‹ Edgar QuinetChapitre 23 sur 122 · I.K r,lIUlSTIA.M>>Ii; ET LA nKVOLlTIi^N · texte numérisé non relu

I.K r,lIUlSTIA.M>>Ii; ET LA nKVOLlTIi^N

Mais ce serait un bien plus grand mal, et sans remède, si un professeur livrait lui-mèiiie, et sans protestation, ce qu'il considère comme riionneur et le droit du corps auquel il appartient '. »

La calonmie, en effet, comme il l'avait dit, ne lui manqua pas. Quant à 1 oubli, il n a pas encore commencé pour lui. Dès ce temps, la vaillante jeunesse des écoles siffla le suppléant qu'on lui voulut imposer, tant et tant que le pauvre honnne dut se taire. Par contre, elle enleva feuille par feuille la tin du cours sur le Cluistianisme et la Révolution, que M. Quinet s'était décidé à faire imprimer, ne le pouvant transmettre par la parole, et elle garda, comme un dépôt sacré, Yldéal de la démocratie, que le mailre lui faisait entrevoir en sa dernière leçon.

Il disait en terminant:

« .Je vous ai donné ce que j'avais de mieux en moi; vous m'avez donné en reluiir l étincelle sacrée que toute ànie jeune apporte dans le monde. Conservons le foyer qui s'est fonné ici du plus pur de nous-mènu^s, et que ce soit là notre offrande au dieu du passé et de l'avenir. Kn nous séparant, nous resterons amis. Je penseiai loin de vous à ces heures de flamme ; vous aussi quelquefois vous vous souviendrez de nous -. »

l'ius tard, M. Michelet fut frappé, comme avait été frappé son ami, plus injustement encore, s'il est possible. Les trois chaires de la démocralie se trouvèrent muettes en 18i7. Dans la menaçante manifestation que lirent alors les disciples, les trois maîtres furent une fois de plus associés, (ie jour-là , la génération nouvelle se mit en guerre ouverte avec la royauté constitutionnelle dégénérée en despotisme, et bientôt, sous les barricades de Février, fut écrasé le trône qui s'était élevé sur les barricades de Juillet.

Les cours du ('ollége de France de 18i() à 1847 peu-

• Les Ecoli's, p. ."47-.349.

' Œuvres complètes, t. II F, p. ^ilô.

vent être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil national et universel.

Réduit par la force au silence, Edgar Quinet ne cessa ni de travailler ni d'agir.

11 assembla, mit en ordre, rédigea les innombrables documents de son grand ouvrage : Les Révolutions iVltaite\ qui est à la fois l'enseignement de l'Italie par la France et l'enseignement de la France par l'Italie. Il y voulait apprendre « comment une nation chrétienne peut mourir et renaître plusieurs fois, » car l'Italie porte en soi toutes les blessures, indigènes et étrangères, politiques, sociales et religieuses; « ses plaies sont nos plaies, et elle ne peut achever de renaître ou de mourir que nous ne nous sentions nous-mêmes ou revivre de sa vie ou mourir de sa mort^. »

Cela était écrit le 20 février 1848. L'historien, qui déjà avait commencé à faire tracer le programme de l'avenir par le passé lui-même, dut s'arrêter au chapitre De lu Guerre sociale.

En juillet 1847, M. Quinet, outré du rôle odieux auquel un gouvernement sans principes venait d'abaisser la France, — au seul profit de l'Angleterre, — lança une de ses plus vives brochures : la France et la Sainte Alliance en Purtwjal''. On y peut lire ces phrases, annonçant la catastrophe qui surprit les plus habiles :

* Œuvres complètes, t. IV.

- liL, t. IV, 1). 15.

5 Id.A. X.

EDGAR (iUINET ET LA JEUNESSE. 65

« Je sais qu'il est des temps oii les oreilles et les tœuis se ferment, où toute vérité est une rêverie bonne au plus pour les enfants, où toute parole est inutile à ceux qui oppriment comme à ceux cpii sont ojipriniés. L'iniquité s'amoncelle eu silence, sans rien eruintire. Ce sont les temps où la Providence se réserve d'agir seule, sourdement, au fond des choses, quand les âmes s'en sont retirées. Les hommes ne vous écoutent plus; ils ont trop à faire. Mais la justice continue de frav;iiller en secret et de préjiarer ses représailles; car tout l'or du monde n';i p;is encore adieté, en sa source, celte conscience souveniiue qui renaît éternellement de la mort de toutes les consciences. Son ceuvre ne se lasse pas dans la liissitude des hommes ; aucun fait n'est jamais accompli pour elle, et l'iniquité consommée n'est que le commencement de sa justice. Pauvres gens 1 que leur serviront, à la lin, tant d'efforts pour tout corrompre? ils n'ont pas encore acheté la Providence. »

Mais il est encore d'autres œuvres qu'Kdgar Quinet n'a point publiées et que jamais il ne publiera, que toujours au contraire il s'efforça de tenir secrètes, mais dont il faut |)arler cependant, car elles entrent pour beaucoup dans l'inlluencc qu'il s'est acquise et que, — quoi qu'il semble, — il a gardée sur la jeunesse contemporaine, (^es œuvres, plus belles que les livres les plus beaux, plus éloquentes que les plus éloquentes paroles, il les accomi>lit en ses jours de gloire; comme en ses jours de reliaile, à ses rares époques de bonlieur connue durant ses trop longues périodes d'inforlune. Les actes, cliez lui, ont toujours répondu aux mots; sous cet bouune de génie si modeste, si simple, si tendre cliez lui, et à tous si accessible, on sent, on voit un bomme de bien. Précepteur de la jeunesse française, il s eu disait « l'ami ; en vérité, il b; l'ut publiquement, il le fut intimement. Au milieu de ses immenses travaux et de .ses luttes, jamais il ne crut |)erdre son temps eu doimant un conseil ou de j)ère ou de frère ; jamais il ne refusa son appui, — appui non de l'épaule, mais du cœur, — à la vertu, au talent ([iii vint à lui en criant: — Maître! soutiens-moi! »

C4 i; HOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.

