C0^■CLUS
la Révolution française, parce qu'il n'en est pas qui en contienne, en concilie mieux les (rois principes fondamentaux : liberté, égalité, fraternité.
Liberté de l'individu, indépendance de la patrie, égalité des citoyens, fraternité des peuples, unité du genre humain, intime liaison de l'humanité et de la nature, confondues à l'origine des choses, telles sont les idées qui forment les bases solides de tout ce qu'Edgar Quinet a écrit. Ces idées, ailleurs hostiles, chez lui ressortent logiquement les unes des autres et s'unissent pour composer un tout harmonique qui n'est point un système, mais un foyer de lumière.
Le progrès, non pas résultat fatal ou forcé du mouvement général, mais effet naturel du libre arbitre de l'iiomme, est le point de départ, le lien et le but de sa Philosophie de riiistoire. Tous ses livres et toute sa vie sont la démonstration évidente du progrès. D œuvre en œuvre on sent qu'il a voulu monter et qu'il monte, et, en l'écoutant, en le Usant, on est entraîné avec lui, à monter, à monter toujours vers un idéal infini. A cause de cela, M. Quinet n'est point un de ces chefs d'école qui enrôlent des disciples destinés à expliquer, à vulgariser une certaine doctrine immuable, partant condamnés à l'avance à ne rien inventer par eux-mêmes. Au contraire, chacun peut trouver en lui un maître audacieux, sans cesse à la recherche des voies ignorées et qui, prêchant surtout d'exemple, n'aime que les libres es[)rits et ne se lasse pas de les exciter, non à le suivre, mais à le dépasser. — Ecoutez plutôt ce qu'il disait naguère sous toutes les formes à ses jeunes auditeurs du Collège de France :
« Appuyez-vous, non sur ce que les autres ont fuit, mais sur ce que vous avez mission de faire. Ne traduisez pas, produisez. Soufflez sur celte immense argile que les siècles ont déposée autour de votre ber-
cenii, et trouvez-vous vous-mêmes.... Nous vous répétons le mot de Sidney : Regarde dans ton cœur et écris I «
Si maintenant l'on veut mesurer toute la largeur du terrain exploré par une aussi vaillante intelligence, il faut considérer Edgar Quinet sous son triple aspect d'homme politique, d'historien-philosophe et de poëte.
Homme polilicjue, deux œuvres lui appartiennent. En son amour pour la patrie française, il a puisé l'amour de toutes les patries du monde; il a défendu la cause de toutes les nalions opprimées de l'époque contemporaine, il a mieux posé que nul autre la question des nationalités. A un point de vue plus général encore, il a montré l'incompatibilité absolue qui existe entre la démocratie et la religion ullramonlaine; il a crié d'une voix retentissante : Que ceux qui veulent être libres sachent s'affranchir en même temps et des chaînes matérielles et des chaînes morales, qu'ils sauvent la liberté de l'éternelle ennemie de la liberté :
Historien-philosophe, parcourant l'histoire entière, il a aflirmé l'unité du genre humain dès son point de départ et indiqué le but de son long voyage à travers les siècles, le renouvellement fraternel de l'unité primitive ; recueillant l'idée vivante contenue en chacune des religions du passé, il a groupé toutes ces conceptions divines de l'humanité et, de la sorte, préparé le dogme supérieur qui, dans l'avenir, pourra dominer et concilier les dogmes ennemis.
Poëte, à son inspiration propre ajoutant l'inspiration universelle, il semble avoir voulu faire de la littérature française la synthèse de toutes les littératures anciennes et modernes ; il a cherché à nous rendre le poëme épique, perdu depuis le moyen âge, il s'est essayé, dans une épo({ue
de transition, à tresser par avance la couronne artistique de la Révolution triomphante.
Homme politique, historien -philosophe, poëte, Edgar Quinet a labouré profond, selon l'admirable expression d'Adrien Duport. La terre a été retournée sur son sillon. N'importe ! le bon grain y germe ; il mûrira.
Mais ce qui caractérise éminemment Edgar Quinet parmi les hommes d'aujourd'hui, c'est d'avoir, en tout et toujours, bravement accepté la responsabilité absolue de ses idées. 11 a eu ce courage de l'esprit, le plus rare de tous, qui consiste à suivre sa voie jusqu'au bout, sans s'inquiéter si l'on est ou non compris par la foule, soutenu ou abandonné des siens. Voilà pourquoi Edgar Quinet est si longtemps resté seul en avant de son époque. Voilà pourquoi aussi, dans son exil, il se sent libre. Il a dû se dire avec le poëte américain :
Ils sont esclaves ceux qui ne veulent pas choisir
Uaine, raillerie et outrage,
Plutôt que de reculer en silence
Devant la vérité qui se fait pour eux évidente ;
Ils sont esclaves, ceux qui n'osent pas être
Dans le droit — avec deux ou trois.