‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 29 sur 150 · Introduction â la Philosophie de l'Histoirey iS^i · texte numérisé non relu

Introduction â la Philosophie de l'Histoirey iS^i

lesquels l'homme s'affranchit du mouvement aveugle de la Création.

Sur la question religieuse, la révélation chrétienne n'est pas pour lui le dernier terme du progrès universel. Il la met au rang des phénomènes purement historiques. L'Évangile que nous connaissons cache dans ses profondeurs un nouvel évangile où les dogmes seront transformés en vérités rationnelles.

Son idéalisme est toujours associé à un sentiment profondément humain. Il croit qu'une émotion vive et profonde éclaire le cœur, tout en l'exaltant, et l'élève vers les sphères de beauté, de justice, de perfection. Ce cœur avide d'affection, de tendresse, cherchait sa fojrce dans les amitiés idéales à travers l'histoire :

Je sentis avec joie que je n'étais pas seul dans le temps; une merveilleuse sympathie m'attirait vers chacun de mes frères, distribués dans l'étendue des âges... Lorsqu'ils s'inquiétaient de la postérité, j'étais indirectement compris dans leur pensée; je vivais en eux, comme ils vivent en moi.

La faculté philosophique de généraliser les idées ne lui a jamais fait perdre cette autre faculté tout humaine, l'émotion personnelle, le souvenir attendri du foyer et des êtres aimés, morts ou vivants. Après des digression* scientifiques il conclut :

Les pauvres ruines moussues de ma maison paternelle parlaient plus haut à mon oreille que les ruines et les colonnes ciselées de Palmyre. Les noms de tant de héros inconnus que j'avais surpris dans l'intérieur d'une vie vulgaire, habitaient et fraternisaient familièrement dans ma pensée avec les noms des Timoléon, des Marc-Aurèle, des

cUAssas, des Washington. La pierre étroite qui couvre les restes de mon ami pesait plus sur ma poitrine que les obélisques d'Egypte, que les tombeaux de l'Italie *.

Quelle différence avec le ton sec, glacé, des docteurs en philosophie, qui croient toute science compromise si Ton surprend le moiùdre battement dç cœur dans leur style.

Cette jeune âme déborde au delà du temps et de l'espace; l'affirmation de l'immortalité se fait jour en elle :

. Pendant que le genre humain poursuit sur cette terre sa carrière de perfectionnement, Tètre individuel continue sa marche parallèle dans quelque séjour et sous quelque forme que la providence lui a préparés.

La providence, c'est-à-dire la loi de l'univers, l'ordre éternel, logique préétablie dans les mondes.

Et il développe ainsi ses idées sur l'homme :

Lui seul, il ne sait pas ce qu'il sera demain ; il marche à l'aventure et chaque siècle lui révèle de nouveaux secrets de son être.

Il faut croire, par tout ce qu'il y a d'obscur et d'indéterminé dans îe fond de nos âmes, que le développement de l'homme moral est loin d'être achevé. Un jour viendra, peutêtre, où ces mystères qui nous troublent à cette heure, et que nous pressentons sans pouvoir les circonscrire par la parole, deviendront une source générale de vertus, de beautés morales...

Telles étaient les premières aspirations d'une intelli- . 1 . Introduction à la Philosophie de VHistoire,

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gence hautement spiritualiste, qui sondait par robservation scientifique le monde matériel, où l'énigme est à chaque pas.

Sa pensée politique, déjà toute républicaine, est révélée dans ces mêmes pages; il rappelle le serment du Grùtli, l'héroïque souvenir de Sempach. Washington est son héros préféré. L'état d'oppression de la France lui est une douleur trop vive pour la cacher :

Si jamais, dit-il, la philosophie de l'histoire devient un recours dans la détresse publique ou privée, ce doit être surtout dans ces temps où, tout flottant au gré des serviles convoitises de quelques-uns et de la lâche incurie du plus grand nombre, ceux qui ont conservé au moins le souvenir d'une patrie la cherchent vainement au milieu d'un débordement de paroles traîtresses, sans plus savoir que penser de l'heure présente.

