosiers; ils forj> maient d'immenses bosquets; on ne les soignait pas, ils » avaient la liberté de s'étendre en tout sens, c'était un j^ vrai bois de rosiers touffus, adorables. »
Et il revoyait avec amour les moindres détails : le chemin pour arriver à la maison, les prés, le bois de Vernet, le bois du roi, les allées tracées par le père, à coups de serpe dans la forêt, le pont rustique, le paysage borné par le Jura, les prairies, les étangs, l'avenue de peupliers qui conduit au château de Montmort, le chemin vicinal bordé de buissons épineux pour arriver au petit castel de Certines, qu'on voyait de loin, sur une éminence, avec ses tourelles, sa façade élégante, sa galerie extérieure, ses girouettes, les beaux cerisiers dont les branches entraient par la fenêtre. Il décrivait tout, jusqu'à la cave :
« Il y avait là un petit vin de Jornand, un cru du Jura, blanc, gentil, assez piquant. Quand le tonneau était achevé, on en cherchait un autre à Jornand.