COURS DE LYON
Le voilà enfin casé dans renseignement. Edgar Quinet logeait à Lyon, rue de Jarente, 9, près du rempart d'Ainay; il était si pauvre, et les professeurs étaient si mal rétribués, qu'il fallait ses habitudes d'extrême simplicité pour faire face à rétablissement le plus modeste. Une table en bois blanc recouverte de toile cirée lui servait de bureau pendant qu'il écrivait le Génie des Religions; le reste de l'ameublement n'était pas beaucoup plus somptueux.
La société qu'il voyait à Lyon était fort restreinte. On lui disait qu'il fallait s'attendre, dans les commencements, à un auditoire composé d'étudiants apathiques, somnolents, de quelques vieux prêtres et de vieux négociants; que tout était à créer. En tout cas, ce ne fut pas long.
A la seconde leçon, Tassislance est doublée, et finît par atteindre douze cents auditeurs déjà transformés, électrisés.
C'est une chose des plus instructives, des plus consolantes, que de constater, dans la Correspondance d'Edgar Quinet, la rapide transformation de l'esprit public à Lyon, en 1839 et 1840; la ville semblait absolument cléricale, la jeunesse endormie, le peuple écrasé. Il ne fallut qu'une parole de vie pour créer cet auditoire, à la fois enthousiaste et sérieux; car le sujet était des plus élevés, surtout pour une cité de commerçants et d'ouvriers. Il ne s'agissait de rien moins que du Génie des Religions. Passionner la foule pour les plus hautes questions de philosophie et de morale, l'éclairer, l'initier à la science des origines, faire l'histoire des religions et des institutions politiques, montrer le lien étroit qui relie les unes aux autres, renverser les idées surannées établies en ces matières, proclamer les principes nouveaux sur lesquels sont venus s'appuyer tous les ouvrages de même nature, animer, vivifier le sujet par des incursions dans le domaine de l'art, revêtir ces grandes idées d'une langue à la fois poétique et simple, familière et propre à toucher les cœurs, voilà ce qu'ambitionnait le cours d'Edgar Quinet.
L'étude approfondie des textes sacrés de l'Orient, de patientes recherches d'histoire, de philologie, ont préparé ce cours; mais les voyages en Grèce, en Italie, ont fourni la partie vivante, colorée, du Génie des Religions.
Ce qui rend les ouvrages d'érudition d'une lecture difficile et les prive de charme, c'est que tout y est pure
opération de l'intelligence. Retremper la science dans les sources fraîches de la nature, vivre sous les cieux et dans les lieux qu'on décrit, observer les mœurs et la langue moderne des peuples qui habitent les ruines qu'on vient étudier, c'est communiquer à une œuvre la réalité de la vie.
Toutes ces leçons ont été entièrement refondues dans le Génie des Religions ; la seule qui subsiste dans le texte primitif, c'est le discours d'ouverture.
La Revue du Lyonnais rendit compte de ces premières leçons :
M. Edgar Quinet a récemment débuté, en présence d'un auditoire nombreux, d'un auditoire d'élite. Nous connaissions par avance la poétique imagination de l'auteur d'Ahasvérus, et ses premières leçons nous ont fait comprendre que nous aurions de belles et savantes études sur l'histoire comparée des littératures, des religions, des sociétés. M. Quinet a un débit attachant, un geste expressif. Son langage parlé n'offre pas toute la luxuriance de son langage écrit, mais il est plus clair et plus saisissant, tout en restant suffisamment pittoresque et imagé ; il est toujours fidèle à la pensée, à une pensée vaste ^.
Deux autres extraits du même Recueil donnent l'idée du mouvement intellectuel de Lyon, et du profond intérêt avec lequel l'auditoire suivait son nouveau professeur:
Son cours n'est autre chose qu'une histoire générale de la civilisation par les monuments de la pensée humaine. Hâtons-nous de dire que, si notre époque est appelée à résoudre un tel problème, nous pouvons tout espérer de