Lettre inédite
96 liDGAR QUINET.
Monsieur,
Un jeune homme sans nom ose se présenter à vous, en se recommandant d'un homme illustre dont vous avez été l'historien.
Il espère vaguement que vous l'aiderez â faire connaître en France un écrivain d'Allemagne qu'il a traduit et que vous avez jugé, Herder, Herder dont le charme m'a séduit depuis l'âge où j'ai commencé à être ému par le génie.
Après avoir passé de délicieux moments à traduire ses Idées sur la Philosophie de VHistoire de V Humanité ^ je rencontre d'extrêmes difficultés à la publier.
L'obscurité de mon nom est un grand obstacle. Le peu de crédit de la littérature allemande auprès de la plupart de nos compatriotes, en est un autre. Dans ces circonstances, il ne peut être donné qu'à un homme dont le pays s'honore depuis longtemps, d'écarter ces entraves. Et, pour cela, à qui me serais-je adressé avec plus de motifs d'espérance qu'à vous, monsieur, qui vous connaissez si bien en gloire et qui aimez Herder, puisque vous l'avez lu. Vous vous intéresserez à propager, pour tous les cœurs tristes, ces doctrines consolantes, ces élans de l'âme dont on sent si fréquemment le besoin, dans quelque sphère que la destinée nous place. Pour ce qui est de la science, vous croirez avoir fait quelque chose pour elle, en répandant cette originalité de vue, ces développements si larges qu'aucune traduction, aucun idiome ne peuvent entièrement décolorer. Je ne parle pas des sentiments que vous vous serez acquis pour toujours de la part de quelqu'un qui croit la reconnaissance plus douce encore que l'admiration.
Agréez, etc.
M. de Gérando lui répond immédiatement, avec cette aménité qu'un homme supérieur témoigne aux jeunes gens, le prie de venir le voir, l'aceueille d'une façon toute
paternelle, l'encourage : « Vous avez fait une chose que j'avais réservée pour mon extrême vieillesse. Je vous aiderai de tout mon pouvoir, dit-il. J'ai là près de deux mille volumes, qui sont à votre service; vous viendrez me voir souvent. »
C'est ainsi que s'établit ce lien d'amitié entre un penseur illustre et celui qui n'était encore qu'un aspirant à la philosophie.
Dans ces nombreux billets au papier jauni, dans ces caractères tracés par la main qui a écrit le Perfectionnement moral, on suit les progrès de cette amitié. En avril, il répond à la première lettre d'Edgar Quinet; en juillet, il lui donne un nouveau rendez-vous, lui rend les cahiers qu'il a lus, l'invite à se rendre à sa campagne, à Thiais. En novembre, il lui dit :
« Je n'ai pas voulu tarder à vous remercier d'un billet bien touchant que vous m'avez écrit et dont mon cœur a recueilli religieusement les expressions. » Et il lui témoigne le désir de faire aussi la connaissance de M. Michelet, dont son jeune ami lui parlait sans cesse.
Maintenant les promenades du dimanche ont un but. Edgar va retrouvera Thiais M. de Gérando. C'est là aussi qu'il fit la connaissance de madame Tastu.
« Elle habitait Choisy-le-Roi, non loin de la campagne de M. de Gérando. Il m'y a mené : elle était au jardin, on faisait de la musique. « C'est elle qui désire passionné- » ment vous voir », me disait l'excellent M. de Gérando. Sa
mère, madame Elise Voiart, bel esprit, se trouvait présente à nos entretiens^. j>
!• MéfnoriiU d^Exil^ inédit.
98 EDGAK QUINET.
Quelles hautes conversations sous ces ombrages entre ce jeune homme d'un esprit mûr, et le philosophe déjà chargé d'années, mais dont la candeur effaçait la différence d'âge ! n avait une nombreuse famille, des fils, de charmantes belles-filles ; le soir, il reconduisait son jeune ami sur la route de Paris; on passait devant les bals publics, et l'auteur du Perfectionnement moral ne dédaignait pas de s'y arrêter un instant.
Il est aussi introduit chez un autre voisin de campagne, ami de M. de Gérando, le baron Massias, très versé dans la philosophie allemande, auteur de divers ouvrages de métaphysique; tous deux à l'envi l'encourageaient, l'attiraient dans leur intimité, lui offrant même de corriger ses épreuves.
Edgar Quinet connaissait déjà M. Cousin; il lui avait fait une visite avant son voyage en Angleterre. Comment n'aurait-il pas été heureux, ému, de l'accueil plein d'affection qu'il reçut du professeur illustre, alors l'idole de la jeunesse.
