CRASSUS
A-t-on trouvé Tenfont couché près de son père?
— Non, il s'est échappé du nid de la vipère.
— S'il en reste un tronçon, nous sommes les vaincus. Romains, qu'avons-nous fait? un autre Spartacus !
Ai si se termine le drame. La Liberté, livrée, tuée par les esclaves, un jour prochain, revivra, et, sur les ruines de P»ome, ouvrira l'avenir pour tous, pour les plébéiens comme pour les patriciens et pour les esclaves comme pour les plébéiens.
Telle est la pensée suprême qui ressort de ce drame. 11 n'abat pas. Au contraire, il relève. Si la trahison y paraît
•plus hideuse, la folie plus triste rpie dans la vie commune, riiéroïsme aussi y parait plus grand. 1/àme sublime de Spartacus passe dans l'âme du spectateur. Chacun , — quel qu'ait été son sort, — voudrait agir comme a agi le héros. Et c'est là l'idéal auquel doit aspirer tout véritable poète dramatique : émouvoir, non pour corrompre, mais pour réveiller les consciences, si les consciences sont endormies ; pour qu'elles ne s'endorment plus, si elles ont été réveillées.
Ah! certes, les auteurs du jour n'y .songent guère! Courtisans de leur juge, le public, ils ont renoncé à mettre en scène les vertus d'un autre âge, et ils ne savent que flatter les vices du nôtre. Manquant de souffle j)0ur inventer, entravés, s'ils osaient prendre leur essor , ils regardent et peignent ce qu'ils ont vu. Des escrocs et des (illcs, des scélérats et des sots, voilà leurs grands personnages. En ces charmants coquins' qui parlent la langue de tout le monde, chacun peut se reconnaître, et, se reconnaissant, applaudit. Tantmieuxpour les auteurs, tant pis pour l'art dramatique!
Edgar Quinet a bien fait de refuser, dès laboid, son œuvre à la scène. La scène l'eût profanée. Si les Esclaves sont représentés jauiais, ce sera le jour où le théâtre régénéré aura pris, dans nos démocraties modernes, l'importance sociale tl religieuse qu'il avait dans les démocraties antiques. Ce jour-là, un grand public soutiendra, provoquera les grandes œuvres, et l'on aimera vivre « un moment dans la compagnie des héros, » sans doute parce (jue l'on aura eu, par hasard, son heure d'héroïsme.
On a dit des dernières œuvres d'Edgar Quinet, des Révolutions d'Italie, des Esclaves, de Maruix, de la Philosophie de l'histoire de France, de la Révolutioti religieuse: ces œuvres sont des œuvres d'exil et de désespoir.
Je crois avoir prouve le contraire.
Si le patriote souffre hors du pays natal, n'en pouvant apercevoir que de loin les montagnes couronnées de nuages, si le républicain regrette son grand rêve évanoui, le patriote ne lance point l'anallièmc contre sa patrie ingrate, le républicain ne maudit point l'avenir parce que le présent l'a rejeté ; il attend, fidèle à sa foi.
Lisez les premières pages de l'Histoire de mes Idées, lisez surtout la préface, par laquelle s'ouvre le dixième volume des Œuvres complètes, et vous pénétrerez jusqu'au fond de la pensée d'Edgar Quinet. Certes, il aurait eu le droit de se plaindre, car ses contemporains ont été
injustes envers lui et les résultats n'ont pas répondu à ses efforts. Cependant il ne se plaint pas.
« Aucun objet de la terre ne m"a manque, dit-il.... Les fleurs, les parfums, le printemps, lu jeunesse, la vie heureus^e dans le pays natal, les biens désin's et obtenus, s'étaient-ils engagés à être éternels? »
Contre les hommes, il ne murmure .pas plus que contre les choses, car si les hommes l'ont frappé, il s'était habitué d'avance à leurs coups, et, « ne s'étant point Uvré, il n'a point été trahi. »
« Ce que j'ai aimé, s'ccrie-t-il, je l'ai trouvé cliaque jour plus aimable. Chaque jour la justice m'.ii paru plus sainte, la vertu plus belle, la parole plus sacrée, l'art plus réel, la réalité plus artiste, la poésie plus vraie, la vérité plus poétique, la nature plus divine, le divin plus naturel. »
Tout ce qu'il attendait de sa vie d'écrivain, il l'a eu pleinement. Admis dans la compagnie « des bons génies qui ont illustré le monde, » il a vécu avec eux ses plus beaux jours, et « les mêmes compagnons immortels » tempèrent, pour lui, l'amertume des mauvais. Vivant aujourd'hui dans une telle solitude qu'il « ignore si sa pensée arrive encore aux oreiilesde quelques hommes, » il y trouve au moins, grâce aux lettres, toujours cultivées pour ellesmêmes, « la paix, la sérénité, la joie de la conscience, tout ce qu'on dit être le privilège dune mort bienheureuse. » — « Je suis libre, ajoute-l-il ; ce que jamais je n'eusse pu gagner parla philosophie, je le dois à la nécessité. » — Et, de « ce beau port de l'exil, où tout le poussait voiles déployées , » il peut « regarder en face les temps d'orage, » considérer, avec calme, avec impartialité, sa propre vie et l'ensemble de son œuvre. Sa vie, il la recommencerait qu'il la ferait de même, conforme à sa pensée, changeante en apparence, une en réalité, gage matériel de ses convictions. Quant à ses livres, il n'en a
aucun à rétracter , car il « ignore le supplice d'être en désaccord avec soi-même. » Quelle que soit leur valeur, ils sont l'expression loyale de la vérité telle qu'il l'a conçue. S'il est en eux quelque chose qui mérite de subsister, si de leur ensemble ressort pour le lecteur « une force morale, une lumière, une vie, une âme, » dont il puisse profiler, qu'ils vivent! « Sinon, il est juste que tout périsse d'un seul coup V »
« Le temps du jugement, dit eucore M Quinet, est venu pour tons ; temps déglace, de silence, où il reste ptu de choses h espérer. On se sent dégagé de la crainte pnr l'indifférence du monde. »
Oui, ces temps sont de glace et de silence, et Tindifférence est universelle. C'est justement à cause de cela qu'il est lâche de se taire et de rester immobile. Qui sait si en marchant nous ne montrerons pas le chemin à d'autres? Qui sait si en parlant, nul ne nous entendra? A ses contemporains, à ses coreligionnaires, Edgar Qiiinet donne un grand exenq)le. Sans se bercer d'illusions décevantes, sans espérer de récompense immédiate, ni lointaine, simplement pour accomplir son devoir, il agit, il parle. Agissons comme lui, et parlons! liien ne se fait de rien, et les morts ne ressusciteront que si on les réveille.
Edgar Quinet tient à deux siècles, au précédent et à celui-ci. D une part, il continue, achève, ce qu'ont commencé les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle ; de l'autre, il prépare ce que réaliseront nos fds ou nous-mêmes, si nous en retrouvons la force. Par conséquent, son œuvre est double, de négation et d'afllrmalion, et il n'en est pas qui entre mieux dans le plan de
• CeUe miijcstueiie siTt'iiilé du proscrit a l'ié parfaitement comprise par M. Emile Monti'tîiil. Lisez le trù.^-remarqiiablc travail publié à propos de \' Histoire de me» idées, duns le numéro du i.i janvier ISô'J de la lievue des Deux-Mondes sous ce titre : Autobiographie d'un penseur.