Mémorial d'Exil, inédit
Il n'y avait qu'un avis : une parole aussi éclalanle que celle d'Edgar Quinél devait retentir à Paris; M. Villemain désirait vivement l'y fixer. Le grand obstacle, c'étaient les opinions politiques du professeur. Déjà, lors de la nomination à Lyon, Louis-Philippe avait dit à M. de Salvandy : « Vous faites là une belle nomination, vous venez de nommer un républicain ! »
En septembre 1839, M. Villemain proposait de créer, exprès pour lui, une chaire d'histoire et de littérature grecques, au Collège de France ; il rappelait ses titres : Voyage en Grèce, travaux sur Homère, Prométhée. Edgar Quinet accepta, et puis tout fut remis en question. Quelle en est l'explication? la chute de M. Villemain, l'avènement de M. Cousin. Quand le nom de Quinet fut prononcé dans le conseil de l'Instruction publique. M. Cousin souleva objections sur objections, à propos des opinions politiques du professeur. Les mêmes influences hostiles l'ont empêché d'être de l'Institut*
Il a toujours su à quelles rancunes il s'exposait, en luttant contre ceux qui voulaient abaisser l'intelligence française sous l'ultramontanisme, et la dignité nationale sous les puissances étrangères. Il accumulait sur son chemin tous les obstacles à son avancement, il se privait, comme à plaisir, de toutes les distinctions mondaines, déchaînant contre lui la haine des cléricaux; mais il n'hésita jamais.
On est même surpris qu'il ait fini par arriver au Collège de France. C'est l'honneur de M. Villemain d'avoir cédé à l'opinion unanime. Augustin Thierry en était
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l'interprète, en répétant : « Il faut, de toute nécessité, une chaire pour Quinet. ^
En mai 1841, M. Villemain créa, au Collège de France, deux chaires, l'une pour les littératures du Midi, l'autre pour la littérature du Nord; on ne voulut pas confier celle-ci à Edgar Quinet, « parce qu'il avait pris couleur dans la question du Rhin ».
Il est juste d'ajouter que l'attitude du gouvernement, lors des déplorables conflits avec l'Angleterre, avait dicté à Edgar Quinet deux vigourelix écrits qui eurent un grand retentissement, 1815 ^^[1840; puis. Avertissement au pays.
Il était encore sur sa montagne de Saint-Bonnet. Le professeur qui parcourait les civilisations et les religions antiques prit la plume pour traîner le ministère Guizol à la barre de l'opinion publique. Ici encore apparaît cet inflexible amour de la justice, qui sacrifie tout intérêt personnel, car il était sur le point de toucher à son but ; sa nomination à Paris n'était plus qu'une question de forme. M. Villemain lui répétait : « Vous serez de l'Inslitul, et au Collège de France. » L'indignation du patriote l'emporte, et il écrit sa brochure « 1815 et 1840 ».
Cette publication le décide à brusquer le départ de Lyon. Il venait de se placer à son vrai rang comme défenseur de la liberté et de la dignité nationales, mais ses amis pensaient à son avenir, et s'affligeaient de cette publication.
Du reste, son programme s'exécutait à la lettre. Edgar Quinet avait accepté une Faculté en province avec l'idée arrêtée de n'y rester que deux ans. Il craignait la stéri-
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lité de ses efforts, même dans la seconde ville de France ; c'est à Paris qu'on frappe les grands coups ; là seulement une parole, un acte sont vraiment efficaces. IJ voyait avec effroi les années s'écouler, le séjour à Lyon s'éterniser ; voilà pourquoi il prit ce parti décisif. Il brûle ses vaisseaux, et vient, à ses risques et périls, s'établir à Paris, malgré les avertissements de ses amis, MM. de Corcelles, Ampère, Léon Faucher, Fauriel et Villemain.
Puis il n'entendait pas se renfermer à tout jamais dans renseignement; il voulait donner quelques années à l'apostolat par la parole ; mais sa nature ardente et concentrée ne pouvait se faire trop longtemps à cette vie extérieure où Ton jette son âme à tous les vents. Sa parole était une flamme qui le consumait; il n'a jamais ressenti, corn me d'autres orateurs, le bonheur que donnent les applaudissements de la foule; il était né trop impressionnable, trop modeste aussi. Sons le calme apparent de son visage, sous cette sérénité, vivait IVime la ()lus émue, la plus passionnée, voilée par une exquise pudeur morale. Ses efforts pour maîtriser sa fougue lui causaient des chocs violents.
Même dans sa jeunesse, l'ambition sacrée du travail le tenait dans une sourde appréhension; il croyait que sa vie serait brisée avantqu'il eût produit les œuvres qui vivaient dans sa pensée. A peine avait-il terminé un livre, que le sentiment de la fragilité humaine le saisissait; il s'écriait : « Il ne m'est pas permis de perdre un moment I :» Et il avait hâte de se remettre à un autre ouvrage qui dépassât, comme fond et comme forme, celui qu'il venait d'achever.
Sans doule il avait le désir d'occuper son rang dans la hiérarchie de renseignement ; mais plus grande encore était son impatience d'avoir tout son temps à lui pour se consacrer à l'ouvrage qu'il méditait : le Géniedes Religions avant tout! Le cours de Lyon en était, pour ainsi dire, seulement la partie élémentaire.