‹ Edgar QuinetChapitre 31 sur 122 · LES TOMBES DE LEXILÉ · texte numérisé non relu

LES TOMBES DE LEXILÉ

pure! nous vous devons une grande chose, d'avoir vu ici-bas, parmi la tendresse humaine, l'image de la sainteté.

« Pleins de douleur, mais aussi de confiance, fermes dans Tesptir, quelles que soient nos larmes, nous vous remettons à celui en qui vous viviez déjà, nous vous déposons aux mains paternelles de Dieu, amie sainte et sœur très-aimée ! »

Enfin, aux obsèques de Georges Mourouzi, entouré de la grande famille des exilés, solidaires dans leurs douleurs, comme dans leurs espérances, comme dans leur foi sloïque, Edgar Quinet prononça lui-même de fortes et touchantes paroles. Répétons-en quelques-unes, pour clore ce triste épisode des tombes du proscrit :

t( Au nom du Dieu de toute justice et de toute espérance, je dépose ici, dans la terre d'exil, les restes de mon cher bien-aimé beau-fils, Georges Mourouzi, mort à l'âge de seize ans et demi et quatorze jours. Je suis aj)pelé à prononcer sur lui les paroles suprêmes. Puissé-je en avoir la force jusqu'au bout'

« Georges Mourouzi est né le t" septembre t859, à Jassy. Ses ancêtres ont régné sur les provinces danubiennes et occupé le trône d'Etienne le Grand et de Michel le Brave

a Pour enseigner à cet enfant chéri que Tliomme n'est rien que ce qu'il se fait lui-mcnie, et pour le dérober "a de fastueuses séductions, sa mère l'amena en bas âge, en France, connue au foyer de la justice et du bon droit.

« Ciier Georges, cher enfant, tu l'as vu luire ce flambeau de liberté, d'humanité. Tu en as rassasié tes premiers regards. Tu avais reçu comme une seconde naissance, dans ce berceau de toutes les espérances nouvelles. Combien ton intelligence rapide s'était vite élevée aux inspirations les plus pures de la France !

« Il te manquait une seule chose : l'épreuve précoce de l'adversité.

Le jour où je fus exilé, ce jour-là tu devins mon beau-fils

« Avec un cœur tout français, nous avions fait de lui un patriote

roumain, prêt à tous les dévouements. Son intelligence précoce était allée au-devant de nos désirs. Que la Roumanie s'associe donc à notre deuil ! elle a |tcrdu, en ce jour, j'ose l'affirmer, une des fleurs de son printemps, dont elle devait s'orner bientôt.

« C'est au niilie»! de ces promesses de régénération nationale, si sacrées et si saintes dans la conscience d'un enfant, que nous l'avons vu disparaître n nos yeux mortels. Quoiqu'il eût vraiment deux patries dans le cœur, toutes deux lui ont manqué à la fois. Il ne devait revoir

ni l'une ni Tautre. Je n'ai pu ni lui rendre la Fiance à laquelle il avait été voué, comme à sa sainte patronne, ni lui montrer, ainsi que j'espérais on avoir le temps et Toccasion, la Roumanie renaissante et sauvée. Je n'ai rien pu que lui assurer ici l'hospitalité de la mort.

« Mais que dis-jc ? il n'y a point de mort pimr les amis de la justice éternelle. Ils habitent, dès cette vie, dans les choses immuables Les coups qui les frappent ne servent qu'à faire retentir plus haut la vérité, qui ne peut et ne doit pas finir. Un enfant qui meurt, le cœur tout rempli et débordant de vastes et divines pensées, dont il n'a pu réaliser aucune, dont ses parents, ses amis seuls ont eu la demi-confidence, c'est là un enseignement dont les maîtres aussi peuvent profiter. Une pensée qui s'élançait avec tant d'impétuosité vers le bien, vers la justice, ne sera pas arrêtée prématurément par cette tombe (jue l'on vient de creuser. Cette pensée a déjà franchi la fosse, et elle croîtra, elle se développera au delà. C'était un germe sublime dont la floraison est dans les cieux. Que de choses j'ai apprises au chevet de ce mourant ! Quelle patience, quel courage ! quelle douceur dans une âme si ardente' quel sourire au milieu des plus grandes douleurs, comme si le ciel s'ouvrait I Oh I cher Georges, tu m'en as plus ajipris dans ces jours-là, en une heure, que je n'eusse pu faire pendant une longue vie. Cher enfant, tu m'as appris à mourir.

« Ce que je crovais savoir, tu me l'as montré, tu me l'as fait voir de mes yeux ! C'est qu'il n'y a qu'une science, une grandeur, une chose digne de la pensée humaine : l'immortalité ! immortalité du droit, immortalité de la conscience, que rien ne peut ployer, ni lasser, ni exténueV, ni diminuer; immortalité de l'amour, de la douleur, de l'espérance. Tout ce qui n'est pas innnortel est vain.

M Cher enfant, en ce moment le Dieu de justice, qui aime les purs, les innocents, les justes, te recueille en son sein. 11 te donne, à cette heure, cette patrie immuable, invincible, toujours glorieuse, jamais défaillante, que tu as tant appelée et que je n"ai pu te donner ici-bas. Pardonne-moi de t'avoir associé à mes épreuves. Toi qui étais fait pour me suivre tant d'années, je dépose ici ta chère dépoudle; pardonnemoi de t'ensevelir dans une terre étrangère. Si ma |)atrie m'est rendue, j'y rapporterai tes os. Envoie-nous, des régions que tu habites aujourd'hui, ta paix, ta sérénité; car nous en avons tous besoin. Soutiens surtout (le ton sourire céleste ton admirable mère qui te suit, et qui prête en ce moment Foreille au bruit qui se fait autour de cette fosse. Sois et reste, à jamais, entre nous notre témoin devant l'Éternel * »

* Voir le "liscours plus au comiilel, OEinres complètrft, 1. X, p. 50'.J-5l5.

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