Si l'enthousiastejeune homme de vingt-deux ans conçut une admiration passionnée pour l'auteur Du Vraij du Beau, du Bien^ pour le philosophe dont le nom rayonnait alors d'une gloire sans tache, il garda néanmoins toute son indépendance, et résista à l'enivrement des éloges exagérés autant qu'à la fascination de son éloquence d'hiérophante. Et pourtant jamais ne furent déployées séductions plus irrésistibles. M. Cousin revenait de Berlin ; l'éclat de la philosophie allemande s'ajoutait à l'auréole du platonicien ; son culte pour Gœthe rejaillit sur Herder. M. Cousin mettait une sorte de coquetterie à témoigner
de la déférence à Tétudiant, jusqu'à lui rendre ses visites dans la petite chambre de la rue de la Sorbonne. Ses manières caressantes, ses entretiens confidentiels sur tout ce qui rend la vie glorieuse et belle, science, jeunesse, amour, ses prédictions enivrantes d'avenir, la gloire qu'il promettait à son jeune ami, l'enthousiasme qu'il exprima en écoutant r/n^rodt^ctton, n'était-ce pas fait pour tourner les têtes les plus solides ? Edgar Quinet n'en ressentit que du bonheur et une vive reconnaissance pour celui qui l'encourageait dans sa voie. Il lui était impossible de parler à sa mère avec sang-froid « d'un de ces hommes qui ont atteint aux sublimes pensée^ et qui répandent tant de charme autour d'eux ». Ce qui l'attachait surtout à ce philosophe, c'est qu'il lui parlait sans cesse de droit, de liberté.
Un jour, il est invité à lire une centaine de pages de son livre. A peine a-t-il commencé, qu'il est interrompu par les exclamations de M. Cousin : « C'est beau ! c'est parfait ! » Et il l'embrassait avec transport. Une visite survient : « Asseyez-vous là, ne dites pas un mot, pas un mot ! on me lit quelque chose de superbe. »
Et, quand Edgar Quinet eut fini, il dit : « Vous êtes une noble créature. Avec ce talent, vous vous devez à vousmême de le répandre et d'y consacrer vos jours. Mon enfant, vous avez une étoile. Il faut vous ruiner pour l'atteindre. »
Ce malheureux mot qui, dans la pensée de M. Cousin, signifiait tout sacrifier, alarme madame Quinet mère. De là ces railleries et ces orages qui éclatent dans ses lettres.
Avec son sens pratique, elle redoutait la voie de sacrifices que son fils embrassait d'instinct.
Edgar Quinet ne s'aveuglait pas sur M. Cousin, il se défie de ses doctrines :
Je me tiens en garde contre son excès de métaphysique. Il est dogmatique, et je n'ai nulle envie de devenir un disciple servile. Je lui trouve aussi de l'exagération, mais c'est une grâce de plus dans la conversation... Je ne veux pas m'abandonner au torrent de métaphysique... Il a abordé à l'illuminisme ou du moins il y touche. C'est une belle science que celle des abstractions ; mais, moi, je fais grand cas aussi de l'observation, des mouvements de l'âme et de tout ce qu'il y a de passionné dans le cœur*.
La lettre qu'il écrit à sa mère et à sa sœur, en septembre 1825, est toute une profession de foi, un programme d'avenir, encore inconscient, mais qu'il a exécuté fidèlement. C'est une date dans sa vie; ce fils soumis, toujours en adoration devant sa mère, change tout à coup de langage ; il lui parle avec l'autorité du maître au disciple.
Je tiens à rappeler cette lettre :
La légèreté, le persiflage sont fort passés de mode; et, vrai, je ne crois pas que ce soit là où je doive m'arrêter. Je sens que, si je peux valoir quelque chose, c'est par la couleur, par la fraîcheur de l'imagination, par la profondeur des sentiments et une sorte de verve du cœur.
Si c'est la manière de Voltaire que tu regrettes, je t'avoue que j'aurais une répugnance extrême à reparaître dans cette voie, et que rien ne me fait désirer ces petits triomphes de vanité où il n'y aurait rien pour mon cœur, et dont le siècle, heureusement, s'éloigne de plus en plus.
1 , Lettres à sa mère.