Kn somme, Edgar Qiiinet n'est pas seulement un grand esprit ; liomme politique, homme privé, c'est encore un grand cœur.

Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si j'ose (lire, armé les âmes. 11 devait donc se jeter en personne dans la bataille et risquer sa vie pour la victoire de ses princi|ies. Un des premiers il entra aux Tuileries, le fusil à la main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.

Presque aussitôt après la proclamation de la République eut lieu la réouverture solennelle du Collège de France. Ce fut une grande journée, non-seulement pour le Ouartier Latin, pour Paris, pour la France, mais aussi pour le monde. Ce fut la fêle et le triomphe de la libre pensée.

La foule était si considérable, que le Collège de France se trouva trop étroit. On dut se transporter dans le grand amphithéâtre et dans la vaste cour de la Sorbonne.

C'est là que, salué des cris : « Le prophète ! le prophète ! » parlant pour lui-même et pour ceux qui, aveclui, avaient été victimes de la tyrannie, il s'écria : « Au nom de la République, nous rentrons dans ces chaires. La royauté nous les avait fermées. Le peuple nous y ramène! » — Et il prononça un admirable discours', trop long pour être cité ici tout entier, mais dont il importe de signaler l'esprit.

« Il est passé, disait rorateur, il est tombé, le règne de la matière et de la force aveugle; il est venu le règne de Tàme, de la justice pour tous Amis, frères, pour une société nouvelle, devenons des hommes nouveaux! C'est ici le jour de l'alliance et de la réconciliation. »

' Yoii' la Uéforme du 0 mars 1848, et K- MonilcKr.

y84S. RÉOUVERTURE DU COLLEGE liE TRANCE. 05

Kl il répétait à la jeunesse les paroles qu'il lui avait dites en se séparant d'elle :

(( Je ne veux pus seulement que la démocratie ait son pain tpioli- (lieii; avec l'esprit de mon siècle, je veux encore ([u"elle règne ; voilii

j)our(|uoi je demande d'elle des vertus souveraines Le souvenir

<le sa clémence dans le combat, lu foi du volontaire de 92, riiéroïsme ciievaleresrjuc d'un Latour d'Auvergne, l'inébranlable constance d'un i^arnot, le christianisme Spartiate de madame Roland, l'élan du serment du Jeu de Paume, lame d'airain de la Garde dans les jours de détresse, voilà la couronne idéale qui doit flotter sur son front; c'est le diadème que Dieu a préparé pour le sacre de la démocratie moderne.... On dira que je suis trop exigeant, que j'élève jusqu'au ciel l'idéal de la démocratie; cela est vrai; mais songez qu'il faut le placer haut, puisqu'il doit être vu, connne un phare, du globe entier*. »

Entrant aussitôt au cœur même de la question du jour, il posa les deux principes fondamentaux desquels dépendait la vie de la liépublique: l'union des âmes, à l'intérieur; à l'extérieur, l'union des peuples. Les brillantes illusions du moment ne l'avaient pas, comme tant d'autres, ébloui au point de le rendre aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à prêcher l'action, encore l'action, toujours l'action, recommandant de ne se point reposer avant l'achèvement de l'œuvre, de ne point désarmer avant d'avoir assuré la victoire. Comprenant de quelle importance il •'•iHit d'obtenir une assemblée nationale purement démocratique, connaissant du reste l'état favorable des esprits au lendemain d'une victoire^, il pressa le gouvernement j)rovisoire d'appeler immédiatement la nation à voter ses destinées délinilives : « Interrogeons- la, s'écriait-il, interrogeons-la pendant qu'elle est encore sur le trépied ! ... t"est au milieu des tlammes du Sinai (jue les tables de la loi s'inscrivent siu- la pierre. »

' Œuvres complètes, t. 111,265, 20'».

Mais le gouvernement provisoire ne voulut point entendre. 11 préféra faire (l'a})ord l'éducation du pays à l'aide de circulaires, dont ses ennemis surent travestir le sens, par la publication de brochures que l'immense majorité des citoyens ne pouvait pas lire. — Disons-le en passant, il y avait alors en France quatorze millions d'hommes qui ne parlaient pas français. Aujourd'hui même, combien y a-t-il de Français qui ne savent ni lire ni écrire?

Entre la temporisation du gouvernement provisoire et la précipitation du professeur du Collège de France, l'implacable jugement des faits n'a été, hélas ! que trop tôt rendu. Si, dès la première heure, comme ce poète, les hommes pratiques avaient eu foi absolue dans la démocratie, la démocratie eût été fondée sur une base mdes- Iructible. Ils ont douté de la République en la proclamant : la République n'existe plus.

Lancé dans le mouvement révolutionnaire, nommé colonel de la onzième légion de la garde nationale de Paris, envoyé à l'assemblée nationale par le département de l'Ain, 1^1. Quinet, il faut l'avouer, y parut moins grand, y fut moins lui-même que dans son enseignement public. Les sympathies cordiales qui l'avaient soutenu, au milieu des jeunes gens, lui firent défaut au milieu des hommes trop mûrs qui s'étaient chargés de la conduite des affaires, des vieillards qui, — à force de raison ! — parvinrent à tuer la jeune république. Contre les haines cachées, contre les dédains, contre les intrigues, Edgar Quinet lutta comme un honnête homme qui est décidé à mourir en accomplissant son devoir, non comme un

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