‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 67 sur 150 · UNE ANNÉE EN ITALIE. — AHASVÉRUS · texte numérisé non relu

UNE ANNÉE EN ITALIE. — AHASVÉRUS

Par son testament, Jérôme Quinet venait d'avantager son fils,qui, naturellement, ne voulut pas se prévaloir de ces dispositions. M. Michelet lui écrit à cette occasion : « Je ne suis pas surpris, mais charmé d'aimer un tel homme, je vous avais toujours jugé ainsi. » Et il ajoute : « Vous m'avez écrit, mon bon ami, une telle lettre, que j'en ressusciterais si j'étais mort. »

Sa vive amitié redouble de tendresse en apprenant ce nouveau coup après les déchirements de Grûnstadt : « Retrouver chez soi une telle douleur, au lieu de consolations, ah ! c'est trop à la fois ! »

Pourtant il se réjouit de penser que son ami pourra

désormais vivre six mois à Paris. Surtout il le conjure

-de faire au plus tôt son voyage d'Italie.

Voici quelques souvenirs recueillis dans nos causeries d'exil :

« Les voyages ont toujours été mon salut ; mais comment y songer dans une situation si précaire? Elle fut simplifiée d'une manière bien inattendue, bien terrible, par la mort de mon père. J'étais libre désormais, je pouvais réaliser immédiatement ce projet d'Italie tant rêvé et si nécessaire dans l'état moral où je me trouvais. Ma mère, qui avait ce don admirable de respecter les grandes déterminations, ne me fit aucune objection.

J'obtins, non sans peine, que mon camarade Léon m'accompagnerait ; il avait tant envie de voir l'Italie avec moi. Nous fîmes nos adieux à M. de Lamartine, qui était tout aux préparatifs de son voyage d'Orient. Le 21 mai, nous voilà en route.

» Je revis le lac de Genève et, à l'extrémité du lac, le vieux château de Chillon, sans me douter que, pendant douze ans, j'apercevrais de mes fenêtres ses tours trapues. Je m'amusai à franchir le Simplon non par la route ordinaire, mais à la ramasse, c'est-à-dire sur une claie grossière, lancée perpendiculairement sur les neiges. Rapide comme l'éclair, elle rasait les bords des précipices ; au moindre péril, le guide appuyait un des bâtons dans la neige molle et nouvelle, et le gouffre était évité. La descente dure moins d'un quart d'heure.

» Puis succéda la féerie du lac Majeur; les îles Borromée me paraissaient une création de l'Arioste. Je traversai Castiglione, Lodi, Rivoli, marais couverts de joncs, avenues de mûriers et de saules qui cachent ces grands souvenirs. Il sonnait onze heures du soir au

campanile de Saint-Marc, lorsque j'arrivai à Venise.

» J'avoue que cette année en Italie a été une fièvre de poésie. L'enivrement qui me saisit sous ce ciel de feu ne se calma pas un jour; toutes les magnificences éclataient à la fois : dans la peinture, dans le marbre, dans la musique, dans la langue italienne, enfin dans la race la plus belle. Je ne sais comment j'ai pu tenir pendant quatorze mois à cette vie haletante ; du matin au soir, exploration des ruines; heures dévorantes dans les musées, dans les églises ; travail absorbant dans les bibliothèques, au milieu de tant de trésors accumulés ; car j'ai tout vu et bien vu. Mon pauvre Ahasvérus a étonné par les flammes qui s'en échappent à chaque ligne ; je le crois bien, c'est le livre et le temps le plus brûlant de ma vie.

» Quand j'écrivais à ma mère, je refroidissais autant que je le pouvais mon âme, consumée de douleur et d'amour; car l'Italie, au lieu de calmer mon cœur, en augmentait le délire.

» Venise fut un enivrement des yeux et de l'imagination.

y> Mon camarade, le beau LéoUj ne se contentait pas, lui, de contempler les beautés de l'École vénitienne, le rayonnement des tableaux de Titien et du Tintoret, et les broderies de dentelles de Saint-Marc. Pendant que je dévorais les pierres, le ciel, la mer, il se livrait à une façon moins idéale d'admirer Venise.

y^Sapete checosa è la brutalitàf me dit un jour la jeune Vénitienne qui nous servait à table. Elle avait remarqué notre manière différente d'envisager l'amour, et

elle m'expliquait, d'une façon très originale, que je lui inspirais une toute autre confiance que le beau Léon. — Pourquoi cela? Et elle de répéter naïvement : Sapete che cosa è la brutalité t