Mes sentiments sont sérieux et pénétrants; je serai donc sérieux. Mais tout ce que je pourrai, je le ferai pour émouvoir, pour populariser, pour élever au grand. Tout ce qui me semblera faux, calomnieux à l'homme, je le repousserai avec horreur, dussé-je perdre par là Toccasion de rire aux dépens de mes propres convictions. Je chercherai en tout à être large, plein, pittoresque si je puis, original par l'imagination, spirituel contre la légèreté et la mesquinerie.
Je ferai plus de cas d'une parole sensible, d'une consolation qui s'adressera à quelque inconnu, d'un mouvement ardent et passionné que de tout l'éclat de cette sécheresse prétentieuse et moqueuse, qui n'est pas, quoique vous puissiez dire, ma nature, qui m'est opposée, et qui ne ser.iit pour moi qu'un vêtement d'emprunt.
Ah! qui donc viendra avec nous, si toi qui as tant besoin de convictions sérieuses, d'aliments nouveaux, de sentiments féconds, profonds, tu te ranges du côté de la frivolité pour la regretter et l'employer contre nous? Si toi qui nous appartiens à bon droit, toi qui as un fond d'angoisse et d'isolelement, tu te laisses prendre par le joli, l'aimable, le gai, pour exclure le grand, le beau, l'éternel. J'ai bien peur qu'une partie de ton mal vienne de ce que tu n'as pas fait alliance pleine et entière avec ces sentiments intimes et profonds, réservant aux objets superficiels ta puissance d'esprit moqueur. Ces choses sacrées dont il ne faut approcher qu'avec le langage qui leur est dû, tu ne les as pas enfermées dans un cercle; tu ne t'es point interdit cette portion du monde. Et qui sait si tu n'en as pas porté la peine? si tes convictions n'ont pas été ébranlées à la longue, si l'image idéale ne s'est pas obscurcie par intervalle, si, n'ayant que des enthousiasmes précaires, et sentant le souffle aride s'étendre sur toutes ces choses, tu ne t'es point étonnée de leur instabilité?
Sa vie était si douce à ce moment qu'il ne voulut point l'interrompre pour se replonger encore, à Charolles, dans l'éternel débat sur le choix d'un état. Ses épreuves à corriger le retenaient aussi. Il passa donc tout le temps
des vacances à Paris, partagé entre l'impression de son Herder et d'aimables distractions : promenades à Choîsyle-Roi chez MM. de Gérando et Massias, dans la forêt de Saint-Germain avec son ami Smith, la musique qu'il aimait passionnément, et les Français. Madame Pasta et Talma faisaient ses délices.
Mais le plus grand charme lui venait d'une nouvelle amitié, la plus profonde amitié de sa vie, et qui dura cinquante ans. C'est dans une matinée de printemps qu'il rencontra, chez M. Cousin, un jeune homme aux yeux noirs, l'éclair dans le regard et dans la parole, à vingtsept ans les cheveux déjà blanchis. Jules Michelet et Edgar Quînet se sentirent frères du premier jour; ce fut le commencement de leur immortelle amitié; leur intimité fut, pour ainsi dire, instantanée.
Ils se revirent le lendemain, et, dès lors, tout fut commun entre eux: avenir, travaux, affections, pensées. Ils se disaient tout; entre eux, la confiance était absolue; leur cœur était l'un pour l'autre le dépositaire sacré des confidences les plus intimes.
Michelet était déjà marié, et père; il demeurait alors rue de l'Arbalète, sa maison devint un foyer de famille pour Edgar Quinet. Tous les bras étaient tendus vers lui, quand il apparaissait dans le grand jardin; le père de Michelet, sa femme, sa fille, son fils, tous le considéraient comme un parent chéri. Michelet avait cinq ans de plus que son ami ; tendre, affectueux, il refrénait sa fougue; il avait le beau rôle de la raison, de la pondération, de l'expérience. Ses conseils avaient quelque chose de maternel, et cela dura ainsi tant qu'ils vécurent
LÀ JEUNESSE. lua
ensemble à Paris, pendant et après la campagne du Collège de France, après 1848, et même après la séparation par l'exil.
M. Michelet était présent à la lecture qu'Edgar Quinet venait de faire de son Introduction. Ils sortirent ensemble, échangeant librement leurs sentiments d'enthousiasme pour M. Cousin, mais aussi leur ferme propos de ne pas aliéner leur liberté, leur individualité.
M. Cousin, on le sait, attirait les jeunes gens par les mille grâces de son éloquence ; puis, quand il était sûr de les tenir, il en exigeait des preuves de dévouement, il les faisait travailler rudement à des compilations, à des extraits dont il profitait pour ses propres travaux. Dans une des premières entrevues, il déclarait qu'Edgar Quinet pourrait se rendre utile par certaines analyses de Kant, dont il avait besoin pour une publication prochaine.
