‹ Edgar QuinetChapitre 11 sur 122 · DEBUTS DANS LA VIE · texte numérisé non relu

DEBUTS DANS LA VIE

personnifiées soit par un saint, soit par un monument. Tous ces travaux, sans doute déjà pleins de lumières, sont restés inédits ^ Se défiant de ses forces, et ayant pour le public un respect que les littérateurs d'aujourd'hui semblent avoir perdu, le laborieux jeune homme ne voulut débuter que par un livre, sinon magistral, au moins sincèrement utile. C'est pourquoi, se voyant entraîné par ses propres instincts vers les idées déjà familières aux Allemands, il résolut de traduire une de leurs grandes œuvres, de faire connaître un de leurs grands hommes ignorés, avant de s'affirmer lui-même par un ouvrage original. Le peu qu'il apprit de Herder par les critiques français attira son attention sur ce philosophe, qui devait être pour lui un véritable révélateur; car, dans ses livres, il reconnut l'alliance de l'esprit allemand avec l'esprit français au dix-huitième siècle, il crut enirevoir, selon ses propres expressions, « l'aurore immaculée d'un beau jour qui se lève sur l'humanité *. »

Tout à coup, le prochain départ d'un de ses amis pour l'Amérique dérangea le cours de ses nouvelles études, il s'éprit de l'idée d'aller visiter le >'ouveau-Monde, — la terre de Washington et de la liberté. — Sa famille réussit d'abord à le retenir. Son ami partit sans lui. I\Iais bientôt, <lécidé à le rejoindre, il se rendit en Angleterre, d'où il devait voguer vers l'Amérique. 11 s'y arrêta pour s'habituer par avance à la langue et aux mœurs anglo-saxonnes, et aussi parce qu'il avait rencontré sur son chemin un Herder traduit en anglais, tant et tant qu'il s'oublia un

' Il Pt^l niallieurciix que les Œuvres complètes n'en conliennenl pas au moins (jueli|i!es extraits. M. Qiiinet (t. X, p. 318) ex|)lique ainsi cette lacune : Il est à rîiuxellcs, et ses papiers sont en France.

* Aierlissement de 1857 à YEssai sur les œuvres de Herder, Œuvres complètes d'Edgar Quinet, t. II. p. 593.

an à apprendre l'anglais en le lisant. Enfin, il allait monter sur un paquebot transatlantique, lorsqu'il reçut une lettre de sa mère, lui annonçant que sa sœur était en danger de mort et l'appelait à son chevet. Ajournant aussitôt ses projets de voyages, il accourut en France embrasser sa sœur. Sa sœur vécut, et il resta. Entre elle et sa mère, sous l'inspiration de l'amour de deux saintes femmes, son génie prit son essor.

C'est à partir de ce moment que commence véritablement la vie littéraire d'Edgar Quinet.

De ses ouvrages publiés le plus jeune par la forme comme par la date (18Î23), — est une fantaisie satirique, les Tablettes du Juif errant \ En la laissant réimprimer aujourd liui, l'auteur ne la ménage guère, il la dit « sans art, sans style, sans invention d aucune sorte, » ce qui est trop dire. Dans ces Tablettes du Juif errant, qui contiennent le germe d'Ahasvérus, il y a beaucoup de bon sens et même beaucoup d'esprit. C'est, en vérité, la première réaction d'une «pensée droite» contre les ssstèmes philosophiques et littéraires du temps, systèmes qui, par la restauration du moyen âge, sous toutes ses formes, n'aboutissaient à rien moins qu'à « redorer de vieilles superstitions et de vieilles chaines. » On y retrouve, — et Fauteur, critique de lui-même, n'hésite pas à l'avouer,

— « comme un premier instinct de la plupart des luttes sérieuses que la vie devait lui offrir. »

Mais Edgar Quinet ne s'arrêta guère à flageller les ridicules de son époque. Son talent était plus créateur que des'.ructeur, plus "sérieux que léger. Sachant déjà l'anglais, il apprit l'allemand avec plus de facilité. Bientôt,