» A Ferrare, visite à la prison du Tasse, pauvre insensé qui livrait les trésors de son cœur aux divertissements des jeunes femmes, et qui cherchait dans les fêtes la dévotion d'amour, la passion profonde des temps passés. Mais quel délicieux souvenir j'ai gardé de Pise ! Quel charme de poésie dans ce paysage suave, virgilien, des bords de l'Arno! Ces grandes prairies semblables à des savanes, parsemées de bouquets de pins, puis de vraies forêts, et, en sortant de la ville, la tour penchée de Pise. C'est de là-haut que Galilée découvrit la loi de la chute des graves. La belle église de marbre blanc et noir date du vrai moyejfi âge italien. Ce ne sont pas les monuments qui m'ont le plus frappé à Pise, c'est lu campagne. Je parcourais pendant des heures ces immenses prairies, puis je m'enfonçais dans des bois de pins superbes. Tout à coup je me trouvais devant un large fleuve qui rappelait ceux d'Amérique ; c'était l'Arno, l'Arno du Tasse et de Dante. Dans ces prairies parsemées de bois et qu'on nomme caséines, on rencontrait de vastes troupeaux de bœufs et de vaches; et même des dromadaires. C'est le seul pays d'Europe où l'on en trouvait.

» Je me rappelle certain paysan qui m'ofl'rit son cheval, car j'étais exténué; je refusai et je marchai à côté de lui tout le temps; nous causions de choses diverses. Lorsque j'arrivai à l'hôtellerie, j'étais si fatigué, que je me

jetai tout habillé sur le lit, et ne me réveillai qu'au grand jour, juste à temps pour repartir.

» Il n'y avait pas de diligence en ce temgs-là; je louai une calescina avec laquelle je fis le voyage jusqu'à la Spezzia. Je me vois encore, en voiture découverte, dominant des hauteurs de l'Apennin le golfe de la Spezzia, qui s'abrite au pied des montagnes. »

C'est à Venise qu'il eut la révélation de l'art; mais toutes ces splendeurs ne le consolent pas de l'invasion autrichienne qui s'étalait, avec ses canons en batterie, sur la Piazzetta, avec le drapeau autrichien arboré en face de Saint-Marc. Depuis ce moment, il se voue à la cause italienne ; il en fait le serment dans cette soirée où, rêvant à l'affranchissement de l'Italie, sur les lagunes, le vieux gondolier lui disait :

Ce, da piangere, Signor!

Rien ne le distraira plus de cette pensée sacrée; les images de l'asservissement le poursuivent, à son entrée en Lombardie. A Bologne, les Autrichiens bivouaquaient sur la place ; à Milan, leurs sentinelles sont à tous les carrefours; la perspective du Spielberg s'entr'ouvre pour tous ceux qui ont la haine du joug allemand.

Son cœur éclate dans une lettre à son ami Albert de Saint-Germain :

En ce moment, je sentis que je haïssais rAllemagne pour tout le mal qu'elle a fait à ritalie. Oui, Albert, je connus alors la vieille haine cimentée par Dante, par Pétrarque, par Machiavel. Je désire avec ardeur voir un jour l'Italie marcher

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sur le coq de ces blêmes Tudesques. La perfidie bavaroise, Yinganno bavaricOj m'est connue, et si, poor un si grand mal, toute parole n^était vaine, je m'expliquerais davantage. Non, non, cela ne peut durer. Il faut que les manteaux blancs disparaissent, et que les cavaliers frileux repassent les monts... QuMls retournent dans leurs vallées du Danube, de FElbe, de la Sprée, s'atteler à la charrue féodale ! alors nous louerons tant qu'on voudra les vertus de ces honnêtes Germains. Mais, aujourd'hui, de cette terre d'amour, ils ont fait une terre de haine. L'enfant qui commence à balbutier, la jeune fille sous son voile, tout ce qui a un cœur pour aimer ou pour haïr, les maudit en même temps. La vertu de l'Italie est de les détester; c'est par là qu'elle réunit ses peuples qu'aucune autre puissance n'avait pu rallier. Eh bien, qu'elle la nourrisse, cette haine sacrée, son seul et dernier refuge * I

Cette pensée ardente le suit partout. Le monument terrible qui lui représente le caractère de Tltalie moderne, c'est la chapelle sépulcrale des Médicis à Florence. Dans le Penseroso, c'est l'Italie qui rêve sur son tombeau ; elle pense aux temps oubliés de la gloire italienne; la mélancolie du doux pays qu'enferment les Alpes et que baigne la mer est tout entière scellée sur ses lèvres. Le Jour, la Nuit, le Crépuscule, l'Aurore languissent, couchés sur le flanc... Qu'attend-il, ce Jour gigantesque, pour se lever debout? «Pour que les morts ressuscitent, ôtez la pierre de ce tombeau, c'est le tombeau de l'Italie*. »

A Florence, il étudie les phases diverses de l'histoire de l'art, représentées par Cimabué, Fra Angelico, Giotto, alors que l'art était une prière, un acte de foi; puis l'époque des grands maîtres qui changent les types, les

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