Histoire de mes Idées
sa famille, d'austère intégrité, d'honneur et de loyauté. Cette famille, jouissait dans le pays d'une profonde estime; elle datait du xvi' siècle dans les titres de ses acquisitions ; et, par les mariages avantageux que la bonne renommée y avait fait contracter à défaut de fortune, elle s'était maintenue sur un pied honorable jusqu'alors. Quelques-uns de ses membres tiraient vanité de certaines alliances élevées, dont je n'ai pas connu la tradition.
La mère de mon mari était lyonnaise ; son père, M. Prost de Royer, remplissait dans cette ville la charge de trésorier de l'extraordinaire des guerres ; il était frère du célèbre échevin de ce nom, dont les services et les travaux sont classiques dans les fastes de l'échevinage lyonnais.
Mon mari joignait à une vaste el rapide intelligence un esprit original et investigateur. Ses capacités, si j'ose le dire, étaient infinies, et ses perceptions d'une étendue et d'une sûreté que je n'ai vues qu'en lui. 11 était laid, il avait onze ans de plus que moi, et m'a imposé, pendant trente-deux ans qu'a duré notre union, par la supériorité incontestable de ses hautes facultés, par la froideur de ses dehors, et par la crainte de prêter à ses observations si fines, si justes et si sardoniques. Il avait une telle droiture d'intention et de cœur, que j'aurais tremblé de lui paraître en avoir moins que lui. J'employais tout ce que j'avais d'esprit à mériter son approbation de toutes les manières ; les agréments extérieurs ne lui semblaient rien sans la bonne grâce, l'élégance des paroles, le bon goût en toutes choses, la culture étendue de l'esprit, les manières nobles et pourtant gracieuses. Je faisais sans cesse des efforts nouveaux pour ne pas déroger à ses yeux; car je savais qu'il ne fallait pas compter sur son indulgence, et que, si je cessais de plaire à sa raison et à son goût, je perdrais la place distinguée que j'occupais dans son opinion. J'ai eu le bonheur de la conserver entière. J'ai eu celui de trouver en lui, pendant ce long espace de temps, une constante et bienveillante affection qui ne m'a jamais manqué au besoin, qui compatissait, de la sphère élevée qui lui appartenait, à la faiblesse de mon organisation délicate ; qui me relevait, m'encourageait, me fortifiait de sa propre force. Je puisais dans l'espoir de le distraire aux jours de tristesse et de maladie des ressources pour le raviver lui-
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même. Enfin, tant qu'U a TéeU| ma propre vie a eu an bat e^ ane utilité certaine, celle de l'aider^ de l'intéresser, de le calmer ; car, né avec un caractère emporté plutôt que violent, les chocs étaient fréquents; ma charge était de les amortir; car, moi seule, je m'appliquais sans relâche à n'en provoquer aucun. Il n'était pas possible d'attendre la même surveillance soit des enfants, soit des inférieurs.
Les enfants, parvenus à l'âge où ils ont tenu au delà des espérances qu'ils avaient pu donner, ont peut-être étonné le père, qui, plus sévère qu'il n'eût fallu pour obtenir des résultats complètement heureux, les avait tenus dans un trop grand éloignement, non de son cœur sans doute, mais de sa confiance et de son intimité, et, malgré mon respect pour une mémoire chère et vénérée, je déplore cette réserve glacée. Il s'enveloppait dans une réserve terrifiante, et son fils n'a jamais su combien son père fiit électrisé, envahi, par la lecture de YlfUroduction à la traduction de Herder. N'aimant ni l'Allemagne, ni les Allemands, dont l'esprit lent accablait le sien, il commençait â lire avec défiance, avec ennui, mais bientôt, et dès les premières pages de cette Introduction, la vaste pensée de son fils lui fiit lévélée. Il les lut haut à luimême, ces pages éloquentes qui ont classé leur auteur des leur apparition. Il en fiit saisi, agité, ému, comme le sont les âmes et les génies sympathiques entre eux.
Hélas ! il n'a rien lu de lui que ces pages; car la mort nous Ta enlevé le 28 janvier 1832. Il est mort à Aurillac (Cantal), âgé de soixante-trois ans et trois mois.