Je lui demandai un jour quelques détails sur sa manière de travailler en ce temps-là :

« C'était en 1824, à Charolles, dans la maison Baumont, au Pré, J'avais une chambre au rez-de-chaussée, assez belle, mais avec un inconvénient, le tic tac d'un moulin qui me dérangeait. On imagina de' mettre un matelas contre ce mur. Je travaillais comme à présent, immédiatement après le premier déjeuner*, à huit heures du matin. Je récrivais peut-être jusqu'à trois fois ma traduction, livre par livre, dans des cahiers cousus.

» L'année suivante, M. de Gérando les lut, pour son plaisir, mais sans y faire la moindre observation. C'est prodigieux dans quelle époque d'agitation j'ai fait cette œuvre, qui exigeait un travail si soigneux, si attentif I

. LA JEUNESSE. 9i

Quand rîmpi»essîon commença, les épreuves me suivaient partout, à Paris, Charolles, Bourg, Certines, Heidelberg, et je vivais au milieu de ces paperasses portant en moi tant d'orages !mais c'est à Charolles qu'il m'a fallu le plus de persévérance. Je me souviens qu'un monsieur des Autels disait : € Oui, sans doute, à cet âge, on entreprend bien des choses. Mais tout est de savoir si on achèvera. >

Pendant cet hiver à Charolles, il n'avait d'autre distraction que d'aller tous les soirs passer une heure ou deux chez la mère d'un de ses camarades.

Avec elle, il n'avait pas les ressources d'une causerie étincelante. Bonne et simple, sans le moindre attrait de figure ou d'esprit, avec ses cheveux noirs plats lissés sur les tempes, madame Gelin était toujours à son tricot. Edgar était sûr de la retrouver chaque soir à la même place, à la fenêtre, et d'en être reçu avec bienveillance. Elle écoutait, silencieusement, les plaintes, les projets, les espérances du jeune écrivain et ne les combattait jamais. Pour lui, agité, tourmenté, contrarié à la maison par son père, par la malheureuse question du choix d'un état, il trouvait dans cette heure de causerie un apaisement. On était fort dépité chez lui qu'il préférât la société de madame Gelin à toute autre.

Il ne s'était résigné à ce maussade hiver de province gue pour mener à bonne fin sa traduction de Herder. Elle fut achevée en janvier 1825. Alors, à ses risques et périls, il quitte Charolles, décidé à tenter la fortune, même au Brésil, s'il le fallait. Justement son ami Péze-

rat venait de partir pour Rio-de-Janeîro et lui donnait rendez-vous à Londres.

Cependant Edgar gardait un vague espoir que Herder le tirerait d'affaire. S'il trouvait a Paris un éditeur qui voulût l'imprimer et rétribuer l'œuvre, tout était sauvé. Mais, si la mauvaise chance continuait, son parti était pris, il quitterait la France et partirait avec son ami Pézerat pour le Brésil. Majeur, libre de ses actions, il avait pris cette résolution.

Avec ce point d'appui, son manuscrit, se sentant sous l'égide d'un protecteur, Herder, il brave les difficultés qui l'attendaient à Paris.

Les premiers moments furent bien amers, « mais un je ne sais quoi, lui disait que son père n'aurait jamais lieu de se plaindre de son fils » *.

Ses pressentiments ne le trompent pas, et cette fois le hasard le sert merveilleusement. Voici comment il réussit à imprimer son premier ouvrage.

Il s'était encore logé rue de la Sorbonne, chez son ami Bayard. Ils ne connaissaient pas d'éditeur ni l'un ni l'autre ; un matin, ils sortent ensemble et vont se présenter à tout hasard chez un libraire de théâtre qui les envoie promener. Découragés, ils remontaient la rue La Harpe, lorsqu'on levant la tête, ils aperçoivent l'enseigne : c Levrault, libraire de Strasbourg. » Ils entrent, ils nomment Herder; le jeune éditeur alsacien prend feu, l'affaire est conclue en un moment.

Quelqùesjoursaprès,cenouvelami(M. Berger, gendre

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