Voy. Lettres à sa mère
80 EDGAK QUINET.
plaisir à tous. Elle se creuse la tête pour deviner ce que cela peut bien être :
Si tu as compris M. Quinet dans ce mot «tous», dit-elle, il faut que ce soit une boussole. Si j'y suis comprise, moi, ta mère, il faut que ce soit ton portrait.
En effet, c'était un portrait au crayon, joli dessin et que je possède encore. Voici ce que sa mère en dit :
Lundi dernier la musique et les chapitres sont arrivés; Tune a enchanté Blanche, les autres ont été reçus par moi avec recueillement ; cependant il y avait du désappointement dans ce que je sentais. J'avais nourri secrètement l'idée de cette image, il m'était dur d'y renoncer. Je maudissais cet aveuglement d'auteur qui t'avait porté à penser que le plus grand plaisir que je pusse recevoir de toi, mon fils chéri, c'était une lecture scientifique.
Mon esprit se sentait humilié d'être si loin du tien, et de sentir qu'il ne tenait que le deuxième ou troisième ordre dans mes facultés. Je remis au soir et au matin ma lecture, je lus en suivant cette méthode deux fois de suite et la reprendrai avec la même attention religieuse. Mais passons à ton portrait.
Ce matin, dimanche, le bruit se répand dans la maison qu'un paquet de ta part est déposé chez le boulanger. Grande incrédulité à cette nouvelle. J'envoie m'assurer du fait ; Blanche se met en observation à l'œil-de-boôuf, enfin je l'entends de mon lit qui crie : « C'est une caisse plate, c'est un portrait ! > Je ne dis mot, je concentre mes sensations, je lis avec une application forcée le livre que je tenais. Blanche cherche quelque chose, je sens' que c'est un marteau et des outils. Je me tais toujours; elle va dans une chambre éloignée et en silence aussi emploie ses talents pour l'effraction ; elle frappe à coups redoublés, enfin elle s'élance et arrive devant moi, portant élevée sur sa tète cette image précieuse et désirée. Je crains d'y arrêter mes yeux sévères ; si elle est infidèle, quel mécompte! enfin j'ose la regarder. Elle est ressemblante,
très resseml3lante. C'est bien toi, mon cher enfant, dans toute l'austérité que les éludes ont imprimée à ton noble front. C'est toi avec le nuage sardonique que ton esprit naturel trace autour de tes traits; c'est bien toi, avec cette expression déterminée qui indique ton caractère. C'est aussi toi par le costume selon tes goûts pour la liberté et l'abandon. Tu es très gras dans ce portrait, voilà le seul point qui puisse être contesté. Que tu es aimable d'avoir pensé à ce présent, le seul qui pût me plaire, d'avoir posé avec courage, sans laisser abattre et effacer ton visage. J'aime M. Commaret, qui dit que, s'il était femme, il serait amoureux fonde toi.
Reçois aussi l'expression de mon enthousiasme pour l'écriture parfaitement lisible de tes cahiers depuis que tu as eu le bon esprit d'abandonner cette écriture si formée que tu t'étais péniblement faite l'an dernier, ces caractères acerbes que tu traçais avec tant d'efforts.
Hélas 1 que cette musique, ce cadre, ce portrait t'ont coûté d'argent! il ne fallait pas envoyer tant de musique; cela me fait mal de te voir te saigner ainsi.
Les vacances de juillet sont arrivées; on médite une nouvelle excursion pédestre. Voici, à peu près, ce que j'ai retenu du récit d'Edgar Quinet :
« Mon voyage en Suisse manqué faute d'argent, je voulus parcourir les monts et les vallées de notre horizon. J'écrivis à Lucien plbur lui proposer une promenade à la Grande-Chartreuse. Nous prenons rendez-vous à Belley; il part de Nantua, s'achemine vers Ambérieux où il passe la nuit à mon insu, ne se doutant pas que de mon côté, venant d'arriver, je dormais dans la chambre voisine. Aussi quelle surprise, quelle joie le matin, lorsque nous nous rencontrâmes sur l'escalier. Je lui propose de modifier notre plan, et, au lieu de Belley, ce fut
la Balme qui devint notre étape; mon but était d'enlever
mon ami Chanel qui habitait la Balme et s'associerait peut^ être à notre pèlerinage.
Nous voilà partis par une fraîche matinée, cheminant par ces belles vallées que ne sillonnaient encore aucun chemin de fer, ni même de diligences, rencontrant peu de monde, enivrés par les senteurs des prés et des bois, accompagnés du chant matinal des bouvreuils, des mésanges le long des haies d'aubépine, enivrés surtout par le chant intérieur de la vingtième année. Nous marchions d'un pas léger, un sac de toile sur le dos ; il renfermait peu de choses, un vêtement de rechange, et un volume..
^ Nous passons le Rhône à Lagnieu ; la journée était très belle, notre fougue de touriste si ardente que nous atteignîmes la Balme vers trois heures de l'après-midi.
n L'ami Chanel nous reçut avec des transports de joie. Justement à cause de la vogue du pays, il y avait chez lui grand festin ; nous y fûmes conviés, et, après notre marche forcée depuis sept heures du matin, l'excellent dîner et la cordiale réception nous firent grand plaisir.
n Comment avons-nous pu tout concilier dans une seule après-midi : le long repos, la visite à la grotte, une promenade en bateau sur le lac intérieur et puis encore de joyeuses heures au milieu de la foule qui se pressait à la l'Ojfe^é»? Je n'ai plus le souvenir exact si nous repartîmes le même soir ou le lendemain. Toujours est-il que nous quittâmes la Balme à la nuit tombante, par la fraîcheur.