Un jour qu'il avait charmé ses deux jeunes amis par un exposé éloquent des théories platoniciennes les plus célèbres, il crut frapper un grand coup en les exhortant à un acte d'ascétisme philosophique. Il leur démontra que rien n'était plus beau que l'abnégation poussée jusqu'au martyre; Michelet et Quinet devaient en faire l'épreuve en renonçant aux travaux dans lesquels ils mettaient leur bonheur. Edgar Quinet racontera lui-même cette scène :
« Une des choses dont je fus extrêmement surpris remonte à mes premières entrevues avec Michelet. M. Cousin nous accablait l'un et l'autre de compliments, d'éloges; il nous interrogeait sur nos travaux et nos projets.
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Lorsque nous lui eûmes exposé notre plan d'avenir, tous deux lancés dans la philosophie de THistoire, Michelet par Vico, moi par Herder, M. Cousin prit un air grave, et, avec sa solennité accoutumée, il nous fit un magnifique discours sur la beauté, la sainteté du sacrifice, la nécessité d'immoler nos goûts, nos aspirations, l'avenir auquel nous nous croyions appelés. Selon M. Cousin, notre devoir nous commandait des travaux obscurs, laborieux, fastidieux ; il fallait nous y adonner et ensevelir dix années de notre jeunesse. Et, s'exaltant par ses propres paroles, il atteignait le ton de la pythie sur le trépied. Saisissant nos mains, il s'écria : « Oui, mes jeunes amis, je » ne vois pas d'avenir plus beau que celui dont je vais y> vous tracer le plan! Vous, Quinet, vous allez entre- » prendre, pendant dix ans, une traduction des Cont" y> tnentaires d'Olympiodore. Et vous, Michelet, je vous » réserve saint Bernard. Voilà une mission digne de vous » deux. Allez, mes amis, mettez-vous immédiatement à » l'œuvre et vous m'en remercierez un jour. »
y> Là-dessus, il nous congédie. Lorsque nous fûmes sur l'escalier, et dans la rue, nous nous regardâmes, Michelet et moi, au comble de l'étonnement. « Eh bien, lui dis-je, » que vous semble des conseils de M. Cousin? Quant à moi » je ne suis pas disposé à les suivre. Êtes-vous décidé à » vous enterrer pendant dix ans dans les œuvres de saint » Bernard? — Jamais! s'écria Michelet. Et vous, est-ce à » Olympiodore que vous allez consacrer votre existence? » — Pour rien au monde ! » répondis-je. Et nous fûmes quelque temps sans retourner chez M. Cousin.
jf 11 ne nous en reparla plus; il avait trop d'esprit, de
finesse pour insister, quand il voyait à qui il avait affaire*. » Puisque nous en sommes à M. Cousin, je placerai ici deux anecdoctes qu'Edgar Quinet me racontait sur le grand prêtre de l'éclectisme, bien qu'elles se rapportent à une époque plus éloignée :
« J'étais très enthousiaste de M. Cousin en 1 825, et pourtant, au plus fort de mon engouement pour lui, je remarquais bien des singularités qui me donnaient à penser, et me rendaient défiant à son égard. Si je tenais bon contre les railleries de ma mère, c'est que réellement j'avais de l'affection pour lui. Je lui étais reconnaissant de porter si haut le culte de la vie spirituelle et de m'encourager dans mes essais. Pour rien au monde je n'aurais voulu faire part, même à ma mère, de ce que je découvrais d'un peu étrange dans l'intimité de cet artiste de génie, s'il en fut. M. Cousin garda très longtemps avec moi son langage sibyllin, me parlant toujours de liberté, de peuples esclaves à émanciper, de la puissance de la vérité, de la beauté du martyre. Il revenait de Berlin, où il avait eu quelques petites difficultés avec la police. Le premier mot qu'il m'en dit marquait déjà le tragédien. Un matin, j'arrive chez lui, je sonne; c'est lui-même qui vient m'ouvrir, drapé dans sa grande robe de chambre blanche en molleton. Il se promène de long en large et s'écrie d'une voix de mélodrame : « Quinet, voyez-vous, le monde, le mal- » heur et moi, nous formons une vaste trinité! »
Et, continuant à marcher à grands pas, changeant de langage mais non d'intonation : « Quinet, je suis complè- » tement dégoûté du martyre! »