‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 97 sur 150 · SALVANDY · texte numérisé non relu

SALVANDY

Quelques jours après celte leçon, madame Quinel mère écrit de Charolles :

J'étais impatiente de savoir comment se seraient passées les nouvelles séances. Je suis toujours si disposée au doute et à la défiance en toutes choses, que je n'étais pas certaine qu'elles réussiraient. J'avais grand tort et j'aurais dû me fier entièrement à toi. Je trouve très joli que M. de Salvandy soit venu en personne assister à ton cours; il aura vu qu'il a bien choisi et qu'il ne s'était pas trompé en mettant en lumière le talent, jusqu'à ce qu'il lui eût fourni une tribune.

Un autre témoin du cours de Lvon, dont le témoignage m'est précieux, c'est Tillustre Geoffroy-Saint- Hilaire. Edgar Quinet avait fait sa connaissance Tannée précédente. Le grand naturaliste lui écrit avec celle effusion, celle candeur qu'il mettait dans tous ses sentiments. Son fils, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, venait d'assister aux leçons d'Edgar Quinet, et lui en avait rapporté des extraits :

Monsieur et illustre collègue,

Vous étiez grand, vous Tètes davantage; un de vos amis, voyageur dans le sud de la France, nous a mandé que vous vous étiez liés ensemble d'amitié vive. Vous n'avez pas seulement vos quinze cents auditeurs de Lyon pour vous admirer, mais vos savantes leçons, que nous a transmises par extrait votre jeune ami, sont goûtées par sa sœur, sa mère et son père.

Gloire sur vous, et un salut d'admiration de la part de vos deux convives de Paris à l'éclat de votre glorieux enseignement.

Mille respects.

ETIENNE GEOFFROY-SAINT-niLAIRE.

Quant à M. Michelet, au début du cours, il constate le succès de son ami « avec joie, mais sans surprise, cerlain qu'il serait, comme professeur et orateur, ce qu'il est comme écrivain ».

Lamartine avait fait une Marseillaise de la paix, Edgar Quinet répondit en revendiquant aussitôt la rive gauche du Rhin, dans des vers : Les Bords du Rhin» M. Michelet, nommé, l'année précédente, professeur au Collège de France, lui écrit, en juillet 1839, qu'il a lu à son cours ces vers patriotiques : « J'ai dit à mon auditoire que vous êtes un des deux ou trois grands poètes qui restent en ce prosaïque monde. J'ai eu le bonheur de vous glorifier selon la justice et selon mon cœur. »

M. Michelet était alors à Passy avec sa femme très malade; la perspective de celle mort prochaine le pion-

geait dans une grande tristesse. Le 24 juillet 1839, à midi, il écrit ces mots à Edgar Quinet :

« Votre amie est morte. »

Quelques mois après, il vint à Lyon avec sa fille pour revoir son ami. De ce moment date l'amitié intime qui unit Adèle Michelet et madame Minna Quinet.

Malgré les succès de Lyon, Edgar Quinet sentait que son vrai terrain était à Paris; il était déjà question d'une chaire au Collège de France. Pendant les vacances de Pâques, il va à Paris pour savoir à quoi s'en tenir.

« Il avait dans le cœur une parole et il voulait la dire à Paris. »

Je trouve plusieurs lettres de ce temps, qui dénotent des occupations diverses. Gustave Schwab lui écrit à l'occasion d'un compte rendu qu'il avait fait sur VExamen de la vie Jésus; le général Pepe le tient au courant des affaires d'Italie et des Deux-Siciles; Ary Scheffeip, par ses gracieux billets, cherche à le réunir à d'autres amis, surtout à H. et madame d'Elchingen, et l'invite à revenir dans son atelier; M. Ampère, au nom de madame Récamier, l'invite aussi, lui réclame un livre prêté par M. Fauriel, le Lohengrin^ et ajoute en plaisantant : « M. Prax-Paris écrirait : Lorain-le-Garin. » Beaucoup de lettres de M. Buloz. Edgar Quinet négociait l'entrée à Isi Revue des Deux Mondes de son jeune ami. Saint- René Taillandier, qîii venait de lui dédier son ^oème Bèatrix. El, puisque j'ai nommé M. Saint-René Taillandier, je dois rappeler la fidélité d'afifection que le disciple de Lyon garda à celui qu'il a toujours appelé

son maître, malgré les différences d'opinions politiques el religieuses. Les innombrables lettres de M. Saint-René Taillandier à Edgar Quinet fourniraient, à elles seules, (les documents sur ses travaux de 1838 à 1875.

Pendant ces petits séjours à Paris, il revoit M, de Lamennais, M. et madame Charles Didier. C'est aussi à ce moment qu'il fit la connaissance de George Sand. Pierre Leroux, leur ami commun, le présenta :

ce Madame Sand me reçut avec beaucoup de simplicité et avec une sorte de camaraderie. Je la trouvai extrêmement belle avec ses magnifiques cheveux hoirs bouclés et des yeux admirables. Elle était assise sur un petit escabeau et fuma tout le temps; elle commença par m'offrir un gros cigare; je m'inclinai et refusai, n'ayant jamais pu m'y faire; autrefois, en Grèce, j'avais (^ssayé. On parla de Montesquieu que madame Sand if aimait pas. Elle dit : « Montesquieu? Cela ne se lit » plus. C'est bon pour les portiers. »

C'est ma seule entrevue avec elle. En 1845, madame Sand m'écrivit pour me prier de parler de VEncyclopédic de Pierre Leroux, qui était alors fort malade; elle craignait pour lui une affection cérébrale, et en parlait avec l'enthousiasme d'un disciple pour son maître.

Du reste, George Sand témoignait beaucoup de sympathie à Edgar Quinet : « Je vous aime, je vous admire, écrivait-elle; vos leçons au Collège de France sont I ayonnanles de lumière et d'une puissance de vérité invincible*. »

Page 1