LES TOMIJES DE L EXILE
Aux funérailles de madame Quinel, M. J. Michtlel dut remplacer son ami, dire, sur le bord de la fosse ouverte, l'adieu solennel :
t( Il y a, dit-il, il y a à i)eine quelques jours que M. Oninet et moi nous avons mis clans cette terre notre ami, notre élève, l'enfant de la l'ologne et de la France, notre cher Yanoski. Nous étions loin de soupçonner qu'un autre deuil, si personnel, dût nous y ramener, que nous dussions si tôt ajiporter ici en tiibut à la mort ce qui fut presque nousmêmes.
« Terre sainte, terre de France, terre de la ville sacrée (jui est à toutes les nations, reçois favorablement la chère et vénérable dépouille (le madame Edijar Quinet; reçois une femme allemande qui a voulu être adoptée de toi, et qui vient avec confiance chercher ici le repos.
« C'est ici la terre d'alliance qui nous reçoit tous, — hier, la Pologne, aujourdlmi 1" Allemagne... — et nous peut-être demain.
« C "était un besoin de mon cœur de veuir ici mettre eu commun mes regrets, mes pensées. Oui, indépendamment des droits d'une si ancienne amitié, j'avais besoin d'exprimer la reconnaissance personnelle que je garde à celle que nous avons perdue.
« Madame Quinet, plus qu'aucmie personne, plus qu'aucun livre, m'a fait sentir l'Allemagne.
« Chaque nation m'a été révélée par une amitié. Hélas ! il faut le dire aussi, par un deuil. N'importe! je suis reconnaissant pour ceux qui, au prix de u)es larmes, m ont fait aimer, connaître chacun de ces gramls peuples frères, et les ont placés ainsi au fond de mon cœur, mêlés avec mes plus chers souvenirs.
« C'est à mon premier voyage dAllemagne, en 1828, que j'eus l'honneur de voir madame Quinet, non mariée encore, à Heidelberg. D'une famille de ministre protestant, aînée de nojnbreuses sœurs dont elle était aussi la mère, elle avait une grâce sévère en rapport avec la contrée. Elle me semblait le génie du lieu, de la sérieuse vallée, parmi ses forêts de chênes; elles sont pleines de sources vives, et c'est la porte du llhin.
«Dix ans après, je la revois mariée, heureuse, à Lyon, s'associant de cœur aux grands travaux d'un enseignement héroïque qui commençait tout à la Ibis à combattre et à fonder. Je la levois, dans sa maison d'Aisnay, pyrini les livres, les manuscrits de son mari, ligure touchante de la paix chez, un homme de cond)afs. L'épreuve était délicate pour 1.1 jeune âme, élevée sous la rigide irdlueme des dogmes écrits. Mais tout .s'Iiarmoni.^ait en elle, .l'admirais cette puissance naïve d'intuition
(caractère profond de TAllemagne) qui lui ouvrait tout, lui rendait out facile.
« Son doux et modeste regard allait tout naturellement par delà les accidents extérieurs de la lutte; sous la guerre, elle voyait la paix, ou, si quelque nuage avait pu troubler son esprit, elle le dissipait sans peine et rentrait en pleine lumière; elle ouvrait un moment sa fenêtre, d'où l'on voyait les Alpes, et elle se retrouvait toute sereine et paisible en Dieu.
« Paris, dans ses agitations, la fortifia, sans lui rien ôter de cette douceur. Elle trouvait en toute chose un sujet d'édification.
« C'est pour moi un honneur éternel que cette sainte personne ait si longtemps suivi mes cours, les ait sanctifiés de sa présence. Sa place y restera toujours vide.
« 11 y manquera à jamais cette image de pureté qui sanctifiait tout de son regard. Rien que de pur et de fécond ne venait à elle. Elle ri"entendait pas l;i dispute. Elle ne recueillait, en tout, que le fruit. Ahl plût au ciel que tant de discours, de paroles, il est vrai , sincères, eussent profité moralement à celui qui les disait, autant qu'à madame (juinet !
« On voyait s'accomplir en elle, avec une douceur, un silence, une sim|)licité singulières, ces passages qui sont brusques et durs <lans les âmes inférieures. Les changements, les transformations, qui se font par arrachements, dans ce misérable monde, s'accomplissaient en elle par gradations lentes, harmoniques comme celles de la lumière dans l'aube ou les longs crépuscules. Ses croyances primitives, qui ne l'avaient pas quittée, se nuançaient, pour ainsi dire, à leurs points les plus élevés des blancheurs matinales de la lumière nouvelle, comme la neige vierge des Alpes, qu'elle aimait à regarder de sa croisée de Lyon.
« Mais, comme la neige aussi, — la comparaison, hélas! n'est que trop fidèle, — elle tendait à s'affaisser, à se fondre, au progrès du jour. L'esprit qui était en elle lui retirait peu à peu ce qui est vie et substance, voulant n'y rien laisser qu'esprit. Je la voyais, a mon cours, non malade, mais autre déjà et différente d'elle-même. Dès longtemps elle me semblait bien peu éloignée du passage, si l'on peut dire un passage pour celle qui jamais, dès ce monde, n'avait eu que la vie du ciel.
« Avançait-elle sans regret vers le terme? Hélas ! nous ne pouvons dire : Oui. C'est là le déchirement. Elle tenait ici-bas d'un amour si pur et si fort!... Ces choses seraient trop cruelles si, pour celui qu'elle aima tant, li mort n'était qu'une espérance!
« Tendre, respectable épouse, femme, entre toutes, iimocente et