Nous suivions, Lucien et moi, la route qui longe le Rhône. La distance était plus considérable que nous ne pensions ; la fatigue se fait sentir. Lucien surtout est
plus vite harassé, sa démarche devient traînante, ses chaussures se transforment en brodequins de torture ; moi-même, un peu las, je propose de retremper nos forces par un bain dans le Rhône. Au premier moment, Taclion vivifiante de l'eau nous fait grand plaisir; mais, quand nous nous remettons en marche, impossible d'avancer, ce malheureux bain nous avait coupé bras et jambes ; littéralement nous ne pouvions mettre un pied devant l'autre. Il le fallait cependant ; la nuit était profonde, la route absolument déserte, nous ne savions plus du tout où nous étions; mes propos joyeux soutenaient le moral de mon pauvre Lucien qui avait les pieds meurtris. Nous vîmes enfin les lumières d'un village, c'était Arandon, Minuit sonnait, nous nous jetons sur un lit, tellement harassés qu'on ne songeait pas à la nourriture. Le lendemain matin, après une tasse de café au lait, nous re^ partons pour Morestel ; mais ce fatal bain du Rhône nous privait de nos jambes, et il fallut prendre des chevaux pour continuer avec plaisir notre voyage. C'est ainsi que nous gagnâmes Pont-de-Beauvoisin, Saint-Laurent-du- Pont jusqu'à l'entrée de la gorge qui conduit à la Grande Chartreuse.
Après une nuit passée à l'hospice, quel magnifique lever du soleil ! En voyant toutes ces vallées déroulées à nos pieds, nous nous décidons à gagner Chambéry en prenant la ligne droite à vol d'oiseau. La jeunesse a des ailes pour franchir les précipices et les torrents sans ponts, les forêts sans aucun sentier et toute une longue journée sans autre nourriture que la tasse de café au départ.
» Nous voilà à Chambéry, puis aux Charmettes où j'inscrivis mon nom. Ici s'arrête le voyage pédestre ; nous en avions trop fait, et c'est en diligence, que nous revînmes à Nantua. Le soir même de notre arrivée, il y avait bal chez le sous-préfet ; nous n'avions pas de toilette présen- table ; Lucien voulut à toute force y aller malgré ses pieds meurtris et dansa toute la nuit.
» Ma passion pour la danse n'était plus délirante comme à douze ans; cependant, toutes les fois que j'allais au bal, je revenais avec une entorse. Je ne conçois pas comment je pouvais danser si furieusement, jusqu'à gagner des foulures *. »
Tout ceci ne dénote pas la mélancolie qu'on lui reprochait tant. Lorsqu'il se trouvait avec des amis de son choix, son âme revenait à son diapason naturel d'enjouement. Mais il lui fallait à tout prix l'indépendance ; il ne voulait pas enchaîner sa liberté ; il était intraitable sur la question d'un état à choisir.
Les joyeuses vacances finies, on boucle sa malle pour retourner à Paris ; à l'heure des adieux, nouvelle sommation de se faire recevoir avocat, nouveau refus. On était arrivé au moment de la crise aiguë. Eh bien^ puisqu'il persiste dans ses chimères d'écrivain, il sera privé de toute ressource et végétera tout l'hiver à Charolles.
Hiver très difficile ; le mécontentement paternel ne devait pas lui rendre la vie aisée sous le même toit. Et pourtant, c'est en octobre 1844, dans la maison du Pré,
1. G*est le seal récit écrit de mémoire, non pas dès le lendemain, mais bien des années après.
qu'il écrit son Introduction à la Philosophie de r Histoire de rhumanité. En même temps, il continue la traduction qu'il avait entreprise des Idées de Herder. Il a expliqué lui-même son but :
Plein d'une juste défiance pour mes forces, je ne cherchais point à publier mes divers essais ni les poèmes dont j'étais occupé depuis si longtemps ; mais je me dis : c Faisons avant tout une œuvre modeste qui soit certainement utile ; traduisons, si nous ne devons pas créer. > Et je me décidai pour Herder. Cette traduction ne fut ainsi qu'un accessoire au milieu de mes autres travaux. Il se présentait une difficulté. Je ne savais pas une syllabe d'allemand. Je dus l'apprendre seul. Je fis, refis et recommençai jusqu'à trois fois, ma traduction, depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Voilà quelles lentes préparations je me suis imposées avant de m'adresser au public et quel respect nous avions tous pour la sainte mission des lettres ^.
Dans les dernières années de sa vie, il a voulu se relire. Très sévère pour lui-même, il a pourtant éprouvé une vraie joie en revoyant sa première œuvre.
A l'apparition du livre, un critique, M. Lerminier, dit: « Ce n'est pas une traduction, c'est un ouvrage refait, récrit. » Et Jouffroy, à propos de V Introduction à la Philosophie de VHistoirey porte ce jugement : « C'est le début d'un grand écrivain. »
Le voilà plongé dans la philosophie de l'histoire, et avec quelle hardiesse ! En pleine Restauration, il combat le double despotisme religieux et politique, il renverse le dogme de la Révélation, lui, le fils d'une mère croyante.