VOYAGE EN ANGLETERRE. — M. MIGUELET
M. GOUSIN.
Un voyage à Londres ! Que de mystères n'exîgeait-il pas ! que de savantes combinaisons de prudence, de discrétion ! Se figure-t-on l'esprit provincial d'une petite ville il y a soixante ans ? Tout ce qui sortait un peu de Tornière, de la routine, devenait matière à scandale ou semblait excentrique, un voyage, une tentative littéraire, mais surtout la vie idéale de l'esprit. Les Lettres à sa mère disent son ravissement de se trouver libre ; le poète se révèle dans la traversée. A Londres, rien ne lui échappe : souvenirs, monuments, merveilles de l'art, trésors du Parthénon rapportés par lord Elgin, séances à la Chambre des communes et à la Chambre des lords. Son ami Smith lui fait faire la connaissance des hommes
les plus distingués; il connaît assez d'anglais pour causer avec des publicistes, avec des radicaux, avec d'aimables misses. Il respire à pleins poumons l'air d'un peuple libre, il ne sent plus l'étouffement (jui l'a fait tant souffrir dans la vie de province et même dans ce Paris de la Restauration ; il écrit de Londres : « Je commence à comprendre comment des institutions généreuses peuvent aider au bonheur individuel. Ce peuple est fort content et jouit paisiblement de ses libertés. »
L'heure approchait où l'enthousiaste jeune homme ne serait plus seul, où une société de son choix, des amis selon son cœur, l'un d'eux surtout, « ce frère plus qu'un frère », apporteraient dans sa vie le charme de l'amitié idéale tant rêvée.
Ces quinze jours en Angleterre l'avaient tout à fait remonté ; son premier volume de la traduction de Herdcr s'imprimait à Strasbourg; il retouchait son Introduction à la Philosophie de V Histoire et en lut quelques pages à son compatriote M. Michaud ; il était plein d'ardeur, et, comme il le disait, consumé par le zèle deHerder; un peu indigné pourtant que le nom de son philosophe fût absolument inconnu en France.
C'est alors que l'idée lui vint d'intéresser à son œuvre un des hommes les plus initiés à la philosophie allemande, l'auteur du Perfectionnement moral. Le 4 avril, il adresse cette lettre * à M. de Gérando :