Revue du Lyonnais, t. X, p
382 EDGAR yilNET.
de vie qu'il menait, les relations du monde, le cours à la Faculté. Ce cours était fait d'abord au musée, puis dans la grande salle des assises, quand l'auditoire devint trop nombreux. Lorsqu'il y avait à juger des causes importantes, on était obligé de contremander la leçon qui avait lieu dans la même salle.
> J'étais si absorbé par mon cours que les choses extérieures n'avaient pas de prise sur moi. Ainsi je ne me souviens pas d'avoir fait avec Minna des promenades dans ces beaux environs de Lyon, que je connaissais si bien, depuis le temps où j'étais au collège. Une fois seulement nous allâmes à Oullins, chez l'excellent Lorlet, mon vieil ami. Il y avait là de magnifiques ruines, des aqueducs romains. Mais notre grand séjour chez Saint-Bonnet, voilà un souvenir très distinct. Il n'était pas encore le fervent catholique qu'il devint plus tard; il avait l'air d'unjeune philosophe allemand, avec ses cheveux blonds flottant sur les épaules, sa figure fine, pensive, élégante; il était un de mes plus fidèles et ardents auditeurs. Son insistance affectueuse de nous avoir à sa campagne me fit accepter. Nous y allâmes donc, Minna etsa sœur Marie. Minna avait toujours près d'elle une sœur ou son jeune frère compromis dans les affaires politiques de l'Allemagne et qu'on fit entrer plus tard dans la légion étrangère d'Afrique.
« Cette montagne où perchait la maison de Saint-Bonnet était en forme de pain de sucre, couverte des plus belles prairies et même de quelques bois ; mais les foièls étaient plus bas. Le logement se composait de plusieurs bâtiments attenant les uns .aux autres, c'étaient des fermes.
» Je me levais de grand malin, je prenais mon fusil et descendais jusqu'aux taillis de jeunes chênes pour guetter les merles. — Quoi! après ce sublime sujet, le Génie des Religions, détruire de pauvres oiseaux? — Je n'ai pas la conscience d'en avoir tué un seul ; jamais je n'en ai attrapé.
» Nous étions si bien, là-haut, sur la montagne! Le temps se passait en promenades, en cavalcades; les visites ne nous manquaient pas; Laprade venait souvent.
» Au milieu de cette vie si douce, voici tout à coup des nouvelles alarmantes de Charolles, ma sœur Blanche mortellement malade! Je quitte tout, je descends précipitamment. En arrivant à Charolles, ma sœur vient à ma rencontre, toute belle, florissante, en parfaite santé.
» Naturellement on me retint quelques jours; en retournant à Saint-Bonnet, je me souviens encore de la pénible montée, par un soleil ardent; ces dames étaient au salon, s'amusaient, recevaient, c'était une fête perpétuelle.
» En juillet, nous allâmes à Nantua ; là, ce fut encore bien autre chose. Lucien Aillaud y était receveur; il avait une belle maison; il nous garda tout un mois. Madame Virginie Aillaud, dont nous admirons encore aujourd'hui l'entrain, l'amabilité, était d'un brio d'esprit incroyable; enfin tout ce que la jeunesse ajoutait au charme qu'elle a conservé. Du matin au soir, elle s'ingéniait à inventer quelque plaisir. On était toute la journée dans un grand salon où l'on faisait de la musique, des quatuors de Boccherini, de Mozart, de Beethoven; Lucien tenait la basse, madame Virginie le piano; j'étais le second violon. •
:» On faisait des promenades à âne dans la belle forêt de Méria. Un jour qu'on allait partir pour une excurbion pittoresque, point de cheval, impossible de s'en procurer. Madame Virginie, qui avait le génie de la vraie maîtresse de maison, parcourt elle-même Nantua pour trouver une monture. Nous étions tous sur le perron, lorsque nous la vîmes revenir, traînant par la bride un beau cheval. Elle m 'apparaît dans mon souvenir, avec sa taille fine, faite au tour, comme un charmant page conduisant le destrier d'un chevalier.
» D'excursion en excursion, elle nous mena à Genève où l'on s'est tant amusé, sauf la pauvre Marie More, qui était de fort mauvaise humeur, parce qu'on l'avait mise dans un char à bancs recouvert d'une bâche, ce qui l'empêcha de voir le paysage des bords du lac*. »
Madame Quinet mère venait aussi à Lyon, chez son fils, ou bien c'est lui qui allait la rejoindre. Une maladie, très grave cette fois, de sa sœur, le fit partir, au mois d'août pour Gharolles. Il court partager les veilles et les soins de sa mère et ne quitte la chère malade que le jour où il n'y a plus d'inquiétude. Il ramène cette sœur tant aimée pour lui faire consulter un médecin à Lyon. Blanche, alors dans tout l'éclat de sa beauté, portait le soir une robe de cachemire pourpre. Rachel était précisément de passage ; toute la famille assiste à cette représentation d'Horace, dont Lyon n'a pas perdu le souvenir, car Rachel se surpassa; l'ovation qu'elle reçut fut telle, que, dans son émotion, la grande tragédienne tomba évanouie»