— quand il eut totalement refait sur le texte original la

' Œuvres complètes, l. VII, j). 400-441.

l'REMIKRES ŒUVRES. — HERDER 29

Irailuction qu'il avait déjà finie d'après la version anglaise, — les Idées de Herder sur la PhilosopJne de l'histoire de r humauHé \ iurenl, pour la première fois ( 18!2rj-27), présentées au public français, avec une Introduction où ce penseur de vingt-deux ans à peine examinait, discutait et jugeait le maître qu'il s'était choisi, comme s'il avait eu le temps de pâlir sur les livres et de soumettre sa raison à un long exercice.

Lorsqu'en lisant cette Introduction à la philosophie de l'histoire *, on songe à l'âge auquel elle a été composée, on s'étonne de l'audace d'un homme aussi jeune à se plonger du premier cou|) dans les questions les plus ardues de la destinée humaine, (hi s'étonne encore plus d'y retrouver les idées principales du système historique qui sert toujours de base aux œuvres mûries de l'auteur.

Honneur insigne et qui sacre prince de la pensée l'enfant qui le mérita; le patriarche de la littérature allemande, Grethe, daigna rendre compte de la traduction des Idées de Herder, et il recommanda très-expressément l'introduction qui la précède « à ceux qui ont pour mission de tenir le public au courant des œuvres nationales et étrangères '. »

En Fiance, le succès ne fut pas moindre. Quand la traduction de Herder eut été imprimée chez un éditeur de Strasbourg, 31. LevrauU, Edgar Quinet, qui jusqu'alors avait eu pour unicjue protecteur le vaudevilliste Bayard *, osa en aller offrir un exemplaire au « moderne Platon, » à 31. Cousin. Le philosophe le reçut à la manière antique, étendu sur son lit, mais avec une bienveillance qui l'Iio-

' 5 volumes in-S». Strasbourg et Paris.

- Œuvres complètes, t. II, \). 543-"90.

■' Œuvres complètes deGœthe. l. Xl.VI, Art et Antiquité, p. 173.

♦ .\rlidc(leM. llbaili.

o*) L'HOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.

noie. Bientôt même cette bienveillance devint de l'admiration. Ayant lu le livre du jeune inconnu, il s'écria : « Mais c'est le début d'un grand écrivain! » M. Cousin, — philosophe aujourd'hui converti, — ne se doutait guère que « le grand écrivain, » dont il prédisait la gloire naissante, deviendrait un jour un des plus robustes ennemis de l'écleclisme et de l'inconséquence.

Mais M. Quinet doit beaucoup plus que cette vaine marque de sympathie à celui qui, sur ses vieux jours, est devenu le pieux amant des belles impures du grand siècle. C'est chez lui, — car M. Cousin, reconnu alors comme un des prophètes de l'avenir, semblait être le chef de la 'eunesse française, — c'est chez lui qu'il rencontra M. Michelet, qui venait présenter au maître son travail sur Vico. Dès le premier jour qu'ils se virent, ces deux hommes se reconnurent, comme s'ils s'étaient vus déjà et éprouvés l'un l'autre, et ils nouèrent cette belle et sainte amitié, dont trente-deux années de travaux, de luttes, de malheurs n'ont fait qu'augmenter la force, et qui ne peut « que s'accroître jusqu'à la mort. »

Dédiant le Christianisme et la Révolution française^ à M. J. Michelet, M. Quinet s'écrie :

« Depuis le premier instant où nous nous sommes connus, par quel hasard est-il arrivé que, séparés ou rapprochés, nous n'ayons cessé au même moment de penser, de croire, et souvent d'imaginer les mêmes choses, sans avoir eu hesoin de nous parler? Cet accord de Tàme a toujours été pour nous la confirmation du vrai ; depuis trente et un ans (1857), ce combat nous réunit; c'est le combat éternel qui ne finira quen Dieu. »

Dans ces deux nobles intelligences se sont mariés le génie de Yico et le génie de Herder, enfantant un génie nou-

* Œuvres complètes, t. III, p. 1-^